Pas dans votre tête
Les portes automatiques du centre commercial se referment derrière moi, avec un léger grincement, suivi d’un claquement métallique. Poussant le chariot rempli de nos courses, j’avance tranquillement en ligne droite. Il est à plusieurs mètres devant moi, mais je n’ai aucune envie de me dépêcher.
J’espère qu’on pourra revenir bientôt !
Je contourne une très grande colonne en pierre grise. Levant la tête, j’aperçois une statue d’un homme dans un drôle d’habit. Sur une plaque en métal gris est écrit un nom : Christophe Colomb. Aucune idée de qui il est, mais c’est un type de l’ancien temps. Dans la ZNI, on n'apprend pas grand-chose sur le monde avant la Grande Invasion. Un peu d’histoire et de géographie du 21e siècle et c’est tout. Ils disent que ça ne sert à rien. J’aurais bien aimé en apprendre plus, mais la bibliothèque est dans le secteur 2, alors même pas la peine d’y penser.
En regardant autour de moi, je remarque que je suis sur une petite place au milieu d’un énorme rond-point. Dans le 7, c’est le rendez-vous des enfants qui s’amusent pendant des heures à tourner autour. J’adorais ça moi aussi.
— Tu mets le turbo, gamine, dit-il tout en avançant.
Oh non, on ne va pas rentrer maintenant. Allez, j’y vais !
Je pars en courant pour rejoindre la voie de gauche. Je passe à côté de lui et lui lance un énorme sourire moqueur en criant :
— TURBO !
J’accélère en suivant la courbe. Le chariot tangue, les bocaux en verre s’entrechoquent, les boîtes de conserve se renversent. Les bandes de scotch autour des roues commencent à se détacher. Tous ces bruits ne couvrent pas le rire et les cris que je pousse tout en haletant. J’ai fini le premier tour alors qu’il n’est pas encore arrivé à ma hauteur.
— UN TOUR DE PLUS ! dis-je en hurlant comme un enfant de cinq ans.
Tout le contenu du chariot se balance dans tous les sens. Je commence à être essoufflée et à avoir le tournis. À la fin du deuxième tour, il est là, debout, bras croisés, à me lancer un regard fermé, du genre “bon, t’as fini !”.
Je passe devant lui, tourne la tête vers lui en criant :
— OUHOU, tout en continuant.
Je ralentis, le souffle court et le front ruisselant. Aux trois quarts du tour, il s’est mis au milieu de la route, un bras tendu devant lui. Son regard a changé. Il est glacial.
— STOP, crie-t-il, ça suffit !
J’ai l’impression que la température a chuté de dix degrés.
Je ralentis et m’arrête à quelques pas de lui. Je le regarde, un peu gênée. Mais il n’a pas l’air furieux. Il est tendu, je le sens.
Il a peur ? On dirait vraiment.
Il se remet en marche en accélérant le pas, jetant des coups d’œil au loin sur la droite. Vers le bas de l’avenue si je ne me trompe pas.
Je le suis, à bonne distance. Deux des quatre roues n’ont plus de scotch. Elles raclent maintenant sur le sol.
Il va encore râler car il devra en remettre.
J’ai l’impression que ça tire au loin, dans la direction où il regarde. Je tends l’oreille mais rien.
J’ai imaginé, en même temps, vu sa tête, c’est pas étonnant.
Nous remontons la 59e rue, longeant le parc à gauche. Les mêmes gros canards blancs nagent tranquillement sur le lac. Les rayons du soleil s’y reflètent. La brise m’amène les différentes odeurs du parc. Les hautes herbes dansent lentement. Je la sens sur mon visage et me détends.
Mais je sais, au fond de moi, qu’il a raison. On n’est pas dans le 7, à l’abri derrière le mur d’enceinte.
On passe à côté du trou dans la chaussée, celui du HellFire. Le panneau indiquant la 5e avenue est en vue. Il a dû ralentir car il se trouve maintenant à côté de moi.
— On arrête de traîner, maintenant, dit-il d’un ton neutre.
Je comprends ce qu’il ne dit pas : « on fait attention, fini la balade ».
Il nous reste à contourner un camion en travers de la route et nous serons sur l’avenue de l’appartement.
Sa radio grésille :
« Alpha Echo 9 à QG : Avons subi attaques de nombreux type D. Alpha Echo 10 a été décimée. Sept survivants pour Alpha Echo 9. Position actuelle 45eme rue. »
La voix dans la radio est essoufflée, une pause puis reprend
« Fumigènes lancés. Les avons semés pour l’instant. Demande envoi des blindés du musée. Point de rendez-vous : entrée parc 59eme rue. Arrivée prévu 2 minutes. »
Je suis brutalement tirée en arrière et plaquée contre la roue du camion. Le choc me vide les poumons et je lâche le chariot de surprise. Il finit sa course contre le trottoir et se renverse.
La même voix sort de la radio, maintenant affolée :
« QG : dix Arg nous poursuivent. Confirmer réception demande renfort ».
Nous sommes toujours derrière la remorque du camion, accroupis. Je prends mon M23, enlève la sécurité et le place contre moi.
Merde, le chargeur, j’ai pas vérifié.
Je l’enlève et regarde. C’est bon, il est complet. J’en prends deux de mon sac et les mets dans mes poches arrière de pantalon.
Après quelques secondes de silence, un nouveau grésillement suivi d'une autre voix répond d’un ton posé :
« Négatif Alpha Echo 9. Blindé assigné à la protection du musée. Ordre direct du Général Briggs. Rejoignez le QG. Défense en alerte ».
Je le regarde et tente de déchiffrer son expression. Il reste immobile, tendu mais concentré. Son arme est toujours à son épaule.
— Votre arme ! je lui dis.
Il plaque immédiatement un doigt sur ma bouche.
Nouveau grésillement :
« Envoyez ces putains de blindés. Le QG est à soixante blocs ! On va se faire buter, ils nous rattrapent ! ».
La réponse est immédiate :
« Négatif : Rejoignez QG. Terminé ».
Je me penche sur le côté, tout en restant à couvert derrière la roue. J’aperçois un groupe de soldats courir en contournant les véhicules abandonnés. Certains tournent la tête en arrière tout en avançant. Ils ne sont pas à plus de deux cents mètres. Derrière eux, à bonne distance, un groupe d’Arg’Va fonce droit devant eux, projetant les carcasses de voitures comme de vulgaires boîtes de métal.
Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Ils n’arriveront jamais à les semer. Le QG est à l’autre bout du parc, à plusieurs kilomètres. Les lézards sont maintenant à moins de cent mètres de l’escouade. L’image de l’Arg ‘Va me fonçant dessus avant d’être sauvé par Marcus me traverse l’esprit.
Ils vont tellement vite. Ils n’y arriveront pas.
Je commence à me lever, arme en main. L’instant d’après, je me retrouve plaquée au sol. C’est Marcus.
— Putain, lâchez-moi. Il faut les aider !
Un horrible cri de douleur me parvient.
— Lâchez-moi, je d…
Son énorme main se plaque sur ma bouche. Je ne peux plus bouger. De son autre main, il maintient mes épaules à terre. Je me débats comme je peux, mais il est trop fort. Des gravillons me rentrent dans la joue mais je ne sens rien.
Le bruit des rafales de balles est assourdissant. En quelques secondes, les tirs se raréfient. Les cris de douleur des soldats se multiplient. Les hurlements stridents de rage des Arg’Va couvrent maintenant tous les autres sons. Une explosion suivie d’un râle d’animal se mêle à une dernière rafale. Quelque chose heurte brutalement le camion. Toujours allongé au sol, je vois retomber de l’autre côté du véhicule le corps désarticulé d’un soldat. Tout est silencieux. Du coin de l’œil, j’aperçois plusieurs cadavres de soldats. Un bras, une jambe, un torse et sa tête. Une flaque rouge s’élargit doucement vers le dessous de la remorque. L’odeur métallique du sang me parvient. À quelques mètres à droite, des bulles se forment sur la route. Le sang bleu et visqueux attaque le macadam. Un coup de vent m’envoie les vapeurs acides qui me brûlent la gorge. Je tourne la tête autant pour les fumées que pour ne plus voir les corps en morceaux. Aussitôt, Marcus plaque son genou dans mon dos, m’écrasant encore plus au sol. Plusieurs cris stridents et modulés me déchirent les tympans. Des bruits de pas qui s’éloignent, puis de nouveau le silence. Plus aucun bruit, même venant du parc. Plus aucune pression sur mon corps, mais je reste allongée. Il y a eu trop de choses, trop de bruits, d’odeurs, de corps mutilés. Il me met debout en me tirant par le bras. Je le regarde, fixe ses yeux gris. Ils n’ont pas cette teinte dure. Fatiguée ? Je ne sais pas. Je sens un liquide couler sur ma joue.
Je n’ai pas pleuré. C’est bizarre.
Il m’attrape le menton et pivote doucement ma tête.
— Tu t’es éraflée, laisse-moi voir.
Une boule brûlante grossit dans mon ventre et remplit tout mon corps. J’écarte sa main violemment.
— Pourquoi avoir fait ça ? On aurait pu les aider ! On aurait dû les aider ! je lui dis en criant de plus en plus fort.
Je serre les dents et je ne contrôle plus le tremblement de mes bras.
Il me fixe à son tour. Son visage et sa voix sont calmes.
— Ils étaient déjà morts dès qu’ils se sont mis à courir. Juste ils ne le savaient pas.
Il se tourne vers le chariot puis vers moi.
— Ramasse le chariot, je vais voir ce que je peux récupérer par là, dit-il en montrant l’autre côté du camion.
Les larmes coulent maintenant toutes seules, sans hoquet, sans cri. D’une voix que je ne reconnais pas, je lui dis :
— Je n'aimerais pas être dans votre tête.
Je me dirige vers le chariot et fais ce qu’il m’a demandé. Quelques minutes après, il revient. Cela fait un moment que j’ai tout ramassé mais je n’ai pas bougé.
— Allez, viens. On y va, lâche-t-il doucement. Je le suis, les yeux verrouillés sur le chariot. J'évite ce qui reste d'un soldat. Tout ce sang, ma vision se brouille et pendant un instant, je ne vois plus que du noir. Je secoue la tête et je revois la route.
Regarde loin devant toi !
Je le vois baisser les yeux vers le sol, les pieds dans une mare de sang.
Il reste immobile quelques secondes, puis murmure :
— Quel gâchis.
Il repart et je le suis. Nous continuons ainsi un moment. Le chariot heurte quelque chose, je reprends mes esprits. C'est Marcus. On est arrivé. On remonte jusqu'à l'appartement.
— Mets le chariot à côté de la table et pose tout dessus, dit-il d'un ton las.
Je fais ce qu'il m'a dit. Je prends les boîtes une à une et les pose sur la table. Je continue avec les bocaux, les boîtes de céréales. Mes bras plongent dans le chariot, mes mains attrapent le vide à plusieurs reprises. Il est vide. Pendant ce temps, il prend une à une les boîtes de conserve, les met dans les placards, les aligne et continue en silence. Je reste plantée là, à le regarder ranger chaque chose à sa place, ouvrant la porte du placard du haut ou du bas, la refermant à chaque fois.
Lentement, je pose sans bruit mon sac à dos sur le bord de la table. Je sors les 2 mugs et les pose au milieu de la table. Sans savoir pourquoi, je les tourne pour que les prénoms Elana et Marcus soient alignés et bien en face de lui. J'attrape mon sac, me dirige vers ma chambre et referme la porte dans le silence de l'appartement.
💬 Commentaires 8
En tout cas, Marcus en sort humanisé, malgré tout...
Mais a-t-elle pleinement réalisé que elle aussi serait morte si elle était intervenue ? Il y en avait dix tout de même.
La phrase « Je n’aimerais pas être dans votre tête » donne tout son sens au titre et montre qu’Elana commence à comprendre ce que trente-quatre années passées à survivre ont pu faire à Marcus. Et son simple « Quel gâchis » montre finalement qu’il est beaucoup moins insensible qu’il veut le paraître.
J’ai peut-être trouvé la description du massacre un peu chargée par moments, mais la fin avec les deux mugs est très belle parce qu’elle dit beaucoup sans dialogue. Pour moi, c’est un des chapitres les plus forts jusqu’ici.
Tu aurais peut-être pu mettre un peu plus d'arg'Va dans la scène pour mieux les décrire et que le lecteur s'en fasse une meilleure image. Mais ca passe très bien même sans.