La broche
Boum, Boum, Boum.
Trois coups secs sur la porte de la chambre me réveillent en sursaut.
Je n’ai même pas le temps de me demander où je me trouve, que j’entends :
— DEBOUT GAMINE ! Il est déjà 8 h 05.
Encore engluée dans mon sommeil, j’essaie de me repasser les 24 dernières heures :
l’escouade décimée, la roquette, la tête du lézard qui explose, l’appartement, le couteau.
Rien que d’y penser, j’en ai le vertige. Je reste assise dans le lit un moment. Puis, jaillit dans ma tête :
Je vais me lever, sinon le psychopathe de l’heure va revenir !
Je me rends à la commode pour enfiler mon treillis . Je prends la veste et remarque trois énormes déchirures sur cinquante centimètres. J’ai de la chance d’être encore en un seul morceau !
Je vais devoir lui demander de nouveaux vêtements… Il va encore grogner, j’en suis sûre.
Je sors donc de la chambre et remonte le couloir. Je ne peux réprimer un frisson en voyant ce vieil ours en peluche sur son guéridon.
À peine ai-je mis un pied dans la salle à manger, je l’entends :
— Pas trop tôt ! Et, pour info, je ne suis pas ton réveil.
Il est assis, à table, une tasse de café sur sa gauche et un bol devant lui. Je contourne la table et m’assois devant lui.
Mes yeux s’agrandissent de surprise en le voyant mettre a sa bouche une cuillère de céréales multicolores en forme d’étoile, de croissant de lune, d’ourson !
— Quoi ! Qu'est-ce que tu as à regarder, mon bol de céréales ! dit-il sèchement.
— C'est encore bon après toutes ces années ?
Il reprend une autre cuillère et marmonne :
— Je les aime bien, moi.
Il finit son bol en ronchonnant.
— Je peux même plus déjeuner en paix.
Je me tortille les mains sous la table. J’ai besoin de fringues, mais vu son humeur…
Il relève la tête et me scrute.
— Tu veux quoi ? Aller, crache le morceau. Tu m’énerves à me regarder manger.
— Euh, il me faudrait des vêtements. Mon treillis est tout lacéré.
Il mâchonne lentement ses céréales avant de répondre :
— Sans blague, je n’avais pas remarqué en te soignant !
Il continue de manger, comme si je n’étais pas là. Enfin, pas vraiment, je le dérange carrément.
La dernière cuillère avalée, il la jette dans son bol et boit son café noir en deux gorgées.
Il se lève sans ménagement et part du côté opposé du couloir de l’ours en peluche.
— Bon, tu viens ou je dois te porter ?
Il ouvre une porte que je n’avais pas remarquée la veille. Je le suis et nous entrons dans la première porte à droite.
La lumière s’allume toute seule dans cette pièce sans fenêtre. Sur chaque pan de mur, des dizaines de vêtements féminins sont accrochés derrière un fin rideau, pliés sur une étagère. Robes, jupes, pantalons, des hauts divers et variés, des chaussures. Des dizaines de chaussures. Il y a aussi énormément de tiroirs.
Ils devaient être beaucoup à vivre ici, pourtant il n’y a que deux chambres.
— C’est le dressing. Prends ce que tu veux, c’était là quand je me suis installé ici.
Il sort et ajoute alors qu’il se trouve dans le couloir :
— Évite les robes et les jupes, pas terrible pour courir.
— Je peux ? Mais que va dire la propriétaire ?
Tournant la tête vers moi, il répond :
— Cela fait 34 ans qu’elle ne dit plus rien.
Je me retrouve seule au milieu de la pièce, le dressing, comme il a dit. Je ne sais pas par où commencer. Mes yeux se portent sur le meuble à chaussures.
Il doit y avoir au moins quarante paires. Je prends en main une chaussure bleue avec un talon très fin de plus de dix centimètres de haut. Je la tourne dans tous les sens.
Comment peut-on marcher avec ça ? Et à quoi ça sert ?
Je la repose parmi ses congénères, avec un talon plus ou moins haut et large.
Je me tordrai la cheville à chaque pas avec ça !
J’élimine toutes celles de ce style, ce qui réduit considérablement le choix. Il y a des genres de baskets rouges montantes avec écrit dessus Converse All Star. Elles ont l’air sympa, je les aime bien. Je regarde la pointure : 38.
Merde, trop grande !
Je vérifie d’autres paires sans talon et avec lesquelles je peux courir. Toutes de la même taille…
Bon, je garderai mes rangers, tant pis.
À droite du meuble à chaussures, se trouvent plusieurs fins tiroirs sur la partie basse. J’en ouvre un au hasard. Des bijoux parfaitement rangés. Le tiroir est rempli de boucles d’oreilles. J’en ai déjà vu à l’hôpital un jour où j’amenais les médicaments à une femme du Secteur 2. Je m’étais posé deux questions en la voyant ; pourquoi accrocher des cercles énormes à ses oreilles et pourquoi elle se trouvait dans l’hôpital des secteurs secondaires. Je n’ai eu aucune réponse, bien sûr.
J’ouvre les autres tiroirs, les uns après les autres : colliers, bracelets en tout genre, bagues et d’autres que je ne saurais identifier. Le dernier tiroir contient des broches. J’en aperçois une représentant un arbre avec plein de branches, entouré d’un cercle. Je le prends en main et le fais tourner dans ma main. Les éclats de lumière se projettent sur le bijou. Il est magnifique. Sur la partie haute du meuble, trône une collection de jupes.
Inutile.
Le meuble suivant est composé de hauts tiroirs. J’ouvre les deux premiers et y trouve des pantalons de multiples couleurs, mais surtout des noirs. Le tissu est très léger mais semble fragile. Dans le troisième tiroir des jeans :
Bonne pioche !
Je sors la pile de gauche et les regarde un par un. À chaque pantalon, je fronce de plus en plus mes sourcils :
Ils sont tous craqués et rapiécés ! Pourquoi les garder dans cet état ?
Je remets la pile et prends celle d’à côté.
Parfait. Pas un seul déchiré.
Je remarque qu’il y en a de plus épais et d’autres légers, même un peu élastiques.
Bizarre, mais j’en prends trois !
Je continue d’ouvrir les portes, tirer les rideaux devant les habits accrochés, ouvrir les tiroirs. Il y a des hauts très bizarres, avec du tissu qui dépasse de partout, des chemises à rayures, mais le tissu est trop fin. Il ne tiendra jamais à une expédition dehors.
Je tombe enfin sur des T-shirts. J’en prends six d’unis de couleurs différentes. Ils ont tous le même nom sur la petite étiquette du col : Yves Saint Laurent. Yves... un prénom d'homme. Ils appartenaient peut-être à son mari.
Le dernier est blanc avec un grand « I ❤️ NY » en son milieu.
New York devait être bien différente avant pour écrire ça dessus !
Meuble d’à côté, que des robes, on passe. Sur le suivant, j’attrape une veste kaki genre jean mais plus souple et douce. Elle est cool, je la prends.
J’allais repartir quand j’ai pensé aux sous-vêtements…
Je n’ai pas envie de savoir ce qu’elles portaient avant, ça doit être super bizarre.
J’ouvre les tiroirs restants et je tombe sur des soutiens-gorge remplis de dentelle, des rouges, des noirs, d’autres plus épais avec un rembourrage, je continue de chercher et je tombe sur des brassières :
Parfait !
Et j’embarque la pile, au moins sept. Presque fini. Je commence à dire à haute voix tout en ouvrant les tiroirs :
— Culottes, culottes, où vous cachez-vous ?
L’avant-dernier tiroir est le bon. Comme pour les soutiens-gorge, il y en a de plusieurs couleurs, avec de la dentelle, dont certains sont presque transparents tellement il y en a. Je tombe sur une culotte bizarre, avec un petit triangle de tissu d’un côté et une ficelle de l’autre. Je la tourne et retourne dans tous les sens pour comprendre. Et d’un seul coup, je comprends et la jette immédiatement dans le tiroir.
Comment on peut mettre ça !
Au fond du tiroir, je trouve ce que je veux. Des genres de short avec un tissu un peu élastique.
Avec ça, je ne serai pas gênée pour bouger.
Dans le fond à droite, je trouve des culottes normales en coton. Je prends les deux piles. Je remarque un petit nœud en ruban sur le devant de chaque culotte.
C’est trop beau, j’adore !
Je me rends compte que tous les vêtements de la pièce sont de la même taille.
Une seule personne ne pouvait pas avoir tout ça ! Pourquoi en avoir autant ?
Je ramasse, non sans mal, toutes mes trouvailles dans mes bras et sors de la pièce pour me rendre dans ma chambre. Je passe devant lui, assis à la table. Il n’a aucune réaction.
Au moins, je ne me fais pas engueuler.
À ce moment, la broche tombe à terre. Les bras chargés, je ne peux pas la ramasser. Avant que je ne pose les vêtements sur la table, il l’a dans ses mains :
— Un Arbre de Vie. Bon choix.
— Un arbre de vie. C'est un joli nom, il va peut-être nous porter chance ! dis-je.
Il pose la broche sur la pile de linge dans mes bras.
— Ma mère en avait un, en pendentif, dit d'une voix sans timbre.
💬 Commentaires 6
« Le psychopathe de l’heure va revenir ! » C’est un peu redondant par rapport à son caractère maniaque que tu décris depuis plusieurs chapitres. Pourtant, je trouve que ça apporte un certain poids à la phrase. Peut-être qu’un sobriquet pourrait émerger de l’esprit d’Elena : Psych’o-clock — s'il y a une dérive de la langue anglaise dans ton univers —, l’affolé de la pendule, le maniaque du cadran, Môsieur 8 h 05, Général Chrono, ou quelque chose dans le genre, à la fois ironique et agacé, presque grinçant.
Ça permet plusieurs choses en même temps en plus d’alléger la phrase : marquer le contraste jeunesse / autorité bourrue, souligner cette ponctualité pompeuse dans un univers post-apo, et ça peut préparer la fin de ton chapitre sans le nommer. D'un côté, on a les objets de survie (Elena est pragmatique) ; de l'autre, le dressing (objets hétéroclite du passé).
La broche comme vecteur en fin de texte est bien trouvée. Et c’est là que le sobriquet pourrait être percutant : le sobriquet, le dressing, la broche (porte-bonheur potentiel / ancrage émotionnel et douloureux vers le passé).