Chapitre 3) Rencontre - Octobre 2024
Janvier 1945
Dimitri Joukov n’était plus qu’un sac d’os infesté de puces et de maladies. Le corps déchiré par les plaies et les engelures il pataugeait dans la neige recouvrant le sol allemand. Leurs geôliers nazis les avaient battus durant toute la marche de la mort, abattant d’une balle dans la tête tous ceux qui s’écroulaient par terre. Les déportés auraient dû être heureux d’enfin quitter Auschwitz, pourtant seule la peur serrait leur ventre douloureux. Savoir que leur peuple et la libération se trouvaient à quelques kilomètres d’eux mais qu’ils étaient envoyés le ciel savait où aurait rendu fou le plus fort des hommes.
Bras dessus bras dessous, Dimitri et ses compagnons s’étaient soutenus pour arriver jusqu’à la gare où, dans des cris et des coups, on les avait faits monter dans des wagons. Puis, durant des jours, au milieu du sifflement des bombes et de la neige, le train avait roulé, roulé, roulé sans fin. Les yeux levés au ciel, Dimitri refusait de regarder les détenus, ses doubles rasés et émaciés qui mourraient et tombaient au sol comme des mouches. Enfin, leur errance prit fin. Lorsque les cris des gardes retentirent, les survivants escaladèrent les cadavres pour quitter le train. À nouveau, seulement vêtus de haillons, ils durent s’enfoncer dans le froid, la neige, encadrés par des bourreaux assoiffés de sang. Enfin, une forme émergea dans le brouillard. Dimitri manqua de fondre en larmes en reconnaissant un nouveau camp surmonté de la cynique citation « Arbeit macht frei. » Les survivants venaient d’arriver à Sachsenhausen.
***
22 avril 1945
Le gris soleil de printemps pleurait sur les monceaux de cadavres dans ce camp près de Berlin. Depuis bientôt cinq ans il se levait pour assister aux pires horreurs de l’humanité. Avec soulagement il laissait sa place à la lune, heureux de ces quelques heures de répit. Ce jour-là, une vague d’espoir fit trembler l’astre solaire. Les armées soviétiques se trouvaient à la bordure de Sachsenhausen. Dans quelques heures les tortures des prisonniers prendraient fin.
Dimitri Joukov gisait comme mort. Mort, il l’était presque déjà. Ses yeux voilés discernaient de moins en moins bien le ciel. Jeté comme un déchet sur ce charnier de corps entremêlés, il n’avait plus la force de se battre pour sa vie. Il n’avait plus la force de lutter davantage pour retrouver sa bien-aimée. Une larme roula sur sa joue sale. Ses lèvres desséchées laissèrent échapper un faible râle : « Aleksandra. » Le noir engloutit les dernières paillettes de lumières. Il n’entendit pas le cri de l’aigle haut dans le ciel. Le jeune homme avait accepté la mort.
***
Des draps propres et chauds recouvraient son corps squelettique. Sous ses doigts abîmés Dimitri sentait le tissu frais. Une odeur de nourriture flottait dans l’air. Peinant à ouvrir les yeux, il alternait entre l’espoir et la cruelle réalité d’errer dans un rêve doux et réconfortant. Des mains délicates tamponnèrent son visage tuméfié. L’impression était si réelle qu’il réunit toutes ses forces restantes pour ouvrir les paupières. Ses iris bleues rencontrèrent deux prunelles chaleureuses. N’osant y croire il détailla les cheveux châtains recouverts d’un voile d’infirmière et le visage tant aimé. Ce visage qui l’avait accompagné en pensée chaque jour.
- …Aleksandra… je suis au… paradis…
Si fiancée laissa échapper une larme qui glissa pour atterrir sur sa joue creusée.
- Tu es vivant, Mitia. Nous t’avons trouvé juste à temps. Je vais m’occuper de toi et te ramener à la maison.
- Aleksandra… c’est vraiment toi ?
Dans cet enfer sur terre des deux fiancés sanglotaient désespéramment. Accrochés l’un à l’autre, ils n’arrivaient pas à croire à leur chance, ce miracle refusé à tant : avoir pu se retrouver dans cette Europe dévastée.
💬 Commentaires 2
Bien retranscrite.
Moment doux pour les retrouvailles. ;)