chapitre 1 responsabilités
Le grand hall de pierre noire de Gérico n’avait jamais semblé aussi froid à Soren Blackwell. Assis sur son siège de chêne sculpté, un cran plus bas que les trônes massifs de ses parents, le jeune prince avait l'impression d'avoir été taillé dans la même roche stérile que les murs du château. Ses mains, pourtant habituées au cuir rugueux de la poignée de son épée, reposaient à plat sur ses genoux, condamnées à l’immobilité par le protocole.
Devant lui, la cour défilait. Des ducs ventripotents aux sourires hypocrites, des comtesses pliant sous le poids de soies trop lourdes, tous venaient saluer la lignée des Blackwell. Soren feignit un sourire poli lorsqu’un vieux baron s’inclina devant lui en bafouillant des louanges sur l'avenir du royaume. À l'intérieur, Soren bouillonnait. Un soupir discret franchit ses lèvres.
— Redressez vous, Soren, murmura une voix basse et glaciale à sa droite. Un Blackwell ne s'affaisse pas comme un paysan fatigué.
Le roi Ivar ne s’était pas tourné vers son fils. Ses yeux sombres restaient fixés sur la foule, mais son ton n'admettait aucune réplique. À côté du roi, la reine Ines Corvak ajusta sa lourde parure de rubis, le regard tout aussi strict, incarnant à la perfection la noblesse stricte et sans faille de sa propre lignée.
Soren se redressa lentement, mais son regard trahit son agacement. Il jeta un coup d’œil vers les grandes fenêtres de la salle d’audience. Dehors, le soleil déclinait sur les montagnes de Gérico. Une brise légère faisait danser les arbres de la forêt lointaine. C'était là qu'il voulait être. Dans les bois, à s'entraîner jusqu'à en avoir les muscles en feu, à tester de nouvelles passes d'armes, loin des courbettes et des discours politiques vides de sens. Ici, il n'était qu'un ornement. Une statue de chair que l'on exposait pour rassurer le peuple et les nobles.
La cérémonie s'étira pendant ce qui sembla être une éternité. Lorsque le grand chambellan annonça enfin la fin de l'audience publique, Soren fut le premier à se lever, impatient de s'échapper.
— Soren, l'arrêta la voix de son père, tonnante malgré le calme du hall qui se vidait. Dans mon bureau. Immédiatement. Ta mère et moi devons te parler.
Les lourdes portes de chêne du bureau royal se refermèrent dans un claquement sourd, étouffant les derniers murmures du grand hall. L'odeur de cire d'abeille, de vieux parchemins et de vin épicé flottait dans la pièce. Le roi Ivar s'installa derrière son immense table de travail, tandis que la reine Ines restait debout près de la cheminée, le regard fixé sur son fils.
Soren se tenait au centre de la pièce, les bras croisés, adoptant une posture défensive qui n'échappa pas à son père.
— Ton attitude aujourd'hui était inacceptable, Soren, commença le roi d'une voix lourde d'un reproche contenu. Tu as passé l'audience entière à soupirer et à fixer les fenêtres. Les seigneurs de Gérico ne sont pas dupes. Ils voient ton désintérêt.
— Peut-être parce que je suis désintéressé, père, répliqua Soren sans baisser les yeux. Rester assis pendant quatre heures à écouter des barons se plaindre des taxes sur le grain n'est pas ma définition du devoir.
La reine Ines fit un pas en avant, le visage sévère.
— Le devoir d'un Blackwell n'est pas de plaire à tes caprices, Soren. Tu es l'héritier de ce trône. Ta vie ne t'appartient pas. Elle appartient à Gérico. Tu dois apprendre à être la figure de stabilité dont ce royaume a besoin. Une statue inébranlable que personne ne peut contester.
— Une statue, voilà le mot juste, lâcha Soren avec un rire amer. Vous voulez que je sois un bloc de pierre décoratif. Un bout de bois sculpté posé sur un siège pour faire joli pendant que les ministres dirigent et que les gardes se battent. Je suis un homme, pas un meuble de la Couronne!
— Assez ! tonna Ivar en frappant du poing sur la table, faisant trembler les encriers. Tu parles comme un enfant gâté. Tu crois que gouverner est un jeu ? Tu crois que ton habileté à l'épée fait de toi un roi ? L'acier ne sert à rien si la tête qui commande est immature. Dès le mois prochain, tu prendras la régence des provinces du Nord. Tu signeras les décrets, tu géreras les doléances et tu cesseras tes entraînements futiles avec la garde. C'est ta responsabilité, et tu t'y plieras.
Soren sentit une vague de froideur lui envahir la poitrine. Les provinces du Nord. Un exil bureaucratique au milieu de montagnes glacées, enterré sous des piles de paperasse pour le restant de ses jours. C'était sa sentence. Sa vie venait de se refermer sur lui comme un piège d'acier.
Il regarda ses parents. Dans leurs yeux, il ne vit aucune affection, aucune compréhension. Seulement l'attente froide d'un rendement politique.
— Bien, père, dit Soren d'une voix étonnamment calme, presque détachée. Si c'est là ma responsabilité.
Il s'inclina brièvement, un geste purement machinal, avant de tourner les talons et de quitter la pièce. À l'instant même où la porte claqua derrière lui, sa décision était prise. Il n'irait jamais dans le Nord. Il ne monterait jamais sur ce trône.
La lune était haute et baignait les remparts de pierre noire d'une lueur d'argent. Dans sa chambre, Soren n'avait pas allumé de torche. Il n'en avait pas besoin ; il connaissait la moindre fissure de ces murs par cœur.
Il jeta sur son lit un grand sac de toile robuste, loin des tissus soyeux de la cour. Il y rangea des vêtements simples de voyageur, sombres et usés, une gourde en cuir, des rations de viande séchée volées aux cuisines plus tôt, et une bourse de pièces d'or. Pas assez pour attirer l'attention, mais suffisamment pour survivre quelques semaines.
Il s'approcha ensuite du râtelier d'armes. Son regard se posa sur son épée d'apparat, gravée aux armoiries des Blackwell. Il la repoussa sans un regret. À la place, il saisit une lame plus sobre, forgée dans un acier sombre de haute qualité, sans aucun insigne royal. Il testa l'équilibre de l'arme d'un geste sec du poignet. Le sifflement de l'acier dans l'air le rassura. Il fixa le fourreau à sa ceinture, puis enfila une lourde cape noire à capuche.
Le plus difficile commençait : quitter le château. Les Blackwell étaient obsédés par la sécurité ; la garde royale patrouillait sans relâche.
Soren ouvrit la porte de sa chambre d'un millimètre. À l'extrémité du couloir, deux sentinelles en armure lourde montaient la garde, leurs hallebardes brillant sous les flambeaux. Passer par là était impossible. Soren sourit discrètement. Il referma la porte, se dirigea vers la fenêtre et l'enjamba sans hésiter.
Le vent de la nuit fouetta son visage. Il se retrouva sur une corniche de pierre de moins de trente centimètres de large, suspendue au-dessus du vide. N'importe qui aurait eu le vertige, mais Soren avait passé ses années d'adolescence à escalader les hauteurs du château en secret. Il progressa lentement, le dos collé à la muraille, trouvant des appuis invisibles pour ses bottes.
Il atteignit l'angle de la tour ouest, là où le lierre grimpant était assez épais et solide pour supporter son poids. Se laissant glisser le long des lianes robustes, il toucha le sol de la cour intérieure dans un bruissement presque inaudible.
— Qui va là ? lança soudain une voix d'homme à quelques mètres.
Soren se figea, se fondant instantanément dans l'ombre d'une arche de pierre. Une patrouille de deux gardes approchait, le pas lourd de leurs bottes ferrées résonnant sur les pavés. Le prince retint son souffle. Il appliqua une astuce apprise en observant les éclaireurs du royaume : détendre chaque muscle, caler sa respiration sur le bruit du vent et ne faire qu'un avec l'obscurité.
Les gardes passèrent si près que Soren aurait pu toucher le blason sur leurs poitrines. L'un d'eux s'arrêta, inspectant du regard le coin d'ombre où se cachait le prince. Soren posa doucement la main sur le pommeau de son épée, prêt à agir, mais refusant de blesser les hommes de son propre peuple. Après un instant de tension pure, le garde haussa les épaules.
— Ce n'est que le vent. Continuons.
Dès que les silhouettes s'éloignèrent, Soren se glissa vers la poterne sud, une petite porte dérobée utilisée par les serviteurs. Grâce à une clé qu'il avait subtilisée au maître des clés des mois auparavant, le verrou tourna sans un cri.
Soren franchit le seuil et se retrouva à l'extérieur des murailles, face à la vaste forêt de Gérico qui s'étendait à perte de vue. Il se retourna une dernière fois pour regarder le château noir, cette prison dorée qu'il laissait derrière lui. Il rabattit sa capuche sur ses cheveux sombres.
Le prince Soren Blackwell venait de disparaître, et personne ne pourra jamais le retrouver.
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