Paranoïa ordinaire
Sa dernière phrase tourne dans ma tête : « Tu connais des êtres vivants qui ne se nourrissent pas ». Lors de l’attaque de mon escouade, une partie du plafond est tombée sur moi et je me suis évanouie. À mon réveil, il ne restait que le corps sans vie de mes frères d’armes. J’ai ramassé le premier sac que j’ai trouvé et me suis enfuie. Je ne peux me résoudre à penser qu’ils ont servi de repas à ces monstres.
Le raclement d’une chaise sur le sol me sort de ma léthargie. Il est debout, devant moi, en me fixant.
— Tu t’y feras.
Il se dirige vers sa chambre et ajoute :
— Avec le temps.
Je reste assise, prostrée. Seconde après seconde, une énergie incontrôlable grandit en moi.
Hors de question que je serve d’amuse-gueule à ces lézards !
Sortie de ma torpeur, je l’entends parler depuis le couloir :
— Mais je suis gentil avec elle ! Tu le vois bien, non ? râle-t-il.
Mais à qui parle-t-il encore ?
Je me lève avec précaution, sans faire de bruit, et contourne la table.
— La ménager. Ah ! C’est facile pour toi de dire ça ! Je lui ai juste dit la vérité.
Je ne suis plus qu’à deux mètres de l’embrasure de la porte.
— Et je n’ai rien demandé, moi ! C’est toi qui m’as poussé à la sauver, ne l’oublie pas !
Il ne doit pas me voir, vu l’humeur massacrante dans laquelle il est. Je me plaque le dos au mur et tends la tête pour voir le couloir. Je le vois, au milieu du couloir, face au mur.
— Oui, eh bien, je m’en serais bien passé ! Depuis trente-quatre ans, je vis seul et je suis toujours en vie. Oui. Seul avec toi. Ne sois pas susceptible.
Je n’y tiens plus, je dois savoir qui est son interlocuteur. Une main accrochée au chambranle de la porte, je passe simplement la tête.
Devant lui, il n’y a que le guéridon. Et l’ours en peluche !
Je manque de tomber de surprise et me rattrape de justesse.
— Oui, je vais faire des efforts, mais lâche-moi un peu ! dit-il, accompagné d’un geste du bras.
— Je peux y aller ou tu as encore des reproches à me faire ?
Il parle à un ours en peluche miteux !
Je dois retourner m'asseoir et faire semblant de rien !
J’entends une porte s’ouvrir, sûrement celle de sa chambre. Je me précipite vers ma chaise et prends une pose la plus naturelle possible, compte tenu de ce que je viens de voir.
Il se dirige vers moi et pose lourdement son sac sur la table, comme si de rien n’était.
Il porte un gilet kaki sur lequel sont accrochées des grenades et un couteau de combat. Des chargeurs de munitions sont accrochés tout autour de sa ceinture et un ACZI hors d’âge sur son avant-bras. Dans sa main droite, il tient un fusil d’assaut d’un modèle inconnu mais qui semble avoir vécu.
— Va chercher ton sac, dit-il sèchement.
— Pourquoi faire ? je lui réponds sur le ton le plus neutre possible.
— Pour te rendre utile.
Sachant qu’il n’en dira pas plus, j’abdique.
Il est comme à son habitude, sec et peu causant.
Il parle à un ours quand même, il est fêlé ! Mais c'est lui ou les Arg’Va.
Je ne sais pas quoi en penser.
Attends…
Le premier jour…
Je croyais qu'il parlait à quelqu'un…
Putain… C'était déjà à cet ours !
Je reste plantée là. Les pensées se bousculent dans ma tête.
Il claque deux fois des doigts devant mon visage.
— Tu comptes y aller un jour ?
Je chasse l'ours en peluche de ma tête. J'aurai tout le temps d'y repenser plus tard.
Je vais chercher mon sac, récupère mon arme au passage et reviens dans la pièce principale.
— Ah. Tu as pris ton arme sans que je te le dise !
Il me dit ça comme si rien ne s'était passé.
Il va ouvrir une armoire et en sort deux grosses lampes torches. Il m’en tend une et met l’autre dans son sac.
— C’est pour faire quoi les lampes ?
— À éclairer, répond-il en refermant son sac.
Vu l’attirail qu’il porte, il est évident que l’on va sortir. Je m’avance vers la porte d’entrée, l’ouvre lorsque soudain il crie :
— STOP !
Quoi encore !
— Oui. Pourquoi stop ?
— Pour que tu ne te retrouves pas éparpillée en mille morceaux et que la moitié de l’immeuble s’effondre.
Il allume son ACZI qui met du temps à démarrer.
— ACZI, désactive les explosifs de l’étage et du hall d’entrée.
L’appareil fait un drôle de bruit, comme un ventilateur en surchauffe.
« Explosifs de l’étage et du hall d’entrée désactivés. Réactivation automatique dans 5 minutes. ».
— Vous avez piégé tout l’étage et l’entrée du bâtiment ?
— Les autres étages aussi. Allez, on a cinq minutes pour descendre. Appelle l’ascenseur.
Dans l’ascenseur, je ne peux m’empêcher de me demander qui est ce type.
Il a piégé tout l'immeuble… Mais à quoi ça sert si tout explose avec lui dedans ?
À peine les portes de l’ascenseur ouvertes au niveau 0, je me précipite dehors. Lui sort tranquillement, sans se presser.
Une fois dehors, il montre du doigt un genre de haut chariot en plastique, avec quatre petites roues et une barre horizontale, sûrement pour le pousser.
— Allez, pousse-le, on y va.
Il n'y a même pas trente minutes, il m'apprenait que mon escouade s'était fait dévorer, il parle à un putain d’ours en peluche et maintenant, il veut que je pousse ce truc.
— On va où ? lui dis-je.
— Faire les courses.
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