Chapitre 2) Couronne - Octobre 2025
Deux ans. Deux ans que Dimitri Joukov mourrait à petit feu dans le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. De toutes ses forces, il se battait, bec et ongles pour survivre quelques heures de plus dans cette usine de la mort. Rien que quelques-unes. Seulement une de plus. Chaque jour, le groupe de survivants des soldats de l’armée rouge diminuait. Mais Dimitri s’accrochait comme un possédé à la vie. Il n’abandonnerait pas. Il l’avait juré à Aleksandra.
Vivant dans la crasse, le froid et la teigne, les prisonniers n’avaient pas de miroir. Et Dimitri n’en voyait pas l’intérêt. Il ne voulait pas savoir à quoi il ressemblait maintenant. Il lui suffisait de voir les visages rasés, émaciés et meurtri de ses compagnons d’infortune pour en avoir une idée.
Des milliers de personnes arrivaient chaque jour à Auschwitz. Des malheureux de toutes les langues et de toute l’Europe. Et parmi eux se trouvaient Juozas Kazlauskas. Un jeune Lituanien originaire de Vilnius. Le jeune homme se retrouva dans leur baraquement. Ce nouveau prisonnier ne devait pas avoir moins de deux ans que Dimitri, mais pourtant, celui-ci se prit d’une affection toute paternelle pour cet adolescent. Bienveillant, il prit sous son aile ce garçon optimiste et fonceur. Partageant le même châlit, les deux amis (bien que de deux peuples ennemis) partageaient des confidences durant ces longues nuits si froide où dormir se révélait impossible. Tremblant de froid et de faim, ils parlaient de la beauté de Vilnius, de Trakai et de Beloïe. Ils conspiraient comment, le lendemain, eux et leur groupe saboteraient leur travail au nez et à la barbe de ces Boches. Si le troisième Reich pensait qu’ils leur obéiraient servilement, il se fourrait le doigt dans l’œil. Juozas lui racontait comment son groupe de résistants avaient été démasqué. Si certains avaient réussi à fuir, lui n’avait pas eu cette chance. De son côté, Dimitri lui parlait d’Aleksandra, de son amour pour elle et de sa détermination à l’épouser s’il survivait à la guerre.
- Eh ben, le taquina Juozas, j’ignorais que les Russes étaient si romantiques.
- Et moi j’ignore toujours un petit jeune comme toi peut déjà avoir une couronne en or.
Juozas explosa de rire. Mais un rire douloureux étouffé par une toux inquiétante.
- Je te l’ai dit : c’est une histoire à mourir de rire. J’en rigole toujours lorsque j’y repense. Mais je te raconterai tout ça lorsqu’on sera libre. Comme ça, toi et moi on est obligé de tenir.
***
Entourés des soldats nazis, le groupe de soldats de l’armée rouge rentrait d’une nouvelle journée de travail. Leurs pieds s’enfonçaient dans la neige épaisse. Dimitri ne sentait plus ses jambes. Il n’avait qu’une hâte : rentrer le plus vite possible dans leur baraquement balayé par les courants d’air et frotter ses jambes pour les ramener à la vie. Comme d’habitude leurs bourreaux hurlaient et les frappaient. Protecteur, Dimitri avait conseillé au jeune Juozas de rester le plus possible au milieu du groupe pour éviter les coups. Mais ce jour-là, ralenti par la neige et la fatigue, le partisan Lituanien se retrouva tout d’un coup au bout du cortège.
PAN !
Un liquide chaud et poisseux éclaboussa la joue et le crâne de Dimitri. Comme si l’on avait collé des cousins épais à ses oreilles, un grand silence l’étouffa. Machinalement, dans un état second, il se retourna. Sur la neige grise se teintant de rouge gisait Juozas. Ses yeux marrons étaient écarquillés. Grands ouverts, ils fixaient le ciel nuageux. Son ami avait senti la mort le traverser, mais sans pouvoir y échapper.
Tout d’un coup le bruit revint : les aboiements des chiens, les injures des kapos et les rires des soldats.
- Tiens ! hurla l’un.
Dimitri entendit quelque chose s’écraser dans la neige à ses pieds.
- Arrache-lui sa dent en or et ramène là moi !
Le jeune Russe releva la tête. Le sang battait à ses tempes. Juozas ne reverrait jamais sa famille. Son neveu nouveau-né ne connaîtrait jamais son oncle. Et jamais il ne pourrait retourner dans son pays bien-aimé. Mais eux, les monstres à visage humains riaient, comme si ce meurtre n’était qu’au fond une bonne plaisanterie.
Dimitri se pencha, ramassa la tenaille et la jeta à la tête du nazi qui avait tiré. Un silence de mort tomba sur la place. Réunissant toute sa haine Dimitri cracha au visage du tueur.
- Tu veux sa couronne ? Prends-là toi-même !
Dans un hurlement le garde lui fonça dessus, mais hors de lui Dimitri lui assena un coup au visage, lui éclatant la lèvre. En cet instant il ne souhaitait qu’une chose : tous les tuer. Jusqu’au dernier.
Des coups le projetèrent à terre. Des ombres noires obscurcirent la lumière et, rapidement, il perdit conscience.
Lorsque Dimitri reprit connaissance son visage tuméfié lui faisait mal à en mourir. Ses paupières gonflées peinaient à s’ouvrir. Le bois du de son châlit lui tailladait le dos. Le visage de Pavel et de ses frères d’armes apparurent au-dessus de lui.
- Je… je suis vivant ? s’étonna-t-il.
- Le chef du camp était là, lui expliqua Pavel. Il a dû aimer ton toupet et ton insolence, car il les a empêchés de te tuer.
- Mais après les avoir laissés te passer à tabac…
- Et il nous a demandé de te donner ça…
Dimitri sentit un des soldats lui placer quelque chose dans la main, comme un petit caillou glacé. Son cœur tomba dans sa poitrine : la couronne de Juozas. La seule chose qui restait de son ami. Son corps, il le savait, maintenant cendre, flottait dans les airs. Dimitri ferma les yeux, souhaitant resombrer dans l’inconscience pour tout oublier. Rien que quelques secondes. « Aleksandra », implora-t-il muettement, « ne m’abandonne pas. »
💬 Commentaires 2
Petite note : beaucoup de "comme". À varier, par exemple : tel, à la manière de, à la façon de, ainsi que, semblable à.... ^^'