Toujours
Neuf mois auparavant.
Comme tous les matins, je déjeune avec mon père avant notre journée de travail. Moi, à l'hôpital, lui, quasiment toujours hors de l'enceinte.
— Coucou, papa.
Je me penche vers lui et l'embrasse sur le front. Une habitude depuis toute petite. Sa barbe, aujourd'hui presque entièrement grise, pique toujours autant.
— Bonjour, mon soleil, ça se passe bien à l’hôpital ?
Je regarde sur la table et ne vois que deux barres hyperprotéinées.
— Oui, très bien. J’ai bien pris mes marques en deux mois.
Les mains sur le dossier de ma chaise, je lui demande :
— Tu veux un café, papa ?
Mon père fronce les sourcils.
— On n'en a plus depuis des mois et on ne va pas gaspiller autant de tickets seulement pour moi, répond-il en mâchant sa barre.
Avec un grand sourire, je lui annonce :
— Je t'en ai acheté hier, avec ce que j'ai gagné avec la combine de l'hosto.
Je commence à lui préparer son café et poursuis :
— Et le nouveau médecin-chef devrait me rappeler aujourd’hui.
Je vois son visage se fermer.
— Eh, j'ai eu de la chance que Steeve l’ait convaincu que je fourguerai pour lui dans notre secteur.
— Je n’aime pas que tu prennes ces risques, Elana. Avec la troisième tranchée que l’on creuse à l’extérieur, j’en ai pour plusieurs semaines payées double.
Il a toujours le sourire quand je le vois, depuis que maman est morte. Sauf, quand il s’inquiète pour moi.
— Et moi, je déteste te savoir hors de l’enceinte. Bientôt, la petite combine avec les médicaments à l’hôpital nous rapportera assez pour que tu n’aies plus à travailler dehors.
Avant même qu'il ouvre la bouche, je sais ce qu'il va dire.
— Ce n'est pas à toi de t'inquiéter pour moi, c'est…
— À moi de veiller sur toi, dis-je en finissant sa phrase.
Son sourire réapparaît. Il me caresse doucement les cheveux.
— Elle est où, ma petite Elana, qui s’accrochait à ma jambe quand on marchait ?
J'aime sentir sa main sur mes cheveux, comme quand j'étais petite.
— Le médecin-chef n'est pas là depuis longtemps et veut étendre sa combine au-delà du 7. Il gère bien, mais j'espère qu'il ne va pas tout faire foirer.
Merde, j'aurais pas dû dire ça.
Vite, j'ajoute :
— En même temps, il n'y a pas de risque. Tout le monde touche sa commission au passage.
Il me regarde droit dans les yeux.
— De toute façon, quoi que je dise, ça ne changera rien ?
— Exactement ! lui dis-je d’un ton taquin.
— Fais attention, il répond gravement, tu sais ce que la milice fait à ceux du marché noir.
Je garde le silence un moment. Papa a raison, la milice en a abattu pour moins que ça. Je reprends mon air enjoué.
— Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas O’Brien qui écoule les médicaments. C’est un nouveau, un soldat, qui graisse bien la patte à la milice, enfin de son chef, Elroy.
Il grimace. Il sait que ce que je ramène nous permet de manger à notre faim et d’améliorer notre quotidien.
— Elana, commence-t-il d’un ton grave, Elroy n’est plus le gentil garçon que tu as connu. Je ne le reconnais plus.
— Je sais, papa…
Je crois voir de la peur dans ses yeux. Non… je me trompe. Pas papa.
— Souviens-toi de l'homme qu'il a abattu devant chez nous.
— Et il te regarde bizarrement.
Il me prend doucement les mains au-dessus de la table.
— Ça m'inquiète, Elana.
Les haut-parleurs crachent l’hymne de la ZNI.
— Je te parie que le colonel va encore parler de la nouvelle tranchée, lui dis-je.
— Non, non. Je ne parie pas. On sait très bien, tous les deux, ce qu’il répète chaque jour depuis deux semaines.
« Grâce aux efforts de nos braves volontaires, la troisième tranchée sera notre ultime défense. Plus aucun de ces horribles monstres n’atteindra l’enceinte. Nous n’aurons plus à pleurer nos soldats tombés au combat, ni d’innocentes victimes civiles »
— Ben tiens. Il ne risque rien, lui, dans le secteur 1. Ce n’est pas comme les derniers secteurs collés à l’enceinte.
Je reconnais ce faux air enjoué de mon père.
— On n'est pas dans le pire secteur, mon soleil. Je suis déjà allé dans le 9.
Il ne finit pas sa phrase, il n’en a pas besoin.
L’atmosphère est devenue pesante. Nous nous levons en même temps de table pour nous préparer.
Du haut des trois marches de notre perron, mon père a de nouveau ce regard étrange.
—Fais attention à toi, mon soleil. Allez, viens embrasser ton vieux père.
Je le serre fort contre moi et lui pose un baiser sur sa barbe grisonnante.
L’église sonne 7 h 30. Je ne suis pas en retard, mais tout juste. Je presse le pas jusqu’au checkpoint du secteur 6. Comme tous les jours de travail, Peter me fait le même rituel.
— Papier d’identité et laissez-passer pour le secteur 6, dit-il d’un ton monocorde.
— Eh oh ! C’est moi, Peter. Elana. Je vais travailler à l’hôpital comme tous les jours depuis deux mois.
— Caporal, je vous prie.
Je lui tends quand même mes papiers et mon laissez-passer. Il examine, comme toujours, le document donné par l’hôpital et tend ensuite ma carte d’identité devant lui pour comparer la photo.
— Peter, on se connaît depuis qu’on a deux ans ! Et tu habites en face de chez moi !
— C’est caporal. Tout a l’air en ordre.
Il se retourne et crie solennellement :
— Ouvrez le portail.
Clint, la cinquantaine bien passée, ouvre lentement les portes barbelées. Arrivé à sa hauteur, il me lance un sourire narquois.
— Portail ouvert, caporal, répond-il.
Comme chaque matin, je me retiens d’éclater de rire, en passant à côté de lui. Il me fait un clin d’œil et me dit à voix basse :
— À ce soir, pour le deuxième acte !
Je parcours les cinq cents mètres qui séparent le check-point de l’hôpital.
J’entends au loin les cloches sonner dix-huit heures. La journée s’est très bien passée. Je repars avec en poche de l’oxycodone et du modafinil. Trois plaquettes de chaque ! Le modafinil, les gars qui travaillent hors de l'enceinte en prennent presque tous pour tenir, ça les booste. Même papa. Il a toujours dit qu'il n'en prenait pas, mais c'est un travail tellement dur…
J'ai plus de remords pour l'oxy. Ceux qui en prennent sont devenus accros…
Mais je ne peux pas me permettre de penser ça. Il faut que papa arrête de travailler dehors.
Après la part du médecin et du gars de la pharmacie, il me restera au moins vingt-cinq tickets, peut-être même trente. Je suis trop contente.
J’ai un large sourire en voyant Clint.
— Bonsoir, Clint !
— Salut Elana, prépare tes papiers, « caporal procédure » arrive.
Clint ne s’est pas trompé. Comme chaque soir, les mêmes demandes.
— Bonsoir, caporal. Rentrer chez moi après mon travail à l’hôpital, lui dis-je en tendant ma carte d’identité.
Je l’ai pris de court et il s’embrouille dans la procédure. Je ne peux réprimer un petit rire.
— Tout est en ordre, passez.
— À demain, dis-je joyeusement en détachant chaque syllabe.
Je remonte la rue principale en cette belle fin d’après-midi. Il fait bon, et je vais aller empocher mes tickets ! Les mères tentent de faire rentrer leur enfant, souvent en vain. J’ai hâte de rentrer pour retrouver papa. Je prends la petite ruelle derrière l’école déserte à cette heure-ci.
Non, deux hommes bloquent le passage à une dizaine de mètres de moi. Je les reconnais immédiatement, ils travaillent pour O’Brien. Je tourne la tête en arrière.
Peut-être qu’en courant, je peux les semer.
— On sait où tu habites, Elana, dit le plus grand des deux. Si O’Brien doit venir chez toi, ça ne va pas lui plaire du tout.
Il a raison, il est dangereux, ce type. Je vais pas en rajouter.
Ils se mettent en route en sachant très bien que je vais les suivre. Nous empruntons les petites ruelles qui mènent aux entrepôts longeant le secteur 8.
Devant une double porte métallique rouge, j’aperçois la silhouette d’un homme trapu, chauve et bedonnant. C’est O’Brien. Je sais qu’il ne faut pas se fier à son apparence. Tout le monde le sait dans le 7.
Ses hommes de main passent devant lui et vont se poster plus loin. L’un sort une cigarette, l’autre sifflote. Je ne suis pas une menace, ils ont fait leur job : me ramener à leur boss.
— Un gars m’a dit qu’ils circulaient de l’oxy et du modafinil. Je lui ai dit que c’était impossible, car tout le monde connaît la règle. Le 7 est à moi.
Il a dit tout cela d’un ton calme, presque amical. Il sort une cigarette, l’allume tranquillement et reprend :
— Et puis j’ai vu ce nouveau, le soldat de l’enceinte en refourguer, dit-il d’un ton lourd de sens.
La veine de sa tempe droite apparaît et pulse à un rythme accéléré.
— Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a fait un petit signe de la main, ce connard.
Il est maintenant furieux. Je recule d’un pas malgré moi.
— Je savais que tu comprendrais. Je ne ferais rien contre lui ; la FMU me tomberait dessus. Mais toi …
Il n’a pas à en dire plus. J’ai compris.
Et s’il voulait faire un exemple avec moi !
Tous mes muscles se raidissent, une goutte de transpiration glisse le long de ma joue.
— Je vois qu’on s’est compris, reprend-il calmement, tu auras un quart de ticket en moins ; ça sera ton amende pour ne pas avoir suivi les règles.
Putain, un quart en moins, l’enfoiré.
Je serre les dents car je sais que je suis coincée.
— Sors ce que tu as, allez, grouille-toi.
Je soutiens son regard et tente ma chance.
— Je n’ai rien aujourd’hui. Le médecin a dit qu’il allait attendre un peu pour ne pas se faire choper.
O’Brien attrape mon bras droit. J’ai l’impression qu’un étau est en train de me le broyer.
— Ne te fous pas de ma gueule, sinon tu vas le regretter.
Du coin de l’œil, j’aperçois la milice se diriger vers nous. O’Brien a toujours eu la milice dans sa poche avec ce qu’il leur donne.
Elroy prend sa radio en main :
« Chef de milice secteur 7 à central. Intervention pour un attroupement suspect de quatre S7. »
La radio crachote :
« Bien reçu, secteur 7. En attente de rapport. »
Elroy avance d’un pas déterminé, suivi des cinq membres de la milice. Il s’arrête à un mètre de nous.
— Que se passe-t-il ici ? dit Elroy d’un ton ferme.
— Ah, Elroy. Justement, j’apprenais les règles du business à cette petite maligne. Mais, t’inquiète, tu auras ta part.
J’essaie d’en profiter pour retirer mon bras mais il resserre son étreinte.
— En premier lieu, lâchez cette S7, dit-il sèchement.
O’Brien détend la pression sur mon bras et le lâche. Je me masse l’avant-bras en reculant d’un pas.
Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi a-t-il dit ça ? Vu sa tête, il se demande pareil.
— Vous confirmez que vous participez au marché noir, reprend Elroy. Vous connaissez la sentence : la peine de mort.
Elroy a prononcé les trois derniers mots d’un ton glacial.
O’Brien se redresse et bombe le torse.
— Arrête tes conneries, Elroy. Tout le monde sait que tu te sers au passage, dit O’brien, agacé.
Tout se passe très vite. Le visage d’Elroy se fige. Dans un même geste, il sort son pistolet et le colle au front d’O’Brien. L’arrière de son crâne cogne la porte métallique dans un bruit sourd.
— Que venez-vous de dire, S7 ?
O’Brien devient livide.
— Rien, euh non, je sais pas, bafouille-t-il. C’est sa faute, dit-il en me pointant du doigt.
Elroy le fixe d’un regard noir. Son visage est de marbre.
Il se tourne vers moi et me lance un sourire maladroit tout en gardant l'arme contre le front d'O’Brien.
L’image superposée du sourire d’Elroy et de son arme braquée sur le front d’O’Brien me tétanise.
Son regard se porte de nouveau vers O’Brien, des flammes dans les yeux.
— Cette S7 est sous ma protection personnelle.
Elroy tire lentement le chien de son arme. Un clic sec résonne.
— Est-ce parfaitement clair ?
O'Brien hoche la tête plusieurs fois rapidement.
Elroy rengaine son arme.
— Dégagez maintenant.
O’Brien et ses deux hommes de main, qui s’étaient déjà éloignés d’une bonne dizaine de mètres, s’enfuient.
Le visage d’Elroy est redevenu amical.
— Heureusement que ton Elroy était là pour toi. Fais plus attention la prochaine fois.
Il fait demi-tour et avance en direction de l’enceinte fortifiée.
Je ne sais ni parler, ni bouger. Je le regarde s’éloigner.
Je vois les miliciens se regarder, ne sachant pas quoi faire.
Après quelques mètres, je l’entends crier :
— Oh, les gars. Vous avancez ou je dois vous botter le cul ?
De dos, il ajoute :
« Ne t'inquiète pas, j'ai toujours un œil sur toi, Elana. Toujours »
💬 Commentaires 8
Vivement les prochains flashbacks.
La seconde partie m’a particulièrement intéressé avec Elroy. Il semble sincèrement persuadé de protéger Elana, alors que cette protection prend une dimension très possessive. Le contraste entre l’arme braquée sur O’Brien et le sourire presque timide qu’il adresse à Elana fonctionne très bien.
J’ai aussi trouvé le titre « Toujours » particulièrement réussi : il ne prend pleinement son sens qu’avec la dernière phrase et transforme quelque chose qui pourrait sembler rassurant en quelque chose de beaucoup plus inquiétant.
On a du mal a reconnaître la fille que tu nous as présenté depuis le début, ce qui annonce un drame à venir.
Elroy risque gros, en général menacer un mafieux sans aller au bout, c'est le meilleur moyen de se retrouver avec un joli cercueil en béton, surtout si O'Brien a des informations compromettantes sur lui.