chapitre 2 Yué, terre de lune

📖 L'Ombre du Trône ✍️ danielle 📝 1896 mots

Une semaine. Il avait fallu sept jours entiers de marche forcée à Soren pour franchir les frontières de Gérico et atteindre les premières terres du royaume voisin. Sept jours à dormir à la belle étoile sur un sol de racines dures, à rationner une nourriture qui avait fini par manquer dès le quatrième soir, et à éviter les grands axes pour ne pas croiser de marchands ou de patrouilles qui auraient pu reconnaître son visage.

Le prince fier et soigné de Gérico n’existait plus. À sa place marchait une silhouette creusée par la faim, le visage barbouillé de poussière et de sueur séchée. Sa cape noire était déchirée par les ronces des sous-bois, et ses bottes de cuir noble étaient recouvertes d'une épaisse couche de boue argileuse. Seule son épée, dissimulée sous les plis de sa cape usée, restait impeccable. Soren était au bout de ses forces. Ses jambes tremblaient de fatigue et son estomac lui faisait cruellement mal. Lorsqu'il vit enfin au loin les bannières bleu nuit et argent de Yué flotter au-dessus d'un poste de garde frontalier, un faible souffle de soulagement franchit ses lèvres gercées. Il avait réussi.

Épuisé, incapable de faire un pas de plus, il s'effondra au pied d'un grand saule pleureur, juste en bordure du chemin de terre menant au village. Sa tête s'appuya contre le tronc rugueux. Ses paupières, lourdes comme du plomb, se fermèrent. Le sommeil l'emporta en quelques secondes.

Il fut réveillé un moment plus tard par une sensation désagréable : le bout d'une botte de cuir rigide qui lui tapotait le flanc de manière insistante.

— Hé. Debout, le rôdeur. Les vagabonds n'ont pas le droit de bloquer le passage des charrettes.

Soren ouvrit péniblement les yeux, aveuglé par la lumière crue du soleil. Devant lui se tenait un homme d'une trentaine d'années, vêtu de l'armure de cuir clouté des gardes de Yué. Il avait une cicatrice légère sur la joue, des cheveux châtains coupés court et un air fatigué mais exempt de toute cruauté. Sa main droite reposait négligemment sur le pommeau de sa dague. En regardant Soren, le garde ne vit qu'un jeune homme sale, en guenilles, visiblement affamé. Un sans-abri de plus sur les routes de l'exil.

— Allez, lève-toi, reprit le garde en soupirant, en reculant d'un pas pour lui laisser de l'espace. Tu as une mine affreuse. Tu viens d'où comme ça avec une allure pareille ?

Soren prit une lente inspiration, feignant la faiblesse pour masquer le calcul qui s'opérait déjà dans son esprit. Il se redressa péniblement, s'appuyant contre le tronc du saule pour ne pas vaciller. Il baissa les yeux vers le sol, adoptant la posture d'un homme brisé.

— De l'ouest... de Gérico, répondit Soren d'une voix volontairement enrouée et basse. J'ai perdu ma famille et ma maison l'hiver dernier. Je n'avais plus rien. Alors j'ai essayé de survivre dans les rues de la capitale... mais les conseillers du roi ne veulent pas de miséreux sous leurs fenêtres. Dès que le prince a tourné le dos, ils ont envoyé la garde royale pour nous chasser à coups de bâton, comme des chiens. Ils m'ont jeté hors des frontières pour nettoyer la ville.

Le visage du garde changea instantanément. Ses sourcils se froncèrent et sa mâchoire se crispa, trahissant une profonde colère face à ce récit.

— Des chiens ? grogna le garde en crachant par terre de dégoût. Quelle bande de lâches. Chez nous, à Yué, quand un homme tombe la tête la première dans la misère, le roi Sylas s'assure qu'on lui donne du pain et un toit dans les hospices. On ne le jette pas sur les routes comme un déchet pour embellir le paysage des nobles. Les dirigeants de ton pays n'ont aucun honneur.

Il dévisagea de nouveau Soren, l'observant avec plus d'attention. Malgré la saleté et la fatigue, le garde remarqua que le jeune homme avait les épaules larges, une carrure athlétique et une stature solide, loin d'être un faible d'esprit ou un lâche.

— Écoute moi, gamin, reprit le garde. Je m'appelle Kael. Tu as de la chance d'avoir échoué de notre côté de la frontière. Notre caserne manque cruellement de recrues en ce moment. La formation des nouveaux cadets commence dès demain au camp d'entraînement du village. C'est trois mois de misère, de sueur et de discipline militaire, mais tu auras une soupe chaude midi et soir, un lit décent, et si tu survis à l'instructeur, tu porteras l'uniforme de la garde. Qu'est-ce que tu en dis ? Tu préfères crever de faim dans le fossé ou apprendre à tenir une lance ?

Soren feignit d'hésiter, regardant la main tendue de Kael avant de la saisir fermement. La poigne du garde était solide. En se redressant, le prince ancra son regard dans celui de l'homme.

— J'accepte, dit-il d'un ton résolu. Je m'appelle Rune. Rune Corwell.

— Eh bien, Rune, bienvenue à Yué, répondit Kael avec un mince sourire. En route. On a du chemin jusqu'à la caserne.

L'arrivée au camp d'entraînement, situé à la lisière d'une immense forêt de pins, fut un choc pour Soren. L'endroit résonnait du bruit des ordres hurlés, du choc des armes d'entraînement en bois et du pas cadencé des soldats. Kael conduisit Soren jusqu'à l'intendance, où un sergent bourru lui jeta un paquetage contenant deux tuniques bleu nuit, des braies de toile robuste, et une paire de bottes neuves.

C'est à ce moment que la première véritable crise survint. Le sergent lui ordonna de vider ses effets personnels pour l'inventaire. Soren sentit une décharge d'adrénaline lui traverser le corps. Sous sa cape déchirée se trouvait son épée. Ce n'était pas une arme de paysan, mais une lame d'acier sombre forgée par les meilleurs artisans de Gérico. Si le sergent posait les yeux dessus, le mensonge s'effondrait : aucun sans-abri ne possédait une arme d'une telle valeur.

Profitant d'une dispute bruyante qui éclata entre deux cadets juste derrière eux, Soren utilisa la rapidité et la discrétion qu'il avait développées en observant les éclaireurs de son royaume. D'un geste fluide et invisible, il fit glisser l'épée dans la doublure épaisse de son grand sac de toile, la recouvrant instantanément avec sa vieille cape froissée. Lorsque le sergent se retourna, le sac était entrouvert, ne laissant paraître que des haillons sales et quelques rations de viande séchée. Le sous-officier poussa un grognement de dédain et poussa le tas du bout des doigts.

— Rien que de la pacotille de mendiant. Prends tes affaires et va au dortoir numéro quatre. Et par les dieux, va te laver, Corwell. Tu empestes la charogne.

En entrant dans le dortoir, Soren subit immédiatement les regards lourds des autres recrues. Ils étaient une vingtaine, pour la plupart des fils de fermiers locaux ou des jeunes de la ville en quête de gloire. En voyant débarquer Soren — sale, les cheveux emmêlés et le visage marqué par la faim —, les murmures commencèrent. Un grand gaillard aux cheveux roux, manifestement le chef de file du groupe, se mit en travers de son chemin avec un sourire moqueur.

— Regardez moi ça. Ils recrutent directement dans les caniveaux maintenant ? Tu as dû voler tes bottes pour venir jusqu'ici, le pouilleux ?

Soren ne cilla pas. Son regard d'acier croisa celui du provincial. Le prince en lui mourait d'envie de lui balayer les jambes et de lui écraser le visage contre le sol de bois, mais Rune Corwell devait rester invisible. Il baissa légèrement la tête, affichant une fausse timidité, et contourna le groupe pour rejoindre le lit du fond, près de la fenêtre. Il rangea soigneusement son sac sous le sommier, s'assurant que son épée royale était parfaitement cachée tout au fond du coffre de bois qui lui était attribué. Les rires des autres cadets résonnèrent dans son dos, mais Soren s'en moquait. Il avait un toit, de la nourriture, et sa couverture était intacte.

Le véritable défi commença dès le lendemain, sur le terrain d'entraînement.

Sous les ordres de l'instructeur, un vétéran balafré nommé Capitaine Vane, les cadets apprirent les rudiments du maniement de l'épée. Pour Soren, ce fut une torture d'un tout autre genre. Il devait jouer la comédie. Lorsqu'on lui remit une épée d'entraînement en bois lourd, il dut volontairement adopter une posture maladroite, écarter trop les coudes et rater des feintes basiques que même un enfant de dix ans à Gérico aurait évitées.

— Non, Corwell ! Ta garde est trop basse ! hurlait le capitaine Vane en lui frappant les cuisses avec une baguette de frêne. Tu te tiens comme un sac de grains ! Redresse ce poignet ou tu vas te faire trancher les doigts au premier assaut !

— Désolé, capitaine, bafouillait Soren en feignant d'essuyer la sueur de son front, simulant la fatigue.

Pendant un mois entier, ce fut son quotidien. Soren subissait les réprimandes de l'instructeur et les moqueries des autres cadets, qui le considéraient comme le maillon faible de la promotion. Mais la nuit, lorsque le dortoir était plongé dans le noir et que les ronflements des recrues saturaient l'air, Soren s'extrayait silencieusement de son lit. Il se glissait par la fenêtre, se fondant dans les ombres de la caserne avec une agilité spectaculaire.

Dans la forêt voisine, loin des regards, il déterrait son épée d'acier sombre. Là, sous la lueur d'argent de la lune de Yué, il laissait enfin son corps s'exprimer. Les mouvements lents et parfaits s'enchaînaient dans un silence de mort. Il répétait ses passes d'armes, affinait sa vitesse, et surtout, il observait. Pendant la journée, tout en faisant semblant d'être un incapable, ses yeux de prédateur mémorisaient les moindres failles des techniques de combat des gardes de Yué. Il apprenait à connaître leur style, leurs angles morts, et la façon dont ils utilisaient le terrain.

Rune Corwell passait pour un idiot aux yeux du monde, mais dans l'ombre de la forêt, Soren Blackwell devenait chaque nuit une arme de plus en plus redoutable. Et le premier mois de formation s'acheva ainsi, dans un équilibre parfait entre le mensonge du jour et la vérité de la nuit.

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