Chapitre 61 - La maison des vivants
Un an plus tard...
Ce soir-là, Emmanuel partit seul.
Sans prévenir personne.
Sans Luna.
Sans Alex.
Sans Villa Maria.
Sans bruit.
Il marcha simplement le long de la plage pendant que la nuit tombait sur Caparica.
Le vent soufflait doucement.
L'océan roulait dans l'obscurité.
Au loin, quelques lumières de bateaux clignotaient sur l'Atlantique comme des étoiles tombées à la surface de l'eau.
Et pour la première fois depuis longtemps...
il était seul avec lui-même.
Vraiment seul.
Pas de musique.
Pas de téléphone.
Pas de distraction.
Juste lui.
Et ses fantômes.
Ils arrivèrent presque immédiatement.
Comme toujours.
Les enfants.
D'abord.
Gaëtan.
Anaïs.
Leurs voix.
Leurs rires.
Leurs anniversaires ratés.
Les kilomètres.
La culpabilité.
Puis la Lituanie.
Les hivers.
Les cafés.
Les rues de Kaunas.
Les habitudes.
Les visages.
Klydia.
Rolina.
Eglė.
Rita.
Vaida.
Giedrė.
Viktorija.
Laura.
Ses collègues.
Ses amis.
Tous ces gens qu'il avait laissés derrière lui.
Tous ces morceaux de vie qui continuaient d'exister quelque part sans lui.
Le vent souffla plus fort.
Et soudain...
Emmanuel comprit quelque chose.
Aucun de ces gens ne l'avait trahi.
Pas vraiment.
Pas Klydia.
Pas Rolina.
Pas ses amis.
Pas la Lituanie.
La vérité était plus inconfortable.
Le seul homme qui l'avait trahi...
c'était lui.
Lui qui avait accepté pendant des années une vie qui ne lui ressemblait plus.
Lui qui avait repoussé ses propres besoins.
Lui qui avait eu peur.
Peur de partir.
Peur de décevoir.
Peur de perdre.
Peur de changer.
Peur de vivre.
Alors il s'arrêta.
Face à l'océan.
Et comme Bouddha sous son arbre, il regarda chaque pensée venir.
Chaque émotion.
Chaque regret.
Chaque nostalgie.
Et derrière chacune d'elles...
il vit la même chose.
La peur.
Toujours la peur.
Alors il ferma les yeux.
Et murmura :
— Emmanuel...
Le vent répondit à sa place.
— Tu te l'es promis en Lituanie.
Il inspira profondément.
— Je ne laisserai plus la peur contrôler ma vie.
Les vagues roulèrent dans l'obscurité.
Et quelque chose s'apaisa.
Pas complètement.
Les blessures étaient toujours là.
Les souvenirs aussi.
Mais ils n'étaient plus aux commandes.
Puis il reprit sa marche.
Jusqu'à atteindre les anciennes cabanes de pêcheurs.
Celles qui bordaient une partie oubliée de la plage.
Du bois.
Du sel.
Du temps.
Des histoires.
Et là...
il s'arrêta devant l'une d'elles.
La sienne.
Enfin...
pas encore.
Mais bientôt.
Il regarda longtemps la petite maison.
Puis ouvrit son téléphone.
La photo apparut.
Le projet terminé.
Le bois restauré.
Les hamacs.
Le barbecue pour le poisson.
Le barbecue pour la viande.
La terrasse.
La chambre.
La pièce d'atelier de Luna.
Le coin de Mowgli.
La chambre d'Alex.
Et cet étrange espace imaginé par Luna.
Mi-autel.
Mi-refuge.
Mi-repaire de sorcière.
Quelque part entre les Pirates des Caraïbes, le Japon ancien et une légende que personne n'avait encore écrite.
Un endroit pour honorer les absents.
Les souvenirs.
Les vivants.
La maison n'était pas grande.
Mais elle ressemblait à quelque chose qu'Emmanuel n'avait plus ressenti depuis longtemps.
Un foyer.
Alors il sourit.
Et reprit la route vers Villa Maria.
Quand il arriva...
c'était le chaos.
Évidemment.
Musique.
Piscine.
Rires.
Lumières.
Verres.
Alex sauta immédiatement sur lui.
— BROOOOO !
— Quoi ?
— WHERE WERE YOU ?
— En mission spirituelle.
— Oh no...
Tiago surgit.
— OBRIGADOOOO !
— Ta gueule Tiago.
— OBRIGADOOOOOO !
Toute la villa éclata de rire.
Puis la musique changea.
Les premières notes de Guns N' Roses s'élevèrent dans la nuit.
Quelqu'un baissa les lumières.
Quelqu'un d'autre lança des guirlandes dans la piscine.
Et Emmanuel chercha Luna du regard.
Elle était là.
Un peu à l'écart.
Comme souvent.
Alors il s'approcha.
Doucement.
Sortit son téléphone.
Et lui montra la photo.
Luna regarda.
Longtemps.
Très longtemps.
Ses yeux parcoururent chaque détail.
Chaque morceau du rêve.
Puis elle leva les yeux vers lui.
Et Emmanuel se pencha à son oreille.
— On a un chez nous.
Sa voix tremblait légèrement.
— Pour toi.
— Pour moi.
— Pour Mowgli.
— Pour Alex aussi malheureusement.
Elle éclata de rire.
Une larme glissa pourtant sur sa joue.
Puis elle prit sa main.
L'entraîna au milieu de la fête.
Au milieu des lumières.
Au milieu de la musique.
Au milieu de leur tribu improbable.
Et ils commencèrent à danser.
Lentement.
Comme s'ils étaient seuls.
Comme si le monde avait disparu.
Comme si le temps leur accordait quelques minutes de grâce.
Puis Luna prit la main d'Emmanuel.
La posa doucement contre son ventre.
Et se pencha à son oreille.
— Pour toi.
Elle sourit.
— Pour moi.
Puis son regard plongea dans le sien.
— Et pour lui.
Autour d'eux, Villa Maria continuait de rire.
Alex hurlait quelque chose d'incompréhensible.
Tiago remerciait encore l'univers.
La piscine brillait sous les étoiles.
L'océan respirait derrière les dunes.
Et Emmanuel comprit enfin pourquoi la vie ressemblait tant à ce train dont parlait d'Ormesson.
Les passagers montent.
Les passagers descendent.
Certains restent une station.
D'autres un voyage entier.
On ne choisit pas toujours qui monte.
On ne choisit pas toujours qui descend.
Mais parfois...
au milieu du trajet...
on trouve enfin les personnes avec lesquelles on a envie d'aller jusqu'au prochain horizon.
Et ce soir-là, à Villa Maria, pour la première fois depuis très longtemps...
Emmanuel cessa de regarder les gares qu'il avait quittées.
Parce qu'il était enfin arrivé quelque part.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !