Prologue
Le ciel s’embrasait lentement à mesure que le soleil déclinait. Il se teintait de nuances orangées et violettes qui se reflétaient sur les fenêtres des pavillons en briques et en crépi. Les réverbères ne s’étaient pas encore allumés, mais déjà, l’ombre des grands arbres entourant le parc de jeux s’étirait sur le sol en d’interminables silhouettes élancées. L’air portait avec lui un parfum de terre légèrement humide, vestige d’une pluie tombée plus tôt dans la journée, mêlé à l’odeur métallique des structures de jeu dont la peinture s’écaillait après des années de service.
Ce parc, terrain familier de la jeunesse du quartier, résonnait encore des éclats de voix des enfants qui tentaient de profiter des derniers instants avant le retour à la maison. C’était un espace modeste, bordé de haies taillées avec soin et séparé de la rue par un grillage en fer forgé. Un toboggan aux couleurs vives, dont la peinture s’écaillait par endroits, trônait au centre, accompagné d’un portique aux chaînes grinçantes et d’un tourniquet légèrement bancal, vestiges des années soixante-dix. Près du bac à sable, une petite aire en bitume servait de terrain improvisé où plusieurs garçons, âgés de dix à quinze ans, s’échangeaient un ballon en cuir fatigué par les années et les matchs répétés.
Leurs vêtements troués aux genoux, victimes des aventures et des glissades mal maîtrisées, et leurs chaussures usées couvertes de terre témoignaient de leur fin d’après-midi énergique et mouvementée. L’un d’eux, un garçon de treize ans aux cheveux châtains en bataille, luttait pour garder l’équilibre après une bousculade amicale. Il lança un regard vers le soleil qui disparaissait à l’horizon avant de reculer d’un pas.
« Je dois y aller, je vais être en retard pour le dîner ! », dit-il soudainement en réalisant l’heure qu’il était.
Sa voix portait une légère urgence, teintée d’une crainte sérieuse. Il n’attendit pas de réponse. Il ramassa et enfila son blouson en jean trop grand pour lui, qui flottait légèrement à chaque mouvement, et partit en courant en direction de la sortie du parc.
Assise sur un banc en bois aux accoudoirs métalliques patinés par le temps, une fille de son âge observa son départ avec un petit sourire en coin. Son pull ample, tricoté à la main, recouvrait presque entièrement ses bras et une barrette maintenait en arrière une mèche rebelle de ses cheveux châtain clair. Elle leva une main et l’agita doucement.
« À demain, Owen ! », dit-elle en voyant le garçon s’éloigner.
Il ne se retourna pas, trop concentré sur sa course. Les rues de la petite ville défilaient autour de lui tandis qu’il courait à grandes enjambées, son souffle s’accordant au rythme de ses pas sur les trottoirs encore tièdes de la journée. Il dépassa la boulangerie du quartier, où l’odeur persistante du pain cuit se mêlait aux relents de farine flottant dans l’air, puis bifurqua rapidement sur une ruelle bordée de haies mal taillées, où quelques vélos d’enfants abandonnés jonchaient les pavés inégaux.
Peu à peu, l’environnement changea. Les maisons serrées les unes contre les autres laissèrent place à des espaces plus ouverts, des parcelles de terrain bordées de clôtures en bois et de vieux grillages métalliques rouillés. Ici, l’éclairage public se faisait plus rare et seules quelques lumières tamisées émergeaient des habitations et des fermes dispersées en bordure de la cité. L’odeur de la ville s’estompait, remplacée par celle de l’herbe humide et de la terre fraîchement retournée des champs alentour.
Le jeune Owen ralentit légèrement sa course, levant les yeux vers l’horizon où le dernier éclat orangé du soleil s’éteignait, laissant de plus en plus place à l’obscurité. Sa maison, une grande bâtisse en pierre entourée de champs, se dressait un peu plus loin, à l’abri derrière un petit bosquet. Il connaissait ce chemin par cœur, un sentier de terre bordé de vieilles clôtures et de poteaux téléphoniques en bois noirci par le temps. Il le faisait tous les jours pour se rendre à l’école ou pour retrouver ses amis en ville. Mais alors qu’il passait devant une vieille grange abandonnée, un détail retint son attention.
De fines lueurs bleuâtres, oscillant doucement comme des flammes dans un courant d’air invisible, filtraient à travers les interstices des planches de bois disjointes. Elles pulsaient avec une étrange intensité. Il s’arrêta, son cœur battant encore de sa course effrénée mais désormais animé par une autre excitation, plus sourde, plus intense.
Personne ne venait jamais ici. La vieille grange, avec son toit affaissé et ses portes massives dévorées par le temps, n’était plus utilisée depuis des années. Son père lui avait toujours dit qu’elle appartenait autrefois au vieux Serge, un voisin parti depuis longtemps, et que plus personne n’avait mis les pieds à l’intérieur depuis. Alors pourquoi ces lumières ? Intrigué, il fit quelques pas en avant, son regard fixé sur ces lueurs spectrales. Il posa une main hésitante sur la porte, sentant sous ses doigts la texture sèche et fendillée du bois ancien.
Soudain, un éclat plus intense traversa les interstices, illuminant brièvement son visage d’une teinte froide et irréelle. Il plissa les yeux, s’attendant à voir la lumière fluctuer à nouveau, mais elle s’évanouit presque aussitôt, plongeant la grange dans une obscurité opaque.
Il resta figé, la main toujours posée contre la porte. Son souffle, d’abord rapide, se fit plus lent. Avait-il rêvé ? Ou bien y avait-il réellement quelque chose, là-dedans ? Il hésita un instant, le regard rivé sur la vieille porte de la grange. Il avala sa salive, sentant son cœur battre plus fort sous une excitation mêlée d’appréhension. Inspirant profondément, il posa les deux mains sur le bois rugueux et poussa lentement.
Le battant se déplaça dans un long grincement plaintif, résonnant étrangement dans le silence des champs endormis. La porte s’ouvrit sur un intérieur baigné d’ombres profondes. L’odeur de foin moisi et de bois humide s’échappa aussitôt dans l’air. Des poutres massives soutenaient une charpente autrefois imposante et désormais affaissée par le poids des années. Des outils rouillés pendaient encore çà et là aux murs, témoins silencieux du temps où ce lieu servait encore.
Le jeune garçon ne franchit pas le seuil. Un frisson lui parcourut l’échine alors qu’il fixait l’obscurité qui lui faisait face. L’impression étrange que quelque chose l’observait, tapi dans les recoins sombres de la grange, s’empara de lui. Il humecta ses lèvres sèches avant de murmurer, la voix un peu tremblante :
« Il y a quelqu’un ? »
Aucune réponse. Juste le bruissement du vent s’engouffrant par les planches disjointes. Il était sur le point de reculer lorsqu’un bruit sur sa droite attira son attention. Un léger déplacement, un froissement de paille, un souffle discret. Ses yeux se tournèrent instinctivement vers l’origine du son et il aperçut une silhouette fugace disparaître dans l’ombre.
Ce n’était ni un chat errant, ni un rat cherchant un abri. Il en était certain. L’espace d’un instant, dans la lumière déclinante du crépuscule, il avait distingué quelque chose de bien plus étrange. Une longue queue écailleuse qui s’était enfoncée dans l’obscurité avec une fluidité inquiétante. Un frisson glacé remonta le long de son dos. Son instinct, plus rapide que sa raison, prit le dessus. Sans réfléchir davantage, il tourna les talons et détala en direction de sa maison, ses jambes avalant la distance à une vitesse qu’il ne connaissait pas.
Le sentier de terre bordé de clôtures défila sous ses pas précipités. Son souffle court et son cœur battant à tout rompre accompagnaient le bruit sourd de ses pieds frappant le sol. Il ne se retourna pas, de peur que quelque chose ne le poursuive. Il poussa la porte d’entrée d’un geste vif et la referma rapidement sans prendre le temps de vérifier s’il était réellement poursuivi. Il s’apprêtait à raconter son aventure, encore haletant, mais la voix de son père le coupa net avant qu’il n’ait pu prononcer un mot.
« Tu es en retard ! »
Assis à la table, son père, un homme aux traits sévères et à la mâchoire marquée, le fixa d’un regard dur. Sa chemise bleu clair, retroussée aux manches, portait encore les plis d’une journée de travail bien remplie. Il n’était pas du genre à répéter les choses deux fois.
« Demain, tu seras puni. Tu rentreras directement après l’école ! », poursuivit-il toujours avec autorité.
Le garçon baissa la tête, les épaules légèrement voûtées. Protester n’aurait servi à rien, il le savait. Mieux valait encaisser en silence. Sa mère prit aussitôt le relais, sa voix était plus douce mais tout aussi catégorique.
« Retire ces chaussures pleines de terre et va te laver les mains avant de venir à table ! »
Il s’exécuta sans broncher, ôta ses chaussures sales et les laissa dans l’entrée puis se dirigea vers la cuisine. Le robinet grinça légèrement lorsqu’il l’ouvrit et l’eau froide coula sur ses doigts tremblants. Il frotta ses mains machinalement, le regard perdu dans le vide, encore effrayé par cette créature rencontrée dans la grange à quelques pas de chez lui.
Quelques instants plus tard, il revint dans la salle à manger et s’installa à table en silence. Il ne tenta pas de relancer la conversation, se contentant de fixer son assiette. Les pommes de terre avaient refroidi, baignant dans le jus de viande qui commençait presque à se figer. Il aurait pu demander à faire réchauffer son assiette, mais il s’en abstint. Il savait trop bien que cela offrirait à ses parents une nouvelle occasion de le réprimander pour son retard et qu’au bout du compte, son assiette resterait froide malgré tout.
La télévision diffusait le journal de 20h. Une voix grave et monocorde détaillait l’actualité du jour.
« … L’accident survenu il y a quelques jours dans un réacteur nucléaire en Ukraine continue de susciter l’inquiétude. Les autorités françaises se veulent rassurantes et affirment que l’anticyclone des Açores protégera le pays jusqu’à vendredi prochain, empêchant tout risque de contamination radioactive… »
Il n’avait pas vraiment saisi l’ampleur de cette catastrophe et, de toute façon, cela lui semblait bien trop lointain pour l’inquiéter. Mais ses parents, eux, écoutaient avec attention, le visage grave.
Il baissa de nouveau les yeux vers son assiette et piqua une pomme de terre du bout de sa fourchette. Il pensait encore à ce qu’il venait de vivre, ces lueurs étranges, cette créature. Des choses bien plus inquiétantes pour lui que cet accident nucléaire dans une ville lointaine dont il ne parvenait même pas à retenir le nom. Il se demanda si ces histoires, inventées pour effrayer les plus jeunes que lui, pouvaient contenir une part de vérité. Et si, finalement, le vieux Serge hantait réellement les lieux, accompagné de cette créature démoniaque qui dévorait les enfants désobéissants ? L’idée lui sembla soudain moins absurde et une sensation désagréable s’installa en lui, une angoisse diffuse qu’il n’arrivait pas à chasser. Pourtant il était grand maintenant, il ne devrait plus être effrayé par ces histoires. À 13 ans on n’a plus peur des monstres, se disait-il. Mais une chose était sûre : il n’avait pas rêvé, il y avait bien quelque chose là-bas et il voulait découvrir ce qu’il s’était passé.
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