Chapitre 51

📖 Catelyn ✍️ Kyu 📝 5170 mots


J'espérais trouver la terrasse vide. À la place, j’y découvre Taylor assis seul sur l'un des bancs près de la serre. 

— Tu viens ici souvent ?

Je ne fais aucun effort pour cacher l'irritation dans ma voix.

— De temps à autre, dit-il en levant la tête. Et toi ?

Si je n’étais pas autant noyée dans mon propre chagrin, j’aurais cherché à comprendre celle que ses yeux peinaient tant à cacher.

À la place, je ne réponds rien et m’éloigne vers le balcon.

Le soleil est couché depuis une heure, mais il ne fait pas encore nuit.

Je me retourne vers lui. Il ne m’a pas quitté du regard. Je lui tends ma cigarette entamée. Il décline poliment en secouant la tête.


— Je ne fume pas.


Sans un mot de plus, je reporte mon attention sur la ville en contrebas. Peu de temps après, il apparaît à mes côtés. 

— Comment tu fais ça ?

— Faire quoi ? dit-il en arquant un sourcil.

Je hausse les épaules.

— Te déplacer sans un bruit. Comme un… fantôme.

— Peut-être que j'en suis un.

Je cligne des yeux. Il me fixe en retour sans bouger. Je soutiens son regard. Les secondes s’écoulent sans que personne ne parle. Sans que rien ne se passe. Puis, lentement, un sourire moqueur étire ses lèvres.

Je roule des yeux.

Évidemment, je ne crois pas aux fantômes !

Je me retourne vers la ville, dont les lumières s'allument peu à peu. Le silence qui s'installe entre nous n'est pas gênant. Au contraire, c'est agréable. Je me surprends même à l'apprécier.

Je tire une longue bouffée sur ma cigarette, et observe la fumée épaisse se dissiper dans l’air.

— Deviens mon binôme. 

Mes mots restent suspendus dans l’air entre nous.

Je pivote vers Taylor. Il ne réagit toujours pas. Doutant qu’il m’ait entendue, je poursuis.

— Il y avait une compétition au début, tu m’as même défiée de...

— Je sais, coupe-t-il.

La confusion altère ses traits. Il hésite.

— Je croyais que tu... Qu’en est-il de...

Son regard dévie vers quelque chose dans mon dos.

— Miller, lâche-t-il en se raidissant.

Je me retourne. Adrian est debout derrière moi.

Dois-je investir dans des cloches pour les pieds, maintenant ?

Mais mon irritation s'effrite dès que l'odeur familière d'Adrian me parvient.

Je sais l’image que je renvoie en ce moment. J’ai l’air pitoyable. Et je le suis plus encore à l’intérieur. Je n’ai qu’une envie, courir me blottir dans ses bras et d’y rester. Il est bien plus solide que moi. Mais il ne m'accorde aucun regard. Son attention entière est accordée à Taylor. Malgré moi, je deviens le témoin de leur affrontement silencieux.

— Ça commence bientôt. Tu viens ?

Il ne quitte pas Taylor des yeux lorsqu'il s'adresse à moi. Je le fixe encore un court instant avant d'écraser mon mégot et de me tourner vers Taylor.

— Réfléchis à ma proposition.

Il est le premier à rompre leur duel silencieux. Son regard quitte enfin celui d'Adrian pour se poser sur moi. Il acquiesce sans un mot.

Je rejoins Adrian, qui m'accueille aussitôt dans ses bras. Ses gestes sont tendres, malgré la tension qui raidit tout son corps. Sa chaleur m'enveloppe. Nous avons peu parlé depuis hier et avons soigneusement évité d'aborder ce qui s'est passé. Ou plutôt, j'ai soigneusement évité d'aborder le sujet.

N’y tenant plus, je finis par demander lorsque nous atteignons l’entrée du club.

— Il se passe quoi avec Taylor ?

Cette tension couve depuis un moment. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elle a atteint un point de rupture.

Adrian baisse les yeux vers moi. Son regard est intense, chargé d’une possessivité et d’une noirceur que j’ai rarement vu chez lui et qui me font frissonner.

— Il veut ce qui est à moi.

Il écarte le rideau et pénètre à l’intérieur. Je lui emboîte le pas, peu troublée par sa déclaration.


*** 


Les bougies ont remplacé les ampoules en néon. L’odeur agréable des fleurs surpasse désormais celle du cuir et du whisky. L’effervescence habituelle a laissé place aux murmures. Des chuchotements nous suivent lorsque nous passons devant une table. Je n’ai pas besoin de tendre l’oreille pour deviner le sujet de la conversation, ni d’une baguette magique pour lire l’inquiétude sur les visages. L’avenir est incertain. Pour nous tous.

Adrian nous installe autour d’une table, face au petit podium décoré pour l’occasion. Un portrait de Katherine, vêtue d’un tailleur bleu marine, est accroché au mur. C’est une belle image.

Elle aurait détesté tout ça. Elle donnait l’impression d’aimer l’attention, mais il n’en était rien. Plus d’une fois, je l’ai surprise seule, cachée quelque part, un casque sur les oreilles, écoutant son groupe de musique préféré. C’étaient les moments où elle paraissait le plus en paix.

Mais peut-être que je me trompe. Peut-être qu’elle aurait adoré cette veillée, tout ce monde réuni pour la célébrer. Après tout, qu’est-ce que j’en sais ? N’a-t-elle pas perdu espoir alors que je pensais lui avoir offert un avenir ? Un nouveau commencement ?

Je m’assois et cherche Ricky du regard. Personne ne lui reprocherait son absence.

Et moi... qu’est-ce que je fais même là ?

— Un, deux, un, deux... Vous m’entendez ?

Nous nous tournons vers le podium. Sacha, l’une des strip-teaseuse se tient devant le micro. Elle a fêté ses vingt ans il y a quelques jours.

— Vous croyez que j’ai mes chances ? demande Luis en détaillant Sacha de la tête aux pieds.

Il se tourne vers moi.

— Maintenant que Vladimir est... (il mime une balle en pleine tête), la règle interdisant de s’approcher des filles n’est plus d’actualité, n’est-ce pas, cheffe ?

Jorys lui jette un regard noir, tandis qu’Antonio lui donne un coup de coude dans les côtes.

— Mais quoi ? Je l’ai toujours trouvée mignonne...

Je repousse ma chaise. Quatre paires d’yeux se tournent aussitôt vers moi. Adrian se lève à son tour.

— Reste, l’incité-je à se rasseoir. Je vais simplement chercher quelque chose à boire.

— Je te l’apporte.

— Non !

Je regrette aussitôt la dureté de ma voix.

— Je… allons ailleurs, repris-je plus calmement.

Sans un mot de plus, nous quittons notre ancienne table. Nous trouvons une alcôve pas loin, à l’abri des regards, offrant une vue dégagée sur le reste de l’assemblée.

Adrian me serre la main lorsque Sacha requiert une minute de silence en l'honneur de Katherine. Ses doigts refermés autour des miens m'aident à m'ancrer dans le présent, à ne pas me laisser happer par tout ce qui aurait pu se passer autrement, ni par ce qui m'attend après cette soirée. Sa présence rassurante et sa prévenance rendent ce que je m'apprête à faire d’autant plus difficile.

— J'étais en larmes la première fois que j'ai rencontré Kate, commence Sacha. J'étais assise dans les escaliers lorsqu'elle est passée devant moi. Elle m'a lancé...

Elle se redresse, bombe le torse et prend cette expression blasée que Katherine arborait si souvent. Même sa voix est étonnamment juste.

— « Tu peux perdre ton temps à pleurnicher, mais ne perds pas le mien en me bloquant ce putain de passage. »

Des rires éclatent dans la salle.

Du Katherine tout craché.

— Je me suis dit : Mais quelle garce. J'étais tellement choquée et furieuse qu'il m'a fallu plusieurs secondes pour retrouver mes esprits. Quand j'ai enfin levé les yeux, elle avait disparu. Je n'avais plus qu'une envie : la retrouver pour la remettre à sa place.

Elle esquisse un sourire avant que celui-ci ne s'efface.

— Elle faisait souvent ça... Transformer la tristesse en colère. Une colère si viscérale qu'elle ne nous laisse pas d'autre choix que d'avancer. Parce que s'apitoyer sur son sort ne rend pas cette vie plus clémente. Ça fait seulement de nous des proies plus faciles.

Elle baisse les yeux vers son verre.

— Merci, Kate... de m'avoir rendue plus forte.

Sa voix vacille sur les derniers mots.

— À Kate.

— À Kate, répond tout le monde en chœur.

Je porte mon verre à mes lèvres. De l'eau. Pourtant, je peine à l'avaler.

Que célèbre-t-on au juste ?

Le courage... ou notre capacité à survivre à l'insurvivable ?

Un seuil de tolérance à la cruauté si élevé que nous avons nous-mêmes oublié où le baromètre était placé au départ.

Cette fille, à peine sortie de l'adolescence, a vu des choses que jamais elle n'aurait dû voir. On lui a appris à remplacer ses larmes par de la colère, à se forger une carapace dont elle n’aurait jamais dû avoir besoin.

Et à présent, nous sommes devenus les bourreaux que, jadis, nous craignions.

Autour de moi, les verres s'entrechoquent. Je repose le mien. Je croise le regard d’Adrian. Nous partageons le même ressenti.

Tony, l'un des videurs, s'empare ensuite du micro. Il raconte qu'un soir Katherine aurait massacré une vieille chanson après avoir trop bu.

Katherine saoul à crier à tue tête ? J'ai du mal à y croire.

Avant même qu'il n'attaque le deuxième couplet, quelqu'un lui retire le micro sous les applaudissements et moqueries. Son interprétation est si catastrophique que, pour la première fois de la soirée, je souris franchement. Les hommages se succèdent ensuite. 

Une ancienne barmaid raconte que Katherine lui a payé son premier loyer lorsqu'elle n'avait plus rien. Un habitué explique qu'elle lui a trouvé un avocat quand il risquait de tout perdre. Un autre employé affirme qu'elle lui a sauvé la vie sans jamais accepter qu'on la remercie.

À chaque témoignage, je découvre une femme différente de celle que je croyais connaître. Autoritaire. Cassante. Exigeante. Mais aussi loyale. Profondément loyale.

Je balaie la salle du regard. L'émotion se lit sur les visages. Certains ont les yeux baissés. D'autres fixent leur verre en silence. Même ceux qui ne l’appréciaient pas semblent éprouver le besoin de lui rendre un dernier hommage.

Katherine laisse derrière elle un vide. Et dans quelques heures, c'est moi qui m'apprête à l'agrandir davantage.

Mes sens se mettent en alerte. Quelqu'un s'arrête derrière moi. Je fixe Adrian, mais son expression demeure indéchiffrable.

— Catelyn, dit une voix posée.

Je me retourne.

La tension quitte aussitôt mes épaules.

— Brianna ! m'exclamé-je en me levant.

Elle m'attire dans une étreinte chaleureuse.

— Je suis désolée pour ce qui est arrivé à Katherine. Je l'appréciais énormément.

— Merci. Elle t'appréciait également. Elle te trouvait… têtue, mais elle aimait justement que tu ne te laisses pas faire.

Son sourire est rempli de tristesse.

— Assieds-toi avec nous.

Adrian tire une chaise pour elle sans pour autant la quitter des yeux.

— C'est…

Le regard d'Adrian passe de moi à Brianna. Puis d’elle à moi.

— La sœur de Taylor ! lâché-je en acquiesçant d'un simple signe de tête.

Je peux lire toutes les questions qui traversent son regard, mais il n’en pose aucune. La ressemblance saute aux yeux. Difficile de ne pas remarquer ce même port de tête, ce même timbre vocal, et cette même façon de soutenir un regard avec ces yeux verts perçants. Une chose est sûre, personne ne pourrait nier leur lien de parenté.

Le téléphone d’Adrian se met à vibrer. Encore.

— C'est l'agent Yang. Il appelle sans arrêt depuis ce matin. Si je continue à l'ignorer, il finira par débarquer ici.

Adrian perçoit mon hésitation.

— Je trouverai une excuse. Je ne lui dirai rien.

Je ne souhaite pas les voir ici. Alors j’acquiesce.

— Vas-y.

Nous n'avons pas annoncé au FBI la mort de Katherine et de Vladimir. Ce matin, ils nous ont communiqué le lieu du rendez-vous, mais personne ne s'y est présenté. Depuis, ils exigent des explications. J'ai demandé à Adrian de ne rien révéler tant que nous n'aurons pas repris le contrôle sur la situation et élaboré une narrative officielle. Hormis ceux qui étaient présents, à savoir mon équipe et moi, personne ne connaît les réelles circonstances de la mort de Vladimir et de Katherine.

Je le regarde s'éloigner dans la foule avant de reporter mon attention sur Brianna.

— Il ne sait pas encore que tu es là. Je ne lui ai encore rien dit. En attendant, reste discrète et garde ton téléphone près de toi.

Elle a le même visage finement ciselé que son frère. Comme lui, elle est rousse. Ses cheveux sont coupés en un carré qui lui arrive juste au-dessus des épaules. Sa posture est gracieuse. Ses yeux vifs scrutent la salle à la recherche d'une seule personne. J'imagine son impatience de le revoir... ou peut-être pas. Nos échanges à ce sujet ont été brefs. Vladimir ne devait en aucun cas découvrir leur lien de parenté.

Nous échangeons encore quelques banalités avant que je ne la quitte pour rejoindre Ricky que j’ai repéré au bar.

— Tu tiens le coup ? demandé-je en m'arrêtant près de lui.

Il ne répond rien. Il porte simplement son verre à ses lèvres avant de le reposer sur le comptoir.

— Tout est prêt.

Je comprends aussitôt qu'il parle des préparatifs de son départ.

— Nous partirons après la veillée.

J'acquiesce en silence. Ce serait mentir que de dire que son départ ne m'attriste pas. Mais je comprends sa décision. À sa place, je ne sais pas dans quel état j’aurais été.

Mon regard parcourt la salle.

L'ambiance est étrange, suspendue entre les éclats de rire forcés et les conversations murmurées. De petits groupes se sont formés aux quatre coins du club. L'incertitude est palpable, mais personne n'ose poser les questions qui brûlent toutes les lèvres. Elles attendront demain.

Ce soir est pour Katherine.

— Il est venu me voir, tu sais ?

Mon regard quitte le groupe formé par Adrian, Roman et Thomas pour revenir sur Ricky.

— Adrian, précise-t-il.

Il fait tourner son whisky dans son verre avant d'en prendre une énième gorgée.

— Il a de sacrées couilles.

Je baisse les yeux. Je déteste voir les deux hommes les plus importants de ma vie ne pas s'entendre. Les circonstances de la mort de Katherine n'arrangent rien. Mais, je connais Ricky. Il est suffisamment lucide pour ne pas tenir Adrian pour responsable. Du moins, je l'espère. De plus…

Mes yeux croisent ceux de Taylor. Pendant une fraction de seconde, il me fixe sans ciller, puis il détourne les talons et disparaît par la porte arrière, celle qui mène directement au centre.

— Je reviens, lancé-je à Ricky avant de m'élancer à sa poursuite.

Le centre est silencieux. Tout le monde est à la veillée. J’ai perdu la trace de Taylor, mais je sais où il se rend. Je fais un détour par ma chambre avant de prendre la direction de mon bureau. Lorsque j’arrive, la porte est entrouverte. La lumière filtre dans le couloir. Je la pousse et entre. Je découvre Taylor en train de fouiller dans l’un de mes tiroirs. Mon arrivée ne semble pas le perturber. Comme s’il m’attendait.

— C’est ça que tu cherches ?

Il se redresse et se tourne vers moi. Son regard glisse vers le dossier vert que je tiens en main. Il contient les informations recueillies par Marie-Antoinette lors de son dernier passage. 

Je ferme la porte et avance vers lui. Je lui tends les documents. Il fixe ma main avec méfiance avant de les récupérer prudemment. Il me lance un dernier regard, puis ouvre le dossier.

Ses yeux s'écarquillent.

En à peine quelques pas, il comble la distance qui nous sépare et referme ses doigts autour de ma gorge. Sa main est si grande qu’elle engloutit mon cou.

— Où est-elle ?

Ses yeux fouillent frénétiquement les miens à la recherche d'une réponse.

— Où est-elle ? crie-t-il de nouveau.

— Lâche-moi immédiatement !

Il me relâche aussitôt. Comme si soudainement, ma peau s’était transformée en lave incandescente. Il fixe étrangement ses doigts, puis me tourne le dos. Les clichés de Brianna pris au fil des années sont étalés en désordre sur mon bureau. Il analyse chacun d'eux avec minutie.

— Quatre ans qu’elle a disparu, quatre ans que je la cherche…

Sa voix n’est plus qu’un murmure douloureux.

— Elle était ici pendant tout ce temps ?

Il se tourne vers moi. La colère et le désarroi se livrent bataille dans son regard.

— Elle était à New York, dis-je finalement. J’ai demandé son retour après la mort de Vladimir.

— Elle est… ici ?

L’espoir renaît dans son regard.

— Oui.

À grandes enjambées, il me contourne.

— Attends, l’arrêté-je. Je lui ai déjà demandé de nous rejoindre. Elle ne devrait plus tarder.

Je lui ai envoyé un message sur son téléphone en remontant dans ma chambre.

— Depuis quand ?

Taylor me fixe.

— Depuis quand le savais-tu ?

Je remue mes lèvres, peu disposée à donner cette information.

— Depuis qu…

— Depuis plusieurs mois.

Sa mâchoire se contracte. Son regard s’assombrit.

— Lors de notre première mission, je t'ai dit que ton regard me disait quelque chose. À ce moment-là, je ne savais rien, mais j’étais intriguée. Alors j'ai rassemblé les dossiers de toutes les filles recrutées par Vladimir depuis mon arrivée. Il y en avait des centaines. Ça m'a pris un temps fou, mais j'ai fini par tomber sur l’une d’entre elles. C’était ton portrait craché. Les mêmes yeux verts. Le même regard. Les mêmes cheveux roux. Seulement, vous ne portez pas le même nom de famille et il n'était indiqué nulle part qu'elle a un frère. Dans ton dossier non plus, il n'était fait mention d'aucune sœur. Mais pour moi, c'était évident. Tout le monde a une raison d'être ici. Toi Taylor, tu n'en avais aucune... sauf si tu étais à la recherche d’une personne. Ton casier judiciaire est vierge. Les renseignements te concernant tiennent à peine sur une feuille. Tu disparais à certains moments de la journée, tu épie les conversations et tu questionnes le personnel.

La surprise traverse son regard.

— Tu es discret. Mais pas suffisamment pour que cela m'échappe.

Je soutiens son regard.

— Je t'ai laissé faire parce que je voulais découvrir ce que tu faisais réellement ici. Mais pendant tout ce temps, la réponse était sous mes yeux. Tu cherchais ta sœur. Brianna !

Il se rapproche de moi. Un peu trop près à mon goût. Mais Taylor ne me fait pas peur.

J’ai sûrement tort de penser ainsi.

— Tu le savais depuis des mois, des MOIS et tu m’as laissé continuer à la chercher. Tu le savais, putain ! Pendant tout ce temps, j’errais comme… comme…

— Un fantôme ? dis-je avec un rictus sans joie.

Son visage se ferme.

— Je ne pouvais rien faire, repris-je plus sérieusement.

— Tu ne pouvais rien faire ? répète-t-il, les dents serrées, en réduisant encore la distance entre nous.

Il perd son sang-froid. Et cela commence à m’inquiéter.

— Tu savais que ma sœur était prostituée et tu me dis que tu ne pouvais rien faire ? Tu diriges ce putain d’endroit, Catelyn, et tu me dis droit dans les yeux que tu ne pouvais rien faire ! Tu aurais dû me le dire, putain ! Tu savais depuis plusieurs mois que ma présence en ces lieux n’avait qu’un seul objectif : retrouver ma sœur. Et tu m’as laissé faire comme un abruti.

Mes poings sont tellement serrés que mes phalanges en blanchissent. Je comprends sa colère. Je brûlerais ce monde s’il arrivait la même chose à Sandra. C’est précisément pour cette raison que mes mots qui suivent sont si cruels.

— Tourne la tête et regarde où tu te trouves. Toutes les filles ici sont prostituées. Brianna ne fait pas exception. Ce qui lui est arrivé est terrible, mais ce qui nous arrivé à toutes l'est tout autant. Je n'avais pas le pouvoir d'y changer quoi que ce soit parce que je suis... étais le bras droit de Vladimir.

La colère que je retenais depuis le début remonte à son tour.

— Tu devrais même me remercier, parce que grâce à moi, elle est libre désormais. Et tu n'as aucune idée de ce que cela me coûte.

Je m’interromps et prends une grande inspiration.

— Si je te l’avais dit, tu aurais eu la même réaction irréfléchie que tous les autres. Tu l’aurais retrouvée, puis vous vous seriez enfuie. Vladimir vous aurait retrouvés, parce que crois-moi, il l’aurait fait. Il l’a déjà fait ! Et vous seriez tous les deux morts à l’heure qu’il est. Pendus devant le centre, s’il était d’humeur clémente. 

Il n’a pas l’air convaincu. Mais cela m’est égal.

— Ta sœur a été envoyée à New York il y a un peu plus de deux ans auprès d’un riche homme d’affaires. Je n’avais aucune raison valable de la faire revenir ici sans éveiller les soupçons de Vladimir. Ses espions sont partout... encore aujourd’hui. Tant qu’il était en vie, mes mains étaient liées. À présent, il est mort.

Deux petits coups retentissent à la porte. Le regard de Taylor s'y reporte aussitôt.

— Ma proposition tient toujours. Je veux que tu deviennes mon binôme. Beaucoup de choses vont changer, et je tiens à ce que ce soit toi, Taylor, qui soit à mes côtés. Penses-y avant de prendre une quelconque décision.

Il ne montre aucun signe qu'il m'ait entendue. Toute son attention est rivée sur la porte.

Même s'il est venu ici pour retrouver sa sœur, je sais de quoi son âme est faite. Nous nous ressemblons à bien des égards. Tout comme moi, il a soif de sang.

Son casier n'est pas vierge parce qu'il n'a commis aucun crime. Je soupçonne qu'il ait été nettoyé. Par qui ? Pourquoi ? Et qui est-il réellement ? Il me tarde de le découvrir.

J'ouvre finalement la porte pour qu'un frère et une sœur puissent enfin être réunis.


***


Je rejoins Adrian à l’extérieur du club. Ricky se tient debout à ses côtés. Ils ne se parlent pas. Je crois même apercevoir leurs épaules se relâcher à mon approche.

— Je n’aime pas l’idée de te laisser seule ici, dans les circonstances actuelles, me dit Ricky en faisant un pas vers moi.

— Je suis une grande fille. Je sais me défendre.

— Je sais, répond-il.

Il jette un regard par-dessus son épaule en direction d’Adrian. Sa voix baisse d’un ton.

— Il y a quelque chose qu’il ne dit pas.

Je fronce les sourcils. Le seul secret d’Adrian était son implication avec le FBI. S’il y avait autre chose, je l’aurais déjà su.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Mon instinct. Il me trompe rarement.

Je lève les yeux vers Adrian. Je sens, d’ici, la brûlure de son regard sur ma peau.

— Je vais repousser notre départ, dit soudain Ricky rompant le charme qui s'était installé entre Adrian et moi. Ma décision est irréfléchie et égoïste. Je vais appeler Magda pour lui dire qu’on n’arrivera pas demain. Je...

Je pose mes mains sur les siennes et les serre fort, mettant fin à son monologue.

— Tu n’as pas à t’en faire pour moi. Tu me connais, j’ai toujours un plan. Il ne m’arrivera rien.

Il n’a pas l’air convaincu, mais accepte malgré tout.

— Une chose est certaine, il t’aime. Je ne pense pas qu’il te ferait du mal, sinon je ne te laisserais pas seule. Mais promets-moi de faire attention. Si les choses s’enveniment, si elles tournent mal, je veux que tu m’informes immédiatement. Je prendrai le premier vol.

Je souris à Ricky. Il a toujours été, pour moi, le grand frère que je n’ai jamais eu.

— Je te le promets, dis-je sincèrement.

Si je lui révèle mes intentions, il comprendrait que la réelle menace ici, ce n’est pas Adrian.

C’est moi !

Je prends Ricky dans mes bras.

— Tout ira bien. Prends le temps qu’il te faudra… et reviens-moi, lui murmuré-je à l’oreille.

Il me rend mon étreinte et dépose un baiser sur mon front.

Je le contourne, puis m’approche d’Adrian.

— Tu es prête ? demande-t-il en me tendant la main.

Sans la moindre hésitation, je la prends.

— Oui. Allons-y.

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