Acte III, scène deuxième
Bref, j'ai passé beaucoup trop de temps dessus. Si vous souhaitez comparer avec la source, c'est par là.
RUY BLAS
Bon appétit ! bas-bleus, griffons et pornographes !
Vous, arpente-trottoirs, choyez votre déni
Et sciez cette branche où l’art a fait son nid !
Quand toute honte bue, aigrefins et faussaires
Se repaissent, riant, les mains dans vos viscères,
Vous en redemandez dans vos cravings de schlags :
“Juste un prompt ! un dernier, tant que je suis pas flag !”
Écrire était naguère une lente conquête,
Un laborieux effort d’où nait le verbe honnête.
— Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur :
L’esprit et le savoir, la patience et l’ardeur…
Tout s’en va. — Nous avions le goût de l’écriture,
Des premiers jets bancals adornés de ratures,
Des instants exaltés pour cent fois remanier,
Baratiner la muse à l’exil casanier,
Des veilles, des brouillons, des cahiers noirs d’idées
Qui ne nous quittent pas, nuit et jour obsédées.
Mais voyez. — L’algorithme a vite pris le pas
Sur cet effort humain qui connait son trépas ;
C’est ainsi, désormais, la moindre connaissance
Naitra de quelque bot sans aucune décence ;
Le doute est aboli ; l’instant est souverain ;
Vous voulez un chef-d’œuvre en agitant les mains !
La culture est réduite à quelques mots de passe ;
Le jugement s’endort dans son gerbis de schlasse ;
Sinistres coins sans i. — Quand le livre déjà
Était agonisant ! — Vous jouez au ouija
En croyant aux esprits, mais ces mots sont sans âme,
Des récits dont le souffle expire avec la trame.
Quel remède à cela ? — Le sens est indigent ;
Le courage est ruiné plus vite que l’argent ;
Vous auriez, sur l’autel des solutions faciles,
Brûlé Alexandrie avec les imbéciles.
Et vous osez !… — “Allons, ce n’est rien qu’un outil !”
Dira l’un, nonchalant, mais déjà perverti ;
D’ajouter : “Ça m’inspire et j’écris mieux, peut-être.
Ça reste un serviteur ; je demeure son maître.”
Hélas ! je reconnais ce langage trompeur ;
Le maître, peu à peu, ressemble au serviteur.
L’outil triomphe là où l’effort rend les armes ;
Ah ! j’ai honte pour vous ! — Quelles tristes alarmes !
Le livre refermé se couvre de poussière.
Comme si c’était peu d’oublier la lumière,
Guerre contre l’effort, guerre contre le temps,
Tous voulant parvenir sans devenir pourtant.
Chaque facilité retranche un peu de soi ;
L’œuvre mime l’aspect mais l’engourdit d’empois.
Mais le pire n’est pas la machine à gros œuvre.
Le pire est le miché avaleur de couleuvres
Qui consomme en aveugle, achète pour un rein,
Qui s’en tape, s’il aime, entre IA ou humain.
“Au moins avec l’IA, j’attends pas pour la suite”,
Pourquoi y renoncer ? la manne est sans limites.
Ainsi engraissez-vous la bête sans juger ;
Vous payez le dealer pour mieux vous protéger
De son mielleux poison. — Par sa molle pâture,
Il endort le cerveau, l’exclut de l’aventure ;
Et rendu obsolète autant qu’anesthésié
Le ciboulot renonce et rejoint le lisier.
Pourtant, que de hérauts sur les places publiques
Ont juré d’affronter ce singe inorganique !
Mais, lorsque vient le soir, derrière un écran bleu,
Un discret prompt fleurit de doigts inscrupuleux.
L’un rédige un discours ; l’autre un résumé sage ;
Celui qui criait ”Non !” réécrit son ouvrage.
Quelle étrange vertu ! Quelle coite pudeur !
Le masque est inflexible ; en secret, le fraudeur
Fléchit devant l’outil qu’il accable en façade.
L’hypocrisie aussi suit de près la parade.
Ô siècle impatient ! tu veux tout dans l’instant !
Pourquoi courir ainsi vers ton effondrement ?
Car regardez plus loin que la lueur des dalles,
Plus loin que les écrans aux vitres idéales.
Derrière un mot rendu dans la seconde, il est
Des fleuves refroidis, des amas de déchets,
Des terrils irradiés où la terre est livide,
Des métaux l’éventrant de leur rouille putride.
— Siècles accumulés sous les roches du temps.
Le miracle au discret vacarme bourdonnant
Ne fumerait jamais au bord de vos fenêtres ;
Il cache ses fourneaux derrière d’autres êtres.
On a rasé les champs pour tout couvrir de murs,
Des hangars infinis où l’air est lourd et dur,
Des palais de serveurs, sans sommeil, sans paupières,
Qui boivent nuit et jour l’énergie des pierres.
Là, des milliers de cœurs de silicium brûlants
Battent sans connaître août, décembre ni printemps.
Ils calculent sans fin ce que l’homme demande,
Et leur souffle échauffé réclame une eau plus grande.
Et pendant que l’enfant appelle un compliment,
Qu’on ordonne un devoir d’un prompt incontinent,
Qu’on se prétend codeur, musicien ou poète,
Quand on n’a qu’une idée à peine gentillette
Et qu’on n’a les moyens de sa piètre ambition,
Quand sa bouse vernie est en compétition
Avec mille autres prompts à peine dissemblables,
Mais dont le résultat est un clone chiable
Que personne n’attend et ne lira jamais,
Pendant tout ce temps-là, on est déjà forfait
En persistant pourtant à prompter des mirages.
Votre IA est l’outil de ce monde autophage !
💬 Commentaires 7
L'exercice est périlleux : il exige non seulement la maîtrise des alexandrins, mais aussi la capacité de détournement de tout l'arsenal oratoire.
J'avoue humblement ne pas être compétent pour mesurer toute l'ampleur du travail sur la forme : la versification, la métrique... Toutes ces choses et moi... Mais ce qui est impressionnant n'est pas seulement cela. C'est la colère, la marque de Hugo dans cette célèbre tirade. « Bon appétit ! bas-bleus, griffons et pornographes ! » : on reconnaît-là son audace et son insolence.
La conviction que l'écriture a une dignité qui ne se négocie pas, même avec le progrès technique.
Dénonciation des écrivains, mise en accusation des lecteurs/consommateurs, puis on pointe les infrastructures. C'est structuré comme un procès qui monte en puissance.
L'accusation politique contre des conseillers et des ministres qui festoient sur le cadavre d'une Espagne qui s'effondre devient une accusation culturelle contre les écrivains "complices" de l'outil génératif.
Et à la reprise de cette glorieuse mise en accusation s'ajoute, la marque de ce texte, un paradoxe intéressant : la dénonciation de la facilité par une forme exigeante (le modèle alexandrin). On accuse l'outil de nous voler notre humanité, mais pour le dire, on doit encore maîtriser l'art humain le plus exigeant. La contradiction est assumée et, franchement, cela fonctionne !
Je ne m'attendais pas à un tel texte. Quel travail ! Cela fait environ une semaine que cette quête a été lancée... N'as-tu pas dormi de tout ce temps ?
En ce qui me concerne, c'est une parodie réussie.
Il ne m'appartient pas de définir ce qu'il faut être ou ne pas être, avoir ou ne pas avoir afin d'être écrivain. Je ne le suis certainement pas. J'aime simplement raconter des histoires.
Par contre, je comprends bien qu'il n'y a certes pas besoin d'utiliser un tel outil pour l'être. C'est une évidence. L'écriture exigeante s'en passe totalement. Je reconnais aussi que l'hypocrisie existe, que les coûts environnementaux sont réels et que le lecteur non exigeant devient un artefact lui aussi. L'artefact d'une IA.
Mais à la lecture de ce texte je comprends également que si certains font le choix d'utiliser l'outil, la transparence doit être une obligation. L'outil ne doit pas non plus remplacer l'auteur, le modèle doit être entraîné légalement, la voix humaine doit rester centrale, et le "mimétisme numérique", au même titre que le plagiat, doit être banni.
C'est pour cela, à mon sens, qu'entre ceux qui utilisent l'outil et ceux qui le rejettent, l'échange et le dialogue doivent exister. Tant que nous nous parlons, tant que nous reconnaissons la légitimité des inquiétudes de chacun, tant que nous cherchons des compromis, une voie vertueuse, la littérature survivra. Différente, peut-être, mais vivante.
Enfin, pour conclure mes quelques remarques sur cette contribution plus qu'ordinaire, je dirais qu'il me semble me souvenir avoir évoqué dans la description de cette quête : "tout le chic et la distinction dont vous êtes coutumiers".
Alors, j'ai un peu l'impression d'avoir reçu quelques crochets et uppercuts, mais bon ! C'est Hugo après tout. Le Maître corrige. Qui n'accepterait pas la correction du Maître ?
Et puis, comme disait le troubadour : "c'est tellement plus mignon de se faire traiter de c*n en chansons". Même si ce n'était pas à proprement parler une chanson, la musique des mots était bien présente !
Merci pour ce texte surprenant et tout le travail que cela t'a demandé.