Dans les bras de Leonor
Un « mi » désespéré suivi d’un « ou » assourdi, mais très interrogatif quant à un devenir.
Le « ou » intrigua Leonor.
La nuit avait déposé 70 cm de neige et les trottoirs demeuraient souvent impraticables. L’occasion de dire qu’il n’y avait pas un chat dans la rue. Oui, mais. Leonor écouta, les mains gantées enfoncées dans ses grandes poches. Qui pouvait se montrer aussi dénué de compassion au point de laisser un chat dehors par ce temps ? Et surtout, comment repérer un minet affaibli dissimulé par les congères ? Heureusement, le « mi » rappuya sur la touche émission, et le son frappa l’oreille gauche de la jeune fille quelques millisecondes avant la droite. Leonor tourna rapidement la tête afin de saisir un mouvement, une ombre. Nada. Le « mi » insista faiblement et, comme mu par une ultime once d’énergie, un « ou » prolongé s’éteignit peu à peu. C’était suffisant. Leonor avait repéré l’origine de radioo-secours. Une baraque abandonnée. La bâtisse dormait tous volets défraichis fermés derrière un jardinet reposant sous une couette immaculée. On devinait une allée entre la grille rouillée et la porte d’entrée. Une graine de culpabilité germant dans sa bonne conscience, tout en constatant qu’aucun piéton ne méritait le rôle de conseiller en B.A., Leonor poussa le portail. Qui, ô chance, s’ouvrit… sur 20 cm. Elle referma, puis repoussa de toutes ses forces. La neige se tassa en un mur rainuré et autorisa une ouverture de près de 50 cm. Pas plus. Assez pour se mettre à piétiner le manteau blanc jusqu’à approcher d’une boite, ensevelie sous la protection de la neige. Au moins, le minou serait au sec dans son carton. À portée, elle balaya le dessus d’un revers d’avant-bras. La boite se révéla un grand sac couleur léopard. Leonor tira doucement sur la fermeture éclair afin de rassurer son protégé. Deux yeux bleus, immenses, la fixèrent en silence. En tout cas, la bête n’était pas morte, et il ne s’agissait pas d’un petit chaton. Un gros chat était plus proche de la réalité. Leonor ferma le sac et l’emporta.
Le « gros » chaton, après quelques « kchii » de bienvenue, s’amouracha derechef de Leonor qui n’eut pas le cœur de le placer à la SPA. Si c’était bien un bébé félin, ce n’était pas du tout un domestique et son caractère sauvage rappela souvent à son hôtesse les gènes impétueux de sa race. Leonor, à regret, finit par contacter une association qui replaçait ses pensionnaires en milieu sauvage. « Elle ne serait pas forcément là pour le départ de l’animal », avait-elle prévenu, « mais il serait calme ». Les bénévoles le trouvèrent effectivement calme et repu, et l’embarquèrent sans problème.
Ce n’est que bien plus tard que l’on découvrit la chambre. Le léopard avait l’habitude de sauter dans les bras de Leonor. Peut-être avait-il senti arriver la séparation et qu’il aimait trop sa protectrice pour s’en aller sans emporter un bon souvenir ?
juin 2022
💬 Commentaires 10
Suis-je une personne normale pour avoir pensé ça ? :D