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Au moment de partir, la Maryse n’y tenant plus, sans doute tenaillé par un remord socialiste, la mine grave, genre compatissante mais presque :
— Lorenzo, tu vas aller où ?
— À la rue !
— Mais… Enfin ? La rue ?! C’est atroce… C’est si...
— Bah… Tu crois que je vais prendre une suite au palace ?
— Mais… Je pensais que tu irais traverser la rue pour t’installer chez la voisine, Edmonde… Cette vieille catin…
— L’Edmonde est en vacances à Ibiza ! Se faire sauter par l’andalou !
— Ah… J’ignorais… Tu as besoin d’argent ?
— Nan. Je ne m’abaisserai pas à mendier… Ça te ferait trop plaiz… J’ai ma dignité. Un type de mon calibre ! Pfff ! Tu ne me méritais pas ! File 500 boules pour la route ! Tcho ! Brisons-là madame !
La Maryse me bisa la joue, la larme à l’œil. Hypocrite femme ! Je te hais ! Il n’y a qu’une femme pour faire le mal en croyant faire le bien. Un mec prendrait son pied dans le mal. Moi, j’en ferais quelque chose de grand...
Le bifton en pogne, je quittais la maison dans le grondement rageur et belliqueux du flat six de la Porsche.
Où aller ? Que faire en ce monde hostile, en cette France socialo-hypocrite ? J’étouffais ! C’était intolérable. L’air de la France est vicié. Voilà la triste vérité.
Dans la voiture, je roulais tel un somnambule, écoutant le concerto n°1 pour violoncelle de Saint-Saëns interprété par Jacqueline Du Pré. J’étais d’une tristesse totale et complète, un peu comme quand on perd au tiercé le dimanche, vidé de la moindre étincelle d’envie, toute ambition abolie.
Même la mort, cette... vicieuse, n’a point voulu de moi, elle préférait trop me voir galérer.
J’allais dans la vieille ville, et me faufilais rue de l’écuyer cocu, planquais la voiture sous une vieille bâche crasseuse. J’entrais en clandestinité, en retraite spirituelle. Car que faire en ce monde sans argent ?
Là se trouvait un hôtel particulier que le temps et l’impôt foncier n’avait pas épargné, abandonné par son proprio, squatté par des oubliés de la république, des bannis, des intouchables, les vilains « sans dents ».
J’y retrouvais le vieil Ahmed, toujours aussi laid, de face il ressemblait à Tabarly et de profil à son bateau. Il puait toujours aussi fort, car se laver sans eau courante n’est pas aussi simple qu’on le croit. Ce n’était pas vraiment mon ami, mais il faut en convenir, on ne peut décemment pas être ami avec les gueux. En tout cas c’est au-dessus de mes forces.
— Lorenzo, mon ami ! Mon ami Lorenzo ! s’exclama-t-il, le visage partagé de joie et de méfiance.
— Ahmed, mon frère ! Tu m’as manqué !
— Arrête tes salades ! Tu veux quoi, racaille ?
— Comme ça tu parles à un ami ? Tu me fais de la peine.
— Ne me dis pas que tu es recherché… On est cool ici ! Pas emmerdés par ces cons de travailleurs sociaux qui nous cassent les couilles. Toujours à vouloir qu’on prenne un bain ou des médocs !
Oui, Ahmed est un philosophe. Il dit toujours des choses d’une haute portée, trop pour moi, mais je suis sûre que d’aucuns comprennent. Les mots n’ont pas le même sens pour tous. Moins il y a de signifiant, mieux c’est pour les intellos. Ils remplissent le vide avec leur délire et ça leur paraît génial.
Ahmed dit toujours : « la France ne veut pas de nous, mais qu’est-ce qu’elle ferait sans les immigrés, hein ? Que des feignasses ces Français, une fin de race ! » Peut-on lui jeter la pierre ? À lui qui n’a rien ? Vous n’avez pas honte ?
C’est sûr que le dernier qui a vu Ahmed travailler n’est pas jeune. Mais c’est normal, vu qu’il est handicapé ! Reconnu à 96.8 % ! Si c’est possible ! Il a des papiers qui le prouvent. Même un jour, un toubib a signé son certificat de décès. Alors ?
Ahmed dit toujours : « bat ta femme tous les jours, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle sait ». À la réflexion, est-ce vraiment critiquable quand on voit la situation intolérable et injustifiée d’un Lorenzo ? Peut-on en vouloir à ce pauvre Ahmed ? En conscience ?
Ahmed prépara le thé tout en devisant et me rappelant qu’il m’avait bien prévenu : « avec les Françaises, tu n’auras que des emmerdes » Il fallait en convenir, j’en payais le prix fort, dévasté que j’étais.
Nous parlâmes longtemps, du monde, des uns et des autres, moi écoutant, lui fumant la chicha, jusqu’à que le sommeil le prenne et qu’il tombe comme une masse.
Oui, il faut mépriser la vie et la fuir, parce qu’elle ne mérite rien de plus que notre dédain. C’est une arnaque n’en soyons pas dupes !
Je grimpais dans les combles, déplaçais madriers et bric à brac de vieux cadavres de meubles, me faufilait par un trou dans la maçonnerie et arrivait dans les combles de l’immeuble mitoyen, demeure de fonction de l’évêque qu’il n’occupait point, préférant se prélasser dans son palais rue de la Grosse Ficelle. Je ne serais point trop mal dans cette grande demeure de 400 m², tout confort. Je revêtis la soutane qui me sied bien, car j’ai une dignité naturelle innée. Je me trouvais fort beau.
Je sortis alors faire un tour dans la ville basse (secteur piéton) me délasser l’esprit et faire quelques courses pour remplir le frigo.
Hein ? Non je ne suis pas égoïste ! Ahmed ne se sentirait pas bien avec un tel confort ! Même, je crois que ça le tuerait ! En plus, je ne donne pas une semaine avant que l’endroit ne soit réduit à l’état de ruine dans les mains des gueux ! C’est une œuvre charitable que je fais ! Je préserve le patrimoine de l’église !
Vous pensez que le père Lorenzo pourrait avoir la moindre pensée égoïste ? Sérieusement ?
Hein ? Je ne suis point curé ? C’est tout comme ! Quasi ! Regardez-moi ? La mine hypocrite, la béatitude concupiscente, le regard à peine levé qui ne saurait voir ce sein… Amen !
Ne me donnerait-on pas le bon Dieu sans confession ? Non ? C’est un peu une promesse de politicien de toute façon, alors ça n’engage à rien.
Je fis un souper léger : 50 % foie gras, 50 % truffes et biscottes, le tout arrosé de Coca Light. La télé Française débitait du Fort Boyard : à vomir ! Heureusement, La Rachel arriva sur le coup de 22 heures… C’est ma masseuse ! Rien de sexuel là-dedans ! J’ai bien le droit d’avoir un minimum de soins ? Elle me remonta le moral que j’avais dans les chaussettes. C’est une pro. Elle sait murmurer les mots doux avec une duplicité incroyable. Les femmes ont un talent inné pour ça.
Bzzzz !
La suite ? Peut-être… Ou peut-être pas !
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