Les nettoyeurs
Il reprend en main sa tasse de café et regarde fixement devant lui. Je me dirige vers ma chambre, mais tourne la tête avant d’emprunter le couloir. Je veux savoir ce qu’il regarde comme ça. Il a le regard rivé vers un tableau étrange : un ciel bizarre de nuit, un arbre et un village.
Je marche dans le couloir, passant à côté de l’ours en peluche flippant. Si ça ne tenait qu’à moi, il serait déjà à la poubelle. Mais je suis sûre qu’il n’apprécierait pas, ce vieux maniaque.
Dans la chambre, je pose tout sur mon lit. Je garde le T-shirt « I ❤️ NY », une brassière, une culotte à petit nœud et un jean. Je range le reste dans l’armoire vide puis enfile mes rangers. Au moment de sortir de la pièce, j’aperçois la broche restée sur le lit.
Elle irait bien sur la veste. Et il a l’air de bien l’aimer. Il grognera peut-être moins si je la porte ? Mais il ne faut pas rêver.
Veste sur le dos, la broche sur la poche haute de droite, je rejoins la salle à manger.
Jumelles en mains, il scrute Central Park. Il est à la même position qu’hier soir, au milieu de la baie vitrée, le fusil de sniper à sa gauche.
— C’est bon, t’es habillée ? demande-t-il sans se retourner.
Je reste plantée, à côté de la table.
Il soupire.
— Approche, je ne vais pas te bouffer. J’ai déjà déjeuné.
J’avance jusqu’à lui, en me mettant là où je ne risque pas de le gêner.
On reste comme ça un moment : lui qui balaie la ville avec ses jumelles, moi à côté comme une plante verte.
Ce silence me saoule, je me lance :
— Vous regardez comme ça tous les matins ? Il y a des Args de sortie ?
Pour toute réponse, il me tend les jumelles.
— Commence par la droite, puis… Pourquoi tu as tes vieilles rangers ? Il y a plein de chaussures dans le dressing.
— Elles sont trop grandes, dis-je.
Il inspecte mes pieds comme si j’avais des pattes d’Arg’Va en fronçant les sourcils.
— C’est du combien ? demande-t-il d’un geste du menton.
— Du 36.
Il se met à rire. Lorsqu’il s’arrête après un trop long moment à mon goût, il répond :
— Je ne savais pas que l’on faisait des Rangers pour Barbie !
— C’est qui Barbie ?
— Laisse tomber, dit-il, finissant de rire.
J’en ai marre qu’il se foute de moi !
Il se racle la gorge et reprend :
— Commence par la droite, puis Central Park et pour finir la gauche.
Je prends les jumelles, vexée sans savoir pourquoi.
C’est la première fois que je l’entends rire.
Sur la gauche, je vois des voitures à l’abandon, un bus ayant embouti un panneau « 5e avenue ». Je remarque les feux tricolores, qui changent de couleur à un rythme régulier, ignorant leur inutilité. Je tourne les jumelles vers le parc. Il est immense, rempli de hautes herbes, d’immenses arbres remplis d’oiseaux. Je vois des bancs, des sentiers, des étendues d’eau mais rien d’anormal. Un petit écureuil passe rapidement devant les joncs du plan d’eau puis disparait. C’est le premier que je vois en vrai. On a des arbres dans le Secteur 7, mais aucun animal. Même pas de chiens. Mon père m’avait expliqué que c’était très courant d’en avoir un ou même plusieurs. Mais on n’a juste de quoi se nourrir, alors une bouche inutile en plus… Enfin, depuis que j'avais trouvé un moyen d'arrondir les fins de mois, les repas étaient plus copieux.
— Tu dors ou quoi ? grogne-t-il.
Je sursaute malgré moi et ça m’énerve. Je braque les jumelles sur la gauche, au niveau de la 68e rue. Là où j’ai failli me faire couper en deux. Les mots sortent tout seuls :
— C’est quoi ce bordel ! Ils sont où ?
J’abaisse les jumelles et le voit me fixer, les bras croisés.
— Tu parles des trois Args que j’ai descendus ? Les nettoyeurs sont passés.
— Les nettoyeurs ? C’est quoi et pourquoi ?
— Alors, les nettoyeurs récupèrent les cadavres, humains et leurs congénères, et les rapportent à ceux qui montent la garde.
Les questions se bousculent dans ma tête, je ne sais par laquelle commencer.
— Mais ils en font quoi ?
Il fait une drôle de moue et soupire.
— Tu n’as rien écouté pendant ton mois d’entraînement ?
— Semaine, je lui réponds.
— Quoi semaine ?
— J’ai eu une semaine d’entraînement.
C’est la première fois que je le vois décontenancé. Il secoue lentement la tête avant de reprendre.
— Viens t’assoir.
On se retrouve à table, assis l’un en face de l’autre, lui à sa place habituelle.
— Près du Park Avenue Armory, elles se rassemblent toutes là-bas au coucher du soleil. En journée, il y en a au moins une dizaine qui se relaient. Je les ai observés, longtemps.
Il me regarde dans les yeux.
— N’y va jamais ! Sous aucun prétexte.
Ce nom, Park Avenue Armory, me dit quelque chose mais je n’arrive pas à me le rappeler.
— Et qu’est-ce que les nettoyeurs viennent faire là-dedans ?
— Ils ratissent la ville chaque soir. Cadavres d'Arg'Va, cadavres humains, ils les traînent tous là-bas.
— Mais pourquoi ?
Un étrange sourire apparaît sur son visage.
— Tu connais des êtres vivants qui ne se nourrissent pas ? Tu pensais qu’ils mangeaient un bol de céréales chaque matin ?
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