Le prix Plumes de Merle
J’ai tout perdu dans l’affaire…
Pourtant, je t’assure qu’on tape la discute assez souvent ! Quand ton meilleur pote passe chez toi plusieurs fois par mois pour discuter au moins durant une heure, on ne peut pas dire qu’il ne dit rien de sa vie…
D’accord, moi, je ne dis pas grand-chose de la mienne, mais il est quand même l’un des rares à être dans le secret. Je lui ai même fait lire pratiquement toutes les nouvelles que j’ai publiées. Et dire qu’il m’encourageait et trouvait mes écrits originaux…
Tu te rends compte : Benoît et moi, ça fait vingt ans qu’on se connait et qu’on parle d’à peu près tout ! De ce que l’on fait, de politique, de religion, d’argent, de cul, et nous sommes d’accord sur presque tout. On a beau avoir une vingtaine d’années de différence, on s’entend bien depuis le début. Et qu’entre temps, il se soit marié et ait maintenant une vie de famille n’a rien changé à notre amitié.
Bien sûr qu’il ne me dit pas tout ! Moi non plus, je ne lui dis pas tout. Par contre, il a été le premier à savoir que je m’étais mis à écrire. Tu sais, j’écris et je publie sur internet depuis plus de trois ans ; je fréquente un site spécialisé, un endroit où se rassemble une petite communauté d’écrivains avec qui le courant passe bien. Et ça m’a beaucoup aidé à devenir ce que je suis.
J’utilise un pseudo pour éviter les ennuis avec les voisins et la famille, mais lui le savait et ça devait rester entre nous. C’est courant de pratiquer ainsi. Et, comme tout auteur, même aussi solitaire que moi, j’ai deux vies : l’une, IRL, In Real Life, et l’autre virtuelle. Enfin, plus réelle que virtuelle, mais une autre vie. Et je n’ai jamais mélangé les deux ! Les amis d’ici ne sont pas les amis de là-bas, centres d’intérêts obligent. Et ça m’allait très bien ainsi.
Je t’explique. Je commençais tout juste à me faire un nom et j’avais quelques admirateurs et admiratrices fidèles qui me suivaient. Sur ces sites, il est courant que de jeunes écrivains s’inscrivent pour progresser. Ils se font un trou en bénéficiant des conseils des plus aguerris. Et, quand j’ai vu un dénommé Jil Greg s’inscrire, je ne me suis pas méfié. Il donnait l’impression d’être vraiment motivé, alors, qu’est-ce que tu veux, je l’ai aidé… Je lui ai appris toutes les ficelles et en un an, il est devenu vraiment bon. Remarque, ça m’a fait plaisir de voir le résultat : c’était un peu comme une reconnaissance de mon savoir-faire. C’est là que je prends mon pied : réussir à transmettre ce que je sais et que ça porte ses fruits !
Ce n’est pas un hasard s’il a participé à ce concours. J’en ai parlé à Jil pour dire que je tentais ma chance. C’est tout de même le top des récompenses, ce Prix Plumes de Merle qui couronne la meilleure nouvelle littéraire francophone parmi des centaines de participations ! Quand tu sais qu’après ça, tous ceux qui ont emporté le premier prix sont devenus des écrivains bancables, pour lesquels les éditeurs se sont battus afin de leur faire signer un contrat, tu n’imagines pas l’importance que les Plumes d’Or peuvent avoir sur une carrière littéraire !
À Benoît, je lui ai annoncé que j’étais en lice et que je faisais partie des quinze retenus dès que l’association du festival m’a prévenu. Quand j’ai vu les autres noms, j’ai su que j’avais mes chances. Parmi ces participations, où seuls deux ou trois auteurs étaient inconnus – et donc débutants -, je savais que ma nouvelle serait bien classée. Faut dire que je l’avais travaillée, et retravaillée, et qu’elle n’avait plus aucun défaut. Et j’avais confiance dans mon thème. Tout était nickel ! Sûr, elle allait emballer le comité de lecture ! Et connaissant un peu le président du comité et une poignée de jurés, mon récit allait forcément les toucher.
Non, je n’étais pas présomptueux. Personne ne peut dire que j’ai un ego surdimensionné et je n’ai jamais cru que j’étais l’écrivain du siècle, mais sur ce coup-là, j’avais assuré. Vraiment assuré ! Je ne sais peut-être pas toujours ce qui plaît, mais je sais reconnaître un écrit qui est bon. Et le mien était excellent.
J’ai eu le second prix, oui, et ce n’est pas si mal. Mais quand je vois comment je me suis fait souffler le premier, ça me rend malade !
Le festival invitait tous les participants. Hôtel offert, repas compris dans le service, et tout le toutim. C’est là que j’ai demandé à Benoît si ça l’intéressait de m’accompagner. Il m’a dit que ça tombait bien car il serait en vacances dans le coin avec sa femme et ses enfants et qu’il viendrait me voir au salon. Alors, quand il a débarqué, je n’ai pas été surpris.
À l’annonce des résultats, il était à côté de moi. Quand le président m’a remis mon prix, il a applaudi. Le faux-jeton… C’est lorsque le président a annoncé le gagnant du premier prix que j’ai failli me trouver mal. Le nom de l’heureux élu ne me disait rien, mais c’est bien Benoît qui s’est avancé pour recevoir les Plumes d’Or ! C’est bien Benoît qui a fait un discours en me remerciant d’avoir été son mentor et qu’il me dédiait ce prix ! C’est encore Benoît qui a révélé écrire sous le pseudo de Jil Greg ! Après, je crois que je n’ai plus rien capté du discours…
Comme tu le fais remarquer, dans l’affaire, je n’ai pas perdu le prix puisque je ne l’avais pas avant. On ne m’a rien enlevé de matériel. Tu as raison, mais tu n’as rien compris… Je n’ai pas « rien perdu », j’ai tout perdu ! Avant… Avant, j’avais un meilleur ami ; maintenant, je n’ai plus rien !
mai 2015
💬 Commentaires 19
Compte tenu de la date où tu as écrit ce texte, le site spécialisé évoqué n'est finalement pas Scribay, mais plutôt Atramenta, si je ne me trompe pas ;)