Meurtre à l’Orphelinat
La petite fille aux couettes noir corbeau jouait tranquillement dans son coin. Elle ne semblait remarquer ni les autres enfants ni les adultes s’affairant tout autour. Sa poupée bien en main, elle chantonnait joyeusement. Son imaginaire l’avait emmené bien loin de ce lieu, bien loin de l’orphelinat qui l’avait vu grandir…
Seule une jeune femme, la trentaine, les cheveux châtains et les yeux noisette, la regardait attentivement. Il faut dire que la petite dépareillait avec le reste de la situation. Elle se demanda un instant si l’enfant n’avait pas un souci, peut-être un handicap ? De l’autisme ? Comment pouvait-elle rester si concentrée sur son jeu alors que les autres gamins étaient aussi bruyants ? Entre les pleurs et les cris, sa chansonnette paraissait étrange, complètement inappropriée !
La jeune femme s’approcha de la petite, comme attirée tel un aimant… Elle lui fit un sourire et lui dit un bonjour enthousiaste, mais ce dernier resta sans réponse. La petite fille ne daigna même pas lever la tête en sa direction, avait-elle au moins entendu cette salutation ? La trentenaire ne se découragea pas, elle prit la décision de s’asseoir à côté. Elle s’accroupit tout en surveillant du regard l’enfant. Elle espérait une réaction qui ne vint pas. La petite était trop concentrée sur son jeu pour faire attention à elle.
Et, tandis qu’elle continuait à chantonner et à faire bouger sa poupée, la femme resta silencieuse à ses côtés. Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit, naturellement, à fredonner la comptine de la petite. L’enfant s’arrêta, fixant sa poupée quand, soudain, elle se tourna vers sa voisine et lui sourit. La jeune femme, surprise, resta coite pendant quelques secondes avant de répondre à ce magnifique sourire. Enfin, elle avait réussi à la faire sortir de sa bulle !
Malheureusement, ce fut de courte durée. La petite fille se mit debout et partit, emportant sa poupée. La jeune trentenaire ne comprit pas sa réaction et resta un petit moment sans bouger ni parler. Elle ne fit que regarder l’enfant s’éloigner…
Un homme plus âgé, la cinquantaine, la fit sortir de son introspection. Retrouvant ses esprits, elle se releva, tapota sur son pantalon comme pour y ôter de la poussière inexistante. L’homme lui fit signe de la suivre, ils quittèrent la pièce pour le bureau de la directrice. Lorsqu’ils y arrivèrent, la jeune femme eut un haut-le-cœur. C’était son premier cadavre, et la scène du crime était atroce, intenable pour qui n’était pas habitué. La directrice de l’orphelinat se trouvait là, à son bureau. Son corps avait été retrouvé ce matin même à l’endroit exact où on l’avait vue vivante pour la dernière fois. L’équipe de police s’affairait déjà autour pour trouver le moindre indice. La jeune femme fixait le cadavre comme absorbé par ce dernier. Il faut dire qu’il était sacrément mutilé !
Ses bras comportaient de nombreuses griffures, l’une d’elles, plus profonde que les autres, laissait entrevoir le blanc de l’os. Mais ce n’était pas le plus horrible. Le visage était extrêmement abîmé, il lui manquait un œil. L’orbite gauche était complètement vide. Mais ce qui frappa le plus la jeune femme était sa mâchoire. Elle était décharnée, laissant libre sa dentition. En regardant de plus près, on pouvait remarquer aussi une plaie béante au niveau de la gorge. On lui avait littéralement arraché la langue par cette plaie. La policière se demanda si un animal avait pu faire ça, son collègue, lui, se posa une tout autre question : où était cette langue ? Le coupable l’avait-il emporté avec lui ? Était-ce un trophée ? Pour la manger ? Ou l’avait-il caché dans cette pièce ?
Il ordonna de fouiller tout le bureau pour la retrouver. Mais la fouille resta infructueuse. Elle n’était pas là. La jeune femme, laissant cette mascarade se faire, avait une autre vision des choses. Pour elle, l’important n’était pas de retrouver cette langue, mais plutôt de savoir si un humain aurait pu faire ça et, surtout, pour quel motif ! Un meurtre aussi atroce ne pouvait avoir été réalisé que par un monstre, un être empli de colère, assoiffé de sang !
Accompagnée de son acolyte, elle quitta la scène du crime et retourna dans la salle principale. La journée allait être longue, une dizaine de personnes à interroger et des enfants à gérer…
Les interrogatoires prirent beaucoup de temps, mais peu fructueux. La directrice était un ange empli de bonté, elle n’avait aucun ennemi. Personne n’aurait pu vouloir la tuer ! Et pourtant, son corps gisait encore en fin de matinée dans son bureau. Elle était belle et bien morte, dans d’atroces souffrances. Pour une bienfaitrice, c’était un comble d’avoir été tué aussi sauvagement ! La question subsistait : qui avait eu l’idée ? L’intention de faire cela ?
Une seule chose était sûre : il s’agissait bien d’un meurtre. Les enquêteurs n’avaient rien trouvé d’animal… Ils n’avaient, d’ailleurs, rien trouvé du tout ! Aucune trace ne permettant de découvrir le coupable mis à part un cheveu long noir. Il avait été envoyé au labo pour analyse, les résultats devraient être disponibles rapidement. Ils quittèrent les lieux en début de soirée.
La jeune femme proposa à son collègue de revenir le lendemain. Elle souhaitait surveiller les comportements des employés de l’orphelinat, peut-être que le coupable se cachait au milieu de ces personnes… Et, avec un peu de chance et beaucoup de pression de la part de la police grâce à leur présence sur les lieux, ce dernier pourrait faire une erreur. La policière ne se voyait pas rester à ne rien faire, à attendre les résultats d’analyse, de l’autopsie… Elle voulait rester active pour sa première enquête !
Comme elle l’avait prévu, le lendemain, elle était en poste. La trentenaire s’était installée dans un coin de la pièce principale, assise sur une chaise peu confortable. Elle surveillait les personnes présentes, trop occupées à gérer les enfants pour la remarquer. La policière était tellement concentrée à guetter le moindre geste de ses suspects qu’elle ne repéra même pas la petite fille de la veille. Cette dernière s’installa silencieusement par terre, à côté de la femme. Elle commença à jouer puis se mit à fredonner. La jeune femme la remarqua enfin, baissa la tête vers elle. La petite lui sourit, sourire que la policière lui rendit sans attendre.
Elle se dit que cette gamine était calme et gentille. Elle se mit à penser qu’elle adorerait avoir une enfant comme elle, mais, encore, fallait-il trouver le bon père ! Elle la regarda jouer encore un petit peu puis reprit son activité. Après tout, elle était là pour son travail, pas pour rêvasser ou faire ami-ami avec une petite fille qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Elle quitta son siège, la pièce et se dirigea vers la cuisine. Elle n’avait pas encore eu le temps de discuter avec les cuisiniers. Ils faisaient aussi partie des suspects et méritaient à leur tour qu’on leur mette la pression.
Elle finit la matinée là-bas, avec eux. Ils apprécièrent tellement sa présence qui, au contraire de les stresser, les sécurisait après ce drame, qu’ils lui proposèrent de manger avec eux. La jeune policière accepta, un peu honteuse de son comportement et de ses soupçons envers ces personnes. Détendue, elle leur posa des questions sur la petite fille. Elle découvrit que la pauvre enfant avait été abandonnée sur les marches de l’orphelinat avec, juste comme mot, « enfant du diable ». Elle était si peu avenante et causante que personne n’avait voulu l’adopter. Tous les futurs parents étaient persuadés qu’elle avait un handicap et ne souhaitaient pas avoir un enfant comme elle à gérer.
La jeune femme fut attristée pour l’enfant, mais se rappela la première impression qu’elle en eut… Finalement, elle n’avait guère été mieux que ces gens-là ! À la suite de cette conversation, elle décida de rejoindre la petite et de s’excuser pour ses pensées. Elle remercia les cuisiniers et rejoignit la salle commune, elle regarda tout autour d’elle et ne la remarqua pas. Aussitôt, elle interpela une des assistantes qui lui expliqua que l’enfant était partie se reposer dans sa chambre comme tous les après-midis.
La policière, après avoir demandé où se trouvait la chambre, s’empressa de retrouver la petite. Lorsqu’elle arriva, elle ouvrit délicatement la porte et entra silencieusement. L’enfant dormait profondément, emmitouflée dans sa couverture vert et rouge. Sa poupée était posée délicatement sur la chaise à côté de la commode. La femme s’approcha sur la pointe des pieds de la jeune fille quand, soudain, son téléphone vibra dans sa poche. Elle le sortit et regarda l’écran, elle avait reçu un message de son collègue. Elle ouvrit le SMS et le lut. Les résultats de l’autopsie et des analyses étaient arrivés, le cheveu n’était pas humain, mais synthétique et la plaie au niveau de la gorge était due à des morsures faites par une petite bouche.
La jeune femme redressa la tête, eut un moment de doute et de questionnement. Puis, entendant du bruit dans son dos, elle se retourna. Elle n’eut pas le temps de comprendre…
Elle s’effondra, une poupée accrochée à son cou…
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