Chapitre 50

📖 Catelyn ✍️ Kyu 📝 1883 mots


Des bras solides me soulèvent. Instinctivement, je passe les miens autour de son cou. Ma tête rebondit doucement contre les reliefs de son torse musclé. L'odeur de musc et de vanille, la cadence presque militaire des pas ne peuvent appartenir qu'à une seule personne. 

— Repose-moi.

Mes bras se resserrent malgré moi. J'enfouis la tête dans son cou et savoure la chaleur qu'il dégage.

— Tu trembles, Catelyn.

Sa voix me parvient comme à travers un épais brouillard. Mes pensées y sont encore noyées, mais je parviens à distinguer le bruit d'une porte qui s'ouvre puis se referme, suivie d'une autre.

L'air est soudain plus chaud.

Mes muscles crispés se détendent.

— Pourquoi ? Hum ? Pourquoi a-t-elle fait ça ? Nous étions si... si proches du but.

Ma tête rencontre une surface douce. On me retire mes chaussures. Un drap épais me recouvre jusqu'au cou.

— Dors. Tu as besoin de repos.

Je me tourne sur le côté, serre le coussin contre moi et garde les yeux fermés.

Tant que je ne les ouvre pas, rien de tout ce qui est en train d'arriver n'est réel.


***


Le soleil est au zénith lorsque je me réveille. Adrian a disparu je ne sais où. Toute la nuit, j’ai senti sa présence près de moi. Je ne veux pas imaginer ce qu’il ressent. Je n’en ai pas la force.

Nous partageons désormais le même fardeau : la mort d’une femme enceinte sur la conscience.

Ce n’est que maintenant que je comprends pleinement toute la complexité des émotions qui accompagnent une telle responsabilité. Elle vous change profondément. D’une manière que même le temps ne saurait réparer.

Mes gestes sont mécaniques lorsque je finis par me lever. Prendre une douche, me brosser les dents, enfiler des vêtements propres.

Une chambre froide a été installée par Camilo dès son arrivée, différente de celle que Vladimir utilisait pour ses séances de torture. Je n’en ai jamais vraiment vu l’utilité. Nous disposons de notre propre équipe de nettoyeurs et n’avons jamais eu besoin de conserver des corps.

Je ne sais pas ce qu’ils ont fait de celui de Gisèla. Je n’ai jamais voulu le savoir. Ricky m’a simplement assuré qu’elle avait eu droit à un traitement digne. Un traitement qu’elle n’aurait probablement jamais reçu s’il ne s’en était pas occupé lui-même.

L’air ici est sec, mordant. Quatre compartiments métalliques numérotés sont superposés le long du mur. Derrière l’un d’eux repose le corps de Katherine. Je pose ma main sur la poignée du premier tiroir. Le froid me mord la paume. Mes doigts tremblent légèrement. Mon autre main vient soutenir la première. Je n’ai pas envie d'être ici, mais j’ai besoin de la voir une dernière fois.

Je prends une inspiration et tire. Je n’ai pas besoin de fournir beaucoup d’efforts. Le tiroir coulisse presque tout seul.

Le corps devant moi est recouvert d’un drap blanc. Après un moment d’hésitation, je tends la main et retire le voile de son visage.

Je mords l’intérieur de ma joue, serre les dents.

Le visage de Katherine est paisible. Si paisible qu’on pourrait croire qu’elle fait une sieste.

— Pourquoi...

Ma voix se brise et les sanglots que je retenais jusque-là me submergent. Mes larmes brouillent le visage de Katherine jusqu'à n'en faire qu'une silhouette floue.

Ricky apparaît à mes côtés. Il s'approche sans un mot et me prend dans ses bras. Je m'y accroche de toutes mes forces.

— Pourquoi a-t-elle fait ça ? Pourquoi ?

Je ne cesse de tourner cette question dans tous les sens, cherchant à comprendre. Tout cela me semble irréel.

Hier encore, nous étions chez la gynéco à rire de nos expressions insolites devant son appareil photo. Aujourd'hui, elle est morte en prenant une balle qui ne lui était pas destinée.

Pourquoi ?

Avait-elle eu si peu foi en notre plan ? En moi ? Croyait-elle depuis le début qu'elle ne s'en sortirait pas ? Nourrissait-elle simplement l'espoir d'y parvenir malgré tout ? Ou était-ce un geste irréfléchi, mû par une pulsion qu'elle a immédiatement regrettée ?

Je n'aurai jamais de réponses. Et je la détesterai à jamais pour ça.

Ricky nous conduit dans la pièce voisine. Nous restons assis côte à côte, en silence. Les secondes s'écoulent, suivies des minutes, puis peut-être des heures. Mes larmes se sont taries.

— Je suis vraiment désolée de ne t'avoir rien dit, murmuré-je en brisant le silence.

À la place de Ricky, je me sentirais trahie. Aucune excuse, aucune explication, aucun mot ne saurait atténuer ma colère. Je comprendrais s'il décidait de ne plus jamais me faire confiance ni de ne plus jamais m'adresser la parole.

— Elle t'a fait jurer de ne rien dire.

— Mais j'ai brisé cette promesse en informant Adrian.

— Uniquement pour la protéger.

Il marque une pause.

— Ce dont vous ne m'aviez pas jugé capable, complète-t-il.

— Ricky...

— Nous en reparlerons à mon retour, me coupe-t-il en se levant.

Je fronce les sourcils.

— À ton retour ? Tu … pars ?

Il se tourne vers moi. D'épaisses cernes assombrissent son regard. Il est évident qu'il n'a pas fermé l'œil de la nuit. En quelques heures à peine, Ricky semble avoir vieilli de plusieurs années. Ses épaules sont voûtées. Ses joues creuses. Son regard vide.

— Katherine avait retrouvé la trace d'une cousine éloignée de sa mère. Elles échangeaient depuis plusieurs mois. Je l'ai informée ce matin de la mort de sa nièce et de son souhait d'être enterrée auprès de ses parents. Elle a accepté de nous recevoir.

Il relève la tête vers moi et me fixe.

— Je ramène Katherine chez elle, Catelyn. Là où elle a toujours voulu être.

Je cligne plusieurs fois des yeux et déglutis, la gorge sèche.

— Combien de temps comptes-tu rester ?

— Je ne sais pas encore.

La panique déforme mes traits.

— Tu vas revenir ?

Il s'approche et prend mes mains dans les siennes.

— Bien sûr. Je ne t'abandonnerai pas. Mais... j'ai besoin de temps.

J'acquiesce en chassant mes larmes.

— Je comprends, dis-je avec un faible sourire. Bien sûr, prends tout le temps qu'il te faudra. Dis-moi simplement ce dont tu as besoin et je te le fournirai.

Il me gratifie d'une tape dans le dos.

— Que va-t-il se passer maintenant ? demande Ricky, inquiet. Tu as tué Vladimir...

Je regrette simplement de ne pas avoir pris mon temps avec ce déchet.

— Je ferai ce que j'ai à faire, dis-je froidement.

— Catelyn, ne fais rien que pourrais regretter.

Je saute de la table où je suis assise et contourne Ricky.

— L'infirmière m'attend pour changer mon pansement.

Je lui montre mon bras.

— Catelyn...

— On se voit plus tard, Ricky.

Je passe rapidement à l'infirmerie, puis prends la direction du club.

Nous sommes samedi. Le club ouvre normalement plus tôt. Mais aujourd'hui, il n'ouvrira pas du tout.

Je rejoins Rose, qui me fait un signe de la main depuis le bar.

— Sers-moi ton alcool le plus fort, dis-je en m'asseyant.

Elle ne discute pas et s'exécute. Quelques instants plus tard, elle dépose devant moi un verre rempli au quart. Je ne cherche pas à savoir ce qu'il contient. Je l'avale cul sec.

— Encore.

L'alcool me brûle la gorge et l'estomac, mais qu'est-ce que ça fait du bien.

Elle me ressert. Une nouvelle fois, je vide le verre d'un trait.

— Encore.

Rose me lance un regard, mais ne fait aucun commentaire. Elle me sert un troisième verre. Cette fois, je le porte à mes lèvres et le sirote.

— Elles ont travaillé toute la matinée, explique-t-elle en voyant mon regard dériver vers les filles qui redisposent les chaises, remettent les tables en place et chassent la poussière.

Certaines rapportent des gerbes de fleurs fraîches, des bougies et d'autres objets que j'ai du mal à identifier.

— Nous avons décidé d'organiser une petite veillée pour Katherine, poursuit Rose.

Je hoche la tête sans répondre. Elle s'éloigne quelques instants, me laissant seule avec mes pensées.

— Rose, tu m'as dit un jour que tu adorais l'Europe et que tu rêvais de la visiter.

Elle se retourne et revient vers moi. La surprise se lit sur son visage.

— Est-ce toujours le cas ?

— Oui, répond-elle sans hésiter.

Je repousse mon verre vide et relève les yeux vers elle.

— Ressers-moi. J'ai une proposition à te faire.

Je reste deux heures au club avant de retourner au centre. Je monte les escaliers marche après marche jusqu'à ma chambre, m'allonge sur mon lit et ferme les yeux.





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