Marie
La petite Marie se hâtait. Elle n’aimait pas beaucoup venir dans ce quartier ; des rues grises, aux murs couverts de tags marquant les territoires des gangs ou les tarifs des « médicaments ». Çà et là, une carcasse carbonisée gisait, offrande sacrificielle offerte en souvenir d’une nuit de fête à la suite d’un match de foot. Le sport c’est bon pour le moral.
Que faisait-elle là, la Marie ? Mais son travail, tout bonnement et consciencieusement par-dessus le marché. Car cette petite brune est une travailleuse sociale, sa mission est d’aider son prochain dans le besoin. Avec ses chaussures vernies, sa jupe sage descendant sous le genou, sa petite veste bleue et son cartable serré sur sa poitrine, elle avançait vaillamment. Elle se réprimanda, car il ne fallait pas médire de ce quartier qui était aussi la France, ce grand pays, troisième puissance mondiale, première armée du monde ! Fier d’être Français !
Oui, il y a des gens « concernés » qui ne sont pas égoïstes et obnubilés par la consommation effrénée. Des gens qui font don d’eux-mêmes. Des gens bien quoi, qui respectent les autres et la Terre et les animaux...
Petite Marie avait donc une conscience bien noire, peut-être des crimes commis dans cette vie ou dans les précédentes pour avoir un tel besoin de rédemption et de pardon. Mais elle avait de la chance : dans ce grand pays socialiste on fabrique de la misère et des gueux à la chaîne. Il y a largement de quoi expier des fautes sur plusieurs générations et se sentir mieux, propre et en harmonie avec le monde. Zen !
Le socialisme est une machine à expier les vices des classes supérieures, c’est sa raison d’être parce que le reste ne change pas dans le fond. On s’assoit autour d’une table, avec le portable Macbook et l’iphone, on parle, on boit du café, on parle, on est en réunion, on attend la fin de la journée sans bosser ou le moins possible ou encore mieux en faisant bosser un immigré qui fera les tâches subalternes : il faut bien les intégrer !
Ce type d’organisation est la cause de la propagation fulgurante du Sars-cov dans les entreprises, cela a été bien documenté dans… Mais nous ne voulons pas le savoir en réalité. En France, on évite de voir, c’est mieux, ça évite d’agir et de juger. On parle, on fait des rapports et des commissions discutent des rapports… Non, ce n’est pas une forme subtile d’hypocrisie. C’est ce qu’on appelle être civilisé ! Voilà !
Mais nous nous égarons.
Petite Marie buta dans un sac poubelle.
— Hé connasse regarde où tu marches !
C’était un autochtone qui avait décidé que les cabinets sur le trottoir c’était mieux. C’est son droit, on est en démocratie. Marie bafouilla et se cacha les yeux de sa main tremblante. Elle trottina un peu plus vite, longeant une rangée de garages aux portes défoncées laissant entrevoir une obscurité angoissante.
« Non, il ne faut pas avoir peur ! Il y a tant à faire ! Et puis, après tout nous sommes un pays civilisé, la police veille... » se dit Marie. Elle avait parfaitement raison. De toute façon la racaille travaille de nuit et dort le matin, aussi Marie n’était pas vraiment en danger… Si ? Mais nan…
On entendit au loin, se répercutant en échos sinistres… Cela ne pouvait pas être humain… Un cri ? Mais qui pourrait crier comme ça ? Un crucifié de la banlieue ? Marie frissonna, et décida que le mieux était de ne pas entendre. C’était sûrement son imagination.
La pauvresse arriva à un portail monumental. C’était l’entrée de l’ancienne chocolaterie, bâtiment de style rococo, fait de briques rouges, avec des flèches, des cheminées élancées, des passerelles reliant des entrepôts. Désormais ruine industrielle, cathédrale vestigiale d’une religion oubliée, époque maudite où l’on faisait travailler les gens. Horreur ! Fort heureusement, la France, dans sa grande sagesse, avait banni cette hérésie ! On mangeait maintenant du choco sans choco venu d’on ne sait où… Mais c’est bon quand même ! Si ! Dire le contraire fait de toi un facho ! Tiens-toi le pour dit !
C’est là que squattait le « petit » protégé de Marie, sorte de quasimodo moderne, car le gaillard était un géant, un colosse homérique… Notre ami, Jo, le masturbateur compulsif, au visage poupin, aux mains comme des pelles, insensible à la douleur, poète et artiste de la vie. Il était en rupture de ban, s’étant sauvé de l’asile « les bleuets » pour vivre sa passion amoureuse. Car Jo était amoureux. Il en avait le droit, non ? Son petit cœur battait pour… une femme. Non, LA femme ! La Marie, bien entendu. Parfois, son enthousiasme débordant le submergeait et Jo grimpait aux murs, se suspendait, bondissant, hurlant, giclant, pissant… Enfin, il se soulageait. Quoi, il aime la nudité, ce n’est pas « mal », ce n’est pas condamnable ! Il faut accepter la différence et être fier de ce qu’on est non ?
Marie s’engagea dans un bâtiment qui avait été, jadis, une administration. Elle marcha sur du verre brisé, des gravats, évitant des tiges d’acier tordues surgis du béton éventré des murs. C’était une vision d’apocalypse mais la ruine est la finalité de l’humain. L’homme est un explosif qui s’ignore, sa mission est le chaos.
— Monsieur Jo ? Vous êtes là ? appela Marie d’une petite voix tremblante, serrant plus fort son cartable sur son cœur qui battait à tout rompre.
En réalité sa rédemption était au zénith. Elle expiait à grandes goulées. Que c’était bon de faire le bien, d’avoir une mission. Si Jo n’existait pas, il faudrait l’inventer et le rembourser sec.soc.
Qu’arriva-t-il ensuite ?
Marie violée, maltraitée, outragée… Mais Marie libérée ? Non cela ne se peut ni ne se doit !
Sauvera-t-elle Jo et réussira-t-elle sa mission ?
Jo sera-t-il heureux une fois dans sa vie ?
La censure permettra-t-elle au chroniqueur de vous révéler la suite ?
Rien n’est moins sûr…
Bzzzzz !
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