Saison 3 - Interlude "AFTER MY PAST"
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La nuit appartenait à Lisbonne.
Pas aux touristes.
Pas aux hommes d'affaires.
Pas aux politiciens.
La vraie nuit appartenait aux insomniaques.
Aux chauffeurs.
Aux surfeurs.
Aux criminels.
Aux gens qui ne savaient plus exactement où était leur maison.
La Supra glissait sur le pont du 25 Avril comme un requin dans une eau sombre.
Sous eux, le Tage ressemblait à une immense plaque d'obsidienne.
Au loin, les lumières de Lisbonne flottaient dans la brume.
Les cargos semblaient immobiles.
Les grues des docks ressemblaient à des squelettes géants figés dans le brouillard.
Dans l'habitacle, personne ne parlait.
La radio était coupée.
Le moteur ronronnait doucement.
Comme un animal endormi.
Luna regardait les lumières défiler derrière la vitre.
Puis elle baissa les yeux vers son rosaire.
Les perles noires glissaient lentement entre ses doigts.
Emmanuel connaissait ce geste.
Alex l'avait vu des centaines de fois.
Nicky aussi.
Mais personne n'avait jamais réellement compris ce qu'elle faisait.
Parce que Luna ne priait pas.
Du moins pas de la façon dont les gens l'imaginaient.
Sa grand-mère lui avait appris quelque chose de beaucoup plus ancien.
Quelque chose qui venait des forêts.
Des montagnes.
Des villages perdus.
Des croyances qui existaient avant les églises.
Les perles n'étaient pas là pour parler aux dieux.
Elles servaient à écouter.
Luna posa son pouce sur une perle légèrement usée.
Puis une autre.
Puis une troisième.
Comme si elle suivait un chemin invisible.
Sa grand-mère appelait cela :
Les chemins du silence.
Sept groupes.
Sept intentions.
Sept façons de regarder le monde.
Quand Luna cherchait la peur chez quelqu'un...
elle utilisait toujours les mêmes perles.
Quand elle cherchait la vérité...
les mêmes encore.
Quand elle voulait comprendre un mensonge...
un autre groupe.
Quand elle devait accepter une perte...
encore un autre.
Pour les autres, cela ressemblait à une superstition.
Pour Luna...
c'était une discipline.
Une manière de forcer son esprit à regarder là où il refusait normalement de regarder.
Sa grand-mère disait toujours :
"Le rosaire ne montre pas ce qui est caché."
"Il enlève simplement ce qui te cache la vérité."
Luna sourit.
Parce qu'elle entendait encore sa voix.
Puis elle regarda Emmanuel.
Et sans qu'il ne le voie...
elle fit glisser trois perles.
Mémoire.
Perte.
Destination.
Les trois perles qu'elle utilisait lorsqu'elle cherchait à comprendre quelqu'un.
Depuis des années.
Chaque fois qu'elle observait Emmanuel.
Elle tombait toujours sur les mêmes.
Mémoire.
Perte.
Destination.
Comme si quelque chose en lui refusait de mourir.
Le Christ Rei apparut dans le rétroviseur.
Puis les docks.
Puis les raffineries.
Puis les zones industrielles.
Puis Almada.
Les kilomètres défilaient.
Et toujours ce silence.
Le genre de silence qui n'est pas vide.
Le genre de silence rempli de questions.
Finalement, Luna leva légèrement les yeux.
— Tu sais ce qui est étrange ?
Emmanuel continua de conduire.
Ce qui signifiait généralement :
continue.
— Depuis le temps que je te connais...
Elle fit glisser une autre perle.
— Je t'ai vu courir après des trafiquants.
Une autre.
— Après des tueurs.
Une autre.
— Après Atlas.
Une autre.
— Après des fantômes.
Un léger sourire apparut sur les lèvres d'Emmanuel.
— Joli résumé.
— Merci.
Puis elle regarda la ville disparaître derrière eux.
— Mais je ne crois pas que tu cours après eux.
Le moteur monta légèrement dans les tours.
— Ah non ?
— Non.
Le panneau apparut alors dans la nuit.
CAPARICA
Quelques centaines de mètres plus loin.
Le grand rond-point.
Le dernier avant l'océan.
Luna fit encore glisser les perles.
Cette fois elle prit celles du destin.
Les plus anciennes.
Celles que sa grand-mère utilisait lorsqu'elle devait prendre une décision importante.
Et pendant une seconde...
quelque chose traversa son esprit.
Pas une vision.
Pas une prophétie.
Juste une sensation.
Comme un courant froid.
Comme un souvenir qui n'était pas le sien.
La sensation d'une route qui ne s'arrêtait pas à Caparica.
Une route qui traversait Tokyo.
La Lituanie.
Et quelque chose d'autre.
Quelque chose qu'elle n'arrivait pas encore à voir.
Puis la sensation disparut.
Comme elle était venue.
Emmanuel aperçut le rond-point.
Et comme toujours...
quelque chose changea.
La Supra descendit un rapport.
Le moteur rugit.
Une BMW disparut derrière eux.
Puis une Mercedes.
Puis une Audi.
La voiture plongea dans le rond-point en travers.
Parfaitement.
Comme une danse.
Comme une habitude.
Comme une fuite.
Luna ne broncha même pas.
Habituée depuis longtemps.
Caparica apparut devant eux.
Les palmiers.
Les néons.
Les bars encore ouverts.
L'océan invisible derrière les immeubles.
Puis elle posa enfin la question.
La vraie.
Celle qu'elle gardait depuis des années.
— Tu cours après quoi, Emmanuel ?
Cette fois...
il ne répondit pas immédiatement.
Le moteur continuait de chanter.
Les lumières défilaient.
Une seconde.
Deux.
Trois.
Puis il tourna légèrement la tête.
Et regarda Luna.
Droit dans les yeux.
Comme s'il venait enfin d'accepter quelque chose.
Une vérité.
Pas pour elle.
Pour lui.
Puis il répondit simplement :
— Après mon passé.
Le rosaire cessa de tourner.
Complètement.
Et pour la première fois depuis des années...
Luna comprit quelque chose.
Les perles.
Le destin.
Les chemins.
Tout revenait toujours au même endroit.
Mémoire.
Perte.
Destination.
Le chemin d'Emmanuel.
Depuis le début.
Depuis Tokyo.
Depuis la Lituanie.
Depuis le Mexique.
Depuis toujours.
Il ne courait pas après une personne.
Ni après Atlas.
Ni après une réponse.
Il courait après une version de lui-même qu'il avait laissée quelque part derrière.
Et quelque part au fond d'elle...
grâce aux perles noires qui reposaient dans sa main...
Luna eut la certitude étrange que cette route finirait par lui coûter quelque chose.
Quelque chose de très précieux.
Le vent de l'Atlantique soufflait déjà sur Caparica.
Et la Supra continua sa route vers l'océan.
Comme si elle aussi poursuivait un fantôme.
💬 Commentaires 2
On imagine bien la voiture qui glisse, silencieusement. On voit les vitres teintées, le contrôle de la trajectoire. Une petite accélération, les lumières au loin.
Kif total.