Ascension Sociale
Je dois me dépêcher ! Il est bientôt midi, mes invités vont bientôt arriver !
En me levant ce matin, je ne pensais pas que tout préparer me prendrait autant de temps… J’aurais peut-être dû débuter hier, après tout, je n’avais rien d’autre à faire ce samedi… Mais non, il a fallu que j’écoute cette petite voix qui n’arrêtait pas de me dire « ça peut attendre demain ! », « repose-toi un peu ! », « ta semaine a déjà été très chargée »… Et bien d’autres raisons pour fainéantiser un peu !
Et me voilà en train de courir partout depuis ce matin, 8 heures ! Et ça pour que cette satanée choucroute soit prête pour midi !
Depuis le début de la semaine, elle est mon obsession… Parce que ce n’est pas tout de préparer le chou, il faut aussi gérer la viande ! Et pour ce repas, je voulais des protéines d’exception ! De la viande de première qualité pour mes invités… Invités qui méritent, d’ailleurs, le meilleur ! Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit des personnes avec un tel statut, la noblesse… Qui aurait pu s’imaginer qu’un jour ils me feraient cet honneur ?
J’avoue que la pression a montré le bout de son nez à cette annonce… Mais j’ai vite rebondi ! J’espère juste qu’ils aiment la choucroute ! Le stress revient… Je dois vite virer cette pensée de mon esprit ! Il n’est d’ailleurs plus temps d’y penser ! Ils seront bientôt là ! Je dois me concentrer sur ma cuisine, mon repas.
Pendant que tout mijote, je décide de passer à la table… Je sors l’argenterie aujourd’hui ! Mes invités le méritent amplement. Me voilà avec les couverts, les assiettes et les verres en cristal à calculer au millimètre près leurs positions… Mince, j’ai oublié le chemin de table ! Où ai-je mis les serviettes ? Mes mains tremblent tellement que je n’arrive pas à les plier ! C’est sûr, le stress est bel et bien là ! Même si je fais des exercices de respiration, je n’arrive plus à me calmer… Comme dirait mon jeune voisin : « C’est mort »… Cette pensée me détend, j’en ris. Comme si ne pas réussir à plier des serviettes pouvait nous tuer ! Ridicule !
La table mise, je prends quelques secondes pour regarder l’heure. Il est douze heures moins le quart… Plus qu’un quart d’heure pour finir tout, à attendre et ils seront là, devant moi, chez moi ! Prêt à découvrir mes talents culinaires, prêt à goûter un mets d’exception, un repas inoubliable, innovant et surprenant ! Le stress, la pression ont disparu, ne reste que la hâte, l’envie d’entendre la sonnette… Vite, que le temps se dépêche de passer !
En attendant, je retourne à mes fourneaux. Je vérifie que tout est suffisamment assaisonné, que tout est cuit, que rien ne manque. Tout doit être parfait pour des invités parfaits ! Encore dix minutes… C’est fou comme le temps nous paraît court lorsque nous sommes sous pression et, au contraire, long lorsque nous sommes passifs, en attente ! L’agacement, l’énervement pointent le bout de leur nez… Dépêchez-vous d’arriver ! Je vais exploser, je n’en peux plus d’attendre !
Et, tandis que le temps défile au ralenti, je me remémore la semaine passée… Cette semaine si chargée que je ne l’ai pas vu passer ! Une semaine remplie, mais bénéfique et utile pour ce jour, le jour J où j’aurai enfin la reconnaissance si méritée !
Elle avait mal débuté quand je reçus le fameux coup de fil qui allait m’amener au repas d’aujourd’hui… Quelle idée de me prévenir que lundi pour un repas aussi important ! J’avoue que la pression monta fortement, je n’avais aucune idée du style de plat j’allais proposer à de si prestigieuses personnes, moi qui n’étais qu’une simple roturière à côté !
Il me fallut toute la journée pour me décider du menu, mais j’y arrivai et au final, fus très fière de mon idée de plat ! Quelle surprise que de proposer une choucroute à un repas si solennel !
Mais le choix n’était pas le plus compliqué, il fallait aussi que je trouve des ingrédients d’exception pour la valoriser, cette délicieuse choucroute ! La meilleure de tous les temps ! Pour ce faire, je décidai de faire plusieurs tests et cela me prit le reste de la semaine… Je ne trouvai le mariage parfait entre la viande, les pommes de terre et le chou que vendredi. Ce qui me laissa très peu de temps pour recueillir la quantité nécessaire pour un repas pour six personnes !
J’avoue que ces tests furent d’une importance hors norme pour proposer un plat succulent, idéal pour leurs palets délicats ! Et, aujourd’hui, je suis sûre d’y être arrivée ! Je suis persuadée d’avoir réussi l’alliance parfaite qui les fera fondre de plaisir !
J’étais encore dans mes pensées lorsqu’on sonna à la porte. Je sursautai puis, me dirigeant vers l’entrée, je me dis dans mon for intérieur « enfin ! ». Le moment tant attendu arrivait, mon ascension allait enfin débuter !
J’accueillis mes invités du mieux que je pus. Proposant hors-d’œuvre, vin, apéritifs à tour de bras ! Mes convives semblaient comblés… Puis vint, enfin, l’heure du repas ! L’heure de ma choucroute, mon heure de gloire ! Je proposai au groupe de prendre place à table, chacun s’assit à la place qui lui était destinée. Je les quittai un instant pour préparer mes plats, laissant traîner une oreille… Je n’entendis que des éloges pour ma table, mes couverts en argent et mes verres en cristal y aidant fortement.
Je préparai tout, d’un côté le chou et les pommes de terre, de l’autre la viande. J’apportai en premier le plat de viande et le déposai sur la table. Puis, sans dire un mot, j’allai chercher le reste. Au moment où je posai le second plat, je remarquai le doute dans les yeux de mes convives. J’en souris et leur annonçai le nom de ce plat réalisé par mes soins, juste pour eux : « Angélique Choucroute ».
Interloqué, chacun accepta volontiers d’y goûter. Le silence s’installa, chaque invité prenant bien le temps d’analyser chaque saveur, chaque goût… Puis le silence fut enfin rompu ! Et les compliments se mirent à pleuvoir ! Oui, mon plat plaisait ! J’avais réussi le test ! Il faut dire que j’avais mis toutes les chances de mon côté en proposant de la viande d’enfant en accompagnement du chou ! La meilleure viande du marché, la plus tendre qu’on puisse trouver, qu’on puisse manger… Même si j’avoue avoir eu beaucoup de difficultés pour en obtenir et que je dus faire des sacrifices !
Mais heureusement, la chance fut de mon côté quand mon fils me demanda de m’occuper ce week-end de ma petite fille… Oui, quelle chance ! Sans elle, je n’aurais jamais pu intégrer la société secrète des Cannibales Anonymes !
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