Fenêtre et ombres

📖 Arg'Va ✍️ JanLukin 📝 925 mots

Je reste figée dans l’encadrement, le couteau dans une main, la serviette le cachant.

Comment il sait pour le couteau ?

Si tu voulais être discrète, il fallait prendre un couteau dans le placard.

Il sait pour le couteau et il me tourne le dos.

Il me prend vraiment pour une gamine sans défense ?

J'en ai quand même buté un. Toute seule.

Nous restons tous les deux sans bouger. Lui, devant la baie vitrée, à regarder Central Park dans la pénombre et moi dans l’encadrement de la porte. Il paraît immense dans la pénombre.

La pièce est faiblement éclairée par de petites ampoules au niveau des plinthes.

Il fait sombre… je peux allumer ?

Tu peux aussi te mettre à la fenêtre et hurler pour qu’elles rappliquent toutes ?

Je le vois secouer la tête de gauche à droite.

Sur la table, c’est pour toi. Prends-en deux par jour.

Je m’avance vers le centre de la pièce. Posé sur le bord de la grande table en bois, un flacon orange transparent avec des pilules à l’intérieur. Je pose ma serviette et le couteau pour l’examiner.

Euh, c’est quoi ?

Pour que tu ne te transformes pas en Arg’Va, répond-il entre deux gorgées.

Je lâche le flacon qui atterrit mollement sur la moquette blanche.

QUOI ?

Ben non, gamine. C’est des antidouleurs. Deux par jour.

Je reste ainsi, le flacon à mes pieds, il n’a pas bougé, toujours le regard fixé sur Central Park.

Il est complètement malade, ce type !

Je ramasse les médicaments et me rends dans la cuisine. J’avale les comprimés avec un grand verre d’eau. Je reste là, le verre en main.

J’en fais quoi du verre ? Si je le pose, il va encore grogner, j’en suis sûre.

Je lave le verre, l’essuie et essaie de l’aligner le mieux possible avec les autres.

Devant la baie vitrée, trois énormes fusils à lunette de gros calibre sont installés. Un à gauche, un à droite et l’autre au milieu, juste à côté de lui.

Je sais que le mieux serait de regagner discrètement ma chambre, de mettre la commode devant la porte et de me coucher, mon M-23 à mes côtés. Mais ma curiosité l’emporte. Je me dirige vers le fusil de gauche tout en mettant les médocs dans ma poche.

On touche avec les yeux, compris, gamine ?

Comme si je ne m'en doutais pas !

Je me retrouve comme une enfant maladroite, les mains derrière le dos, à examiner l’arme. Le fusil est énorme.

Je regarde au travers de la lunette de visée et je reconnais immédiatement l’endroit où l’Arg’Va m’a attaquée. Son cadavre est allongé sur le ventre, ses énormes bras le long du corps. Ses griffes sorties arrivent presque au niveau de ses genoux. Ses écailles bleues sur tout son corps commencent à virer vers le noir mat. Même sans sa tête, elle me fait toujours aussi peur. Je remarque seulement à cet instant que les rues et Central Park sont éclairés par des dizaines de lampadaires.

Je pensais que toutes les centrales étaient mortes depuis des années.

Je me recule et observe la scène où je pensais mourir. Elle doit bien être à cinq cents mètres !

 J’ai entendu trois cris d’Arg’Va, dis-je en me retournant vers lui.

Il pointe du doigt une table de coin se trouvant à ma droite. Une paire de jumelles y est posée.

Cinq mètres à droite et dix à gauche pour le dernier.

Je prends les jumelles et repère effectivement deux autres corps de ces monstres. L’un a un énorme trou au thorax et l’autre est carrément coupé en deux au niveau des hanches.

Mais comment…

Noyau en tungstène avec charge explosive.

Pourquoi on n'a pas ça, nous ? J’ai dû l’achever à la roquette après deux chargeurs complets !

Reste trente-quatre ans seul à New York, et ils t’en fileront.

Il reste le regard fixé droit devant lui.

Qu’est-ce qu’il surveille comme ça ?

Je ne vois que Central Park illuminé.

Un silence s’installe. Une odeur familière flotte dans la pièce.

Du café.

Mon père adorait ça. Même au marché noir, c'était devenu rare.

Vous surveillez ? On est en danger ici ?

— Non. Elles sortent rarement la nuit.

— Alors pourquoi…

Il prend une gorgée de café.

— J'aime ce moment.

Il se retourne et se dirige vers la cuisine, sa tasse à la main, et s’arrête à côté de la table. Même de dos, je le sens contrarié.

Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans « Remets en place le couteau » ? dit-il en séparant bien chaque mot.

Je murmure un :

Désolée…

J’ai juste droit à un grognement. Il attrape le couteau, le lave en même temps que la tasse et les range tous les deux.

Il sort de la cuisine, se dirige vers le couloir et éteint les lumières des plinthes.

Demain levée à 8 h 00. Tu essaieras de te rendre utile, ça changera.

J’entends sa démarche traînante dans le couloir.

Et mets ta serviette à sécher !

💬 Commentaires 5

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MargaPeann • 2 heures, 40 minutes
Tu approfondis encore ton univers et la relation entre la jeune femme pas si fragile (mais complètement déstabilisée ici) et le guerrier bourru. Hâte d'en savoir plus sur leurs histoires respectives !
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Jmi • 1 semaine, 4 jours
J'ai beaucoup aimé ce chapitre. La relation entre Elana et Marcus continue de se construire de manière naturelle, avec plusieurs échanges à la fois drôles et révélateurs de leur caractère. J'ai particulièrement apprécié les détails qui enrichissent l'univers, comme les lampadaires encore allumés dans New York ou les habitudes de Marcus. Ces éléments apportent du mystère tout en donnant davantage d'épaisseur aux personnages. La phrase « J'aime ce moment » m'a particulièrement marqué, car elle montre une facette plus humaine du personnage. Un chapitre agréable à lire qui équilibre bien découverte de l'univers, développement des personnages et intrigue.
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JanLukin Auteur • 1 semaine, 3 jours
Merci beaucoup.
J'ai envie d'apporter des informations sur le monde par petites touches, au hasard d'une conversation par exemple.
Et j'essaie que mes deux personnages ( que j'aime beaucoup ) soient comme de vraies personnes. Avec des qualités, des défauts, plusieurs facettes, des fois contradictoires. Si cela est transmis dans les chapitres, j'en suis heureux.
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patrick.skedli • 2 semaines, 2 jours
J'aime bien le côté bourru de Marcus.
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JanLukin Auteur • 2 semaines, 2 jours
Merci/
Moi aussi. J'aime beaucoup imaginer leurs échanges !
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