Chapitre 53

📖 Catelyn ✍️ Kyu 📝 2445 mots


Je m’extirpe du corps d’Adrian et le retourne.

Une minute.

C’est le temps dont je disposais pour lui éviter une mort certaine.

Vingt-neuf, vingt-huit…

Je cours vers la salle de bain, ouvre le meuble de rangement, décroche le petit tiroir encastré et en sors une pochette noire dissimulée. Je reviens dans la chambre, sors la seringue de son étui et le remplit d’un liquide transparent.

Dix-sept, seize, quinze…

Je chevauche son corps inerte et repère de mon index l’endroit exact où le produit doit être injecté.

J’observe ma main qui tremble, et déglutis.

Neuf, huit…

Je n’ai pas droit à l’erreur. Je n’aurai pas de seconde chance.

Cinq, quatre…

Mon poing se resserre autour de la seringue.

Trois, deux…

Je prends une grande inspiration, plante l’aiguille dans sa veine et presse le piston jusqu’à déverser l’entièreté du sérum dans son cœur.

Son corps tressaute. Rien de plus.

Ne panique pas Catelyn, c’était attendu.

Je sors mon téléphone et prends rapidement une photo. Je retourne dans la salle de bain, sors le kit de premier secours, et déverrouille la porte d’entrée.

Je reviens étaler des serviettes propres sur la poitrine d’Adrian, puis comprime la plaie de toutes mes forces. Je n’ai pas le temps de m’épancher sur le sang qui colore déjà mes doigts que des coups sont frappés à la porte.

— Entrez ! crié-je.

La porte d’entrée grince.

— Je suis ici !

Camillo et Rose déboulent dans la chambre. J’ai eu le temps d’enfiler un t-shirt et de couvrir la nudité d’Adrian.

Mon regard erre sur son visage grisâtre, sur ses cils épais, sur ce grain de beauté en forme de demi-lune sur sa paupière figée. Il a l’air mort.

— Il… il ne réagit pas. Il aurait dû réagir…

— Catelyn !

Je lève les yeux vers Camilo. Il se tient en face de moi.

— Je t’ai posé une question... La balle est ressortie ?

— La balle ?

Il se penche vers Adrian.

— Maintiens la pression sur la plaie, et décale toi.

Ma main ne quitte pas la poitrine d’Adrian lorsque je me place sur son côté droit. Camilo soulève son torse. Il tâte la peau à l’endroit de l’impact, puis le repose.

— Elle est ressortie.

— J’ai trop tardé, dis-je en fixant de nouveau le visage terne d’Adrian. Il ne réagit pas. Pourquoi il ne réagit pas ?

Camilo prend son poul à la base de son cou, puis sur son poignet, et fronce les sourcils.

La panique s’engouffre dans mes veines.

— Qu’est-ce…

Je repose mon regard sur Adrian.

— Je t’interdis, tu m’entends ? Je t’interdis de m’abandonner comme les autres. Tu n’as pas le droit ! Est-ce que tu m’entends ? Tu n’as pas le droit !

Je relève les yeux vers Camilo.

— J’ai… j’ai trop tardé… j’aurais…

Son regard se pose sur un coin de la pièce.

— Rose, apporte le brancard, dit-il.

Il baisse les yeux sur moi.

— Ressaisis-toi ! assène-t-il. Rappelle-toi que nous avons vu tout ceci ensemble. Je n’ai pas le temps de te rassurer, Catelyn. J’ai besoin que tu restes concentrée. Si tu tiens à lui...

Le regard que je lui lance le dissuade de terminer cette phrase.

Mais il a raison. Ce n’est guère le moment de partir en vrille.

Je prends une grande inspiration et regroupe les informations.

Le sérum contient une substance destinée à ralentir ses fonctions vitales et à stabiliser son état jusqu’à ce que Camilo puisse correctement intervenir. C’est ce sérum qui le maintient encore en vie. Et ses fonctions vitales sont ralenties. Donc son absence de réaction est… normale.

— On le place dessus, indique Camilo en montrant le brancard.

— Doucement, précise-t-il. Évitez de le bouger plus que nécessaire. Catelyn, ne le lâche pas. Rose, prends ses pieds. À trois, on le soulève.

Je descends du lit pour faire de la place à Camilo.

Mes mains sont imbibées du sang d’Adrian.

Il perd trop de sang.

On va le perdre.

Je vais le perdre.

Comme maman…

J’entends encore son souffle agonisant. Elle s’est lentement vidée de son sang avant l’arrivée des secours. Papa, lui, a eu la grâce de mourir sur le coup.

— Un, deux, dit Camilo, coupant court à mes pensées. Trois !

Ses pieds glissent des mains de Rose.

— Prends ma place, lui dis-je.

Elle accourt vers moi. Je décolle mes mains de la plaie, tandis que Rose prend ma place.

— On reprend. À trois…

Je soulève les jambes d’Adrian. Putain, qu’ils sont lourds. Nous parvenons, au dernier moment, à le placer sur le brancard.

Camilo tend de nouvelles serviettes propres à Rose, qu’elle étend sur les précédentes.

Il sort d’une valise une poche de sang, du O négatif et une seconde poche contenant un sérum physiologique. Il installe une perfusion dans chacun des bras d’Adrian.

Il se tourne vers moi.

— Il faut qu’on y aille maintenant si on veut…

— Augmenter ses chances de survie, coupé-je.

Il acquiesce.

Je me tourne vers Rose et lui tend une enveloppe. Ses mains étant occupées, je la glisse dans la poche de sa veste. Elle contient la clé USB prise chez Vladimir ainsi qu’une lettre.

— Remets lui à son réveil. Il comprendra.

Non, il ne comprendra pas et sera furieux.

— Compte sur moi, répond Rose.

— Merci, fais-je en la prenant brièvement dans les bras.

Je me tourne vers Adrian et me penche vers son oreille.

— Hey...

Ma voix tremble.

— Tu as vraiment cru que je le ferais ?

Je caresse doucement ses cheveux.

— J’ai pris toutes les précautions.

Je ravale difficilement ma salive.

— Tu vivras, Adrian.

Mes doigts glissent sur sa tempe.

— Loin de moi, pour toujours.

Ma gorge se serre.

— Mais tu vivras.

— Catelyn, avertit Camilo.

Je dépose un baiser sur ses lèvres, elles ont perdu toute leur chaleur.

— Je t’aime, Adrian. Je te promets que je ferai de mon mieux.

À contrecœur, je recule vers la porte d’entrée. En ce moment, toutes les caméras de surveillance de mon immeuble et des blocs alentours ont été détournées.

— Camilo, appelé-je.

Ils atteignent le milieu du couloir lorsqu’il se retourne.

— Sauve-le, je t’en supplie.

— Je ne te décevrai pas.

Puis tous les trois disparaissent dans la nuit noire.




*** 14 heures plus tôt ***

— Rose, tu m’as dit un jour que tu adorais l’Europe et que tu rêvais de la visiter.

Elle se retourne et revient vers moi. La surprise se lit sur son visage.

— Est-ce toujours le cas ?

— Oui, répond-elle sans hésiter.

Je repousse mon verre vide et relève les yeux vers elle.

— Ressers-moi. J’ai une proposition à te faire.

Elle contourne le bar, et s’installe sur le tabouret à côté du mien.

— J’ai une sœur. Le savais-tu ?

Elle secoue négativement la tête.

Pas étonnant, ceux qui sont au courant tiennent sur les doigts d’une main.

— Elle s’appelle Sandra. Elle vit en France chez ses parents adoptifs. Elle a fêté ses dix huit ans il y a six mois.

Je sors mon téléphone et lui montre une photo d’elle, prise la dernière fois, avant que je ne la confie à Ricky.

— Elle te ressemble, dit Rose sur un ton attendrissant.

— Tu trouves ? J’ai toujours pensé qu’elle ressemblait à notre mère. Je suis le portrait craché de notre père.

— Peu importe de qui vous tenez, vos parents devaient être canons de beauté pour avoir donné naissance à deux filles comme vous.

Je retiens à peine mon rire.

— Ils l’étaient, affirmé-je en reprenant mon sérieux. Ils sont morts dans un accident de la route.

Mon esprit se perd dans des souvenirs à présent flous, lorsqu’une main se pose sur mon épaule.

Je fixe le contenu de mon verre, et me décide à le terminer. La brûlure de l’alcool chasse le froid qui commençait à m’envahir.

— Pour ce qui va suivre, dis-je en fixant Rose, j’ai besoin que tu gardes l’esprit ouvert.

À part surveiller les clients insistants et m’avertir lorsqu’ils représentaient un danger pour l’une des filles, je n’ai jamais impliqué Rose dans nos affaires, ni exposée directement au danger.

Mais la tâche que je m’apprête à lui confier changera tout. Qu’elle réussisse ou échoue, elle fera d’elle une complice et donc, à jamais, une cible.

Elle se serre elle-même un verre de vodka et le bois cul sec.

— Je suis prête.

J’ai longtemps hésité à révéler à Adrian le sort qui lui est réservé. Sa mort comme preuve de ma loyauté, en échange de notre liberté.

L’obliger à fuir, loin d’ici, loin de moi.

Parce que je suis tout bonnement incapable de lui ôter la vie. J’y perdrai le reste de mon âme.

Mais au moment où cette idée a traversé mon esprit, au fond de moi, je savais déjà ce qu’il dirait.

Adrian ne me quittera jamais. Du moins pas de son plein gré.

— J’ai tué Vladimir, avoué-je.

— Je le savais ! s’écrie Rose.

Quelques têtes se tournent vers nous. Elle porte aussitôt ses mains à ses lèvres et se ressaisit. Mais dans ses yeux demeure, la fierté que lui inspire ma révélation.

— Malheureusement, il y a un prix à payer.

Geneviève et ceux qu’elle représente exigeront une preuve de la mort d’Adrian. Procédé classique.

J’ai passé de longues nuits à réfléchir aux différentes options, sans en trouver une, suffisamment crédible et qui ne finisse réellement par le tuer.

Mais lorsque Kyle m’a parlé de l’exécution du violeur de son frère, de la précision de son tir et de ses connaissances poussées en anatomie humaine, j’ai commencé à entrevoir une issue. Sa victime avait saigné pendant de longues heures avant qu’il ne décide lui-même de l’achever.

Ces gens ont pris le temps de m’étudier. Ils connaissent mes aptitudes, mes méthodes. Ils savent que je ne me sers que de deux instruments pour éliminer une personne: une arme à feu ou une arme blanche, avec une préférence pour cette dernière. C’est personnel, vindicatif.

Mais Adrian n’est pas un adversaire. C’est l’homme que j’aime. Et ça aussi, ils le savent.

Ils s’attendent donc à ce que ce soit rapide, propre, sans souffrance inutile.

C’est ce que j’aurais fait, si j’en avais été capable.

Une balle en pleine tête ou dans le cœur. Voilà ce qu’ils s’attendent à voir.

Alors, pendant des heures, Kyle et moi avons étudié les conséquences d’une blessure à ces deux organes.

Une balle dans le cerveau laisse très peu de chances de survie et, même lorsqu’on y parvient, les séquelles peuvent être irréversibles. Le cœur n’offre guère de meilleures perspectives.

Mais il est plus facile de faire croire qu’une balle a atteint le cœur qu’elle n’a pénétré la boîte crânienne.

Kyle n’a aucune idée de ce que je prévois. Pour lui, il ne s’agissait que d’une leçon d’anatomie et de faits hypothétiques en prévision de prochaines missions.

Il m’a montré quelles zones éviter, quels vaisseaux ne surtout pas toucher pour que la blessure ne soit pas immédiatement fatale. Et même avec toutes ces connaissances, aucune hypothèse n’est sans risque. Adrian pourrait frôler la mort, ou tout simplement mourir.

Et même si je réussis mon tir et parviens à lui éviter une mort certaine, il aura besoin de soins d’urgence. Et je ne suis pas médecin.

Ensuite, il faudra qu’il disparaisse. Chose impossible dans l’état où il sera.

Malheureusement, je vais devoir impliquer d’autres personnes.

— Ce soir, après la veillée, je veux que tu rejoignes Camilo, le médecin du centre. Tu le connais, n’est-ce pas ?

— Il passe quelques fois au bar, répond-elle.

Puis elle fronce les sourcils, comprenant peu à peu que cette demande n’a rien d’anodin.

— Pourquoi veux-tu que je le rejoigne ?

Je baisse les yeux vers mon verre.

— La mort de Vladimir… implique celle d’une autre personne.

Les mots restent suspendus entre nous.

— Mais je n’ai pas l’intention de la tuer.

Je déglutis.

— J’en suis incapable, murmuré-je.

La main de Rose se pose sur mon épaule.

Un geste simple. Réconfortant.

Elle comprend que cette personne compte pour moi.

— Pourquoi as-tu besoin de moi, Catelyn ?

Je relève les yeux vers elle.

— Parce que j’ai besoin que quelqu’un veille sur cette personne. Jusqu’à ce qu’elle soit suffisamment rétablie pour se débrouiller seule.

Ses sourcils se froncent davantage.

— Je ne peux pas te donner tous les détails maintenant. Tu comprendras tout au moment venu.

Je prends une inspiration.

— Camilo te conduira chez moi. De là, vous partirez pour l’Europe avec cette personne, à bord d’un bateau.

— Celle dont je dois m’occuper ?

— Oui.

Elle reste silencieuse quelques secondes.

— Camilo ne pourra pas effectuer tout le voyage avec toi. Dès que vous aurez franchi les eaux américaines, il devra revenir ici.

Une absence trop prolongée éveillerait des soupçons.

— Son rôle sera de stabiliser l’état de cette personne suffisamment longtemps pour qu’une équipe médicale puisse prendre le relais une fois à terre.

Je prends une inspiration avant de poursuivre.

— Vous changerez de bateau trois fois. Votre destination finale sera la France, où Sandra vous accueillera. Elle prendra ensuite le relais avec l’équipe médicale. Ne fais confiance à personne d’autre qu’à elle et Camilo.

Je marque une pause et prends les mains de Rose entre les miennes.

— Ce que je te demande n’est pas sans conséquence.

Je serre légèrement ses doigts.

— Tu peux encore refuser. Je ne t’en voudrai pas.

Ma gorge se noue.

— Mais je n’ai personne d’autre à qui confier cette mission.

Je soutiens son regard.

— Ce que je te demande, Rose, c’est de risquer ta vie pour protéger celle d’une autre.

Elle ne répond pas tout de suite.

Puis son regard s’adoucit.

— J’ai pratiquement vécu ici, Catelyn. J’ai vu les atrocités commises par Vladimir et ses sbires. Les horreurs que subissent les filles, jour après jour.

Elle serre mes mains.

— Sa mort est un véritable soulagement. Et maintenant que je sais qu’elles seront enfin entre de bonnes mains…

Un sourire tremblant apparaît sur ses lèvres.

— Tu les as sauvées, Catelyn.

Elle secoue doucement la tête.

— Alors oui. Je ferai ça pour toi. Tu peux compter sur moi.

Un poids se soulève de ma poitrine.

— Pour ta sécurité, tu auras une nouvelle identité. Camilo te la fournira lorsque tu iras le rejoindre. Dès que cette personne sera suffisamment rétablie, tu seras libre d’aller où tu veux. En Europe ou ailleurs. Tu feras ce que tu voudras.

Je sors un stylo de ma poche et récupère un reçu qui traîne dans un coin du bar.

J’y inscris un montant avant de glisser la feuille vers elle.

Ses yeux s’écarquillent.

— Si ce n’est pas suffisant…

— Catelyn… Je… c’est beaucoup trop.

— Ce ne sera jamais assez pour ce que tu risques.

Je pose une main sur la sienne.

— Sandra te fournira tout ce dont tu auras besoin.

Elle me prend dans ses bras.

Je ferme les yeux et la serre contre moi.

— Merci, murmure-t-elle.

— C’est moi qui te remercie.

Je savais que ce moment finirait par arriver. Celui où je serais obligée de me séparer d’Adrian.

Ce que je n’avais pas anticipé, c’est qu’il arriverait si vite.

La mort de Vladimir a précipité les choses.

Je n’ai plus beaucoup de temps.




*** PRÉSENT ***


Je me laisse glisser contre la porte et observe mes mains tachées de sang.

Personne ne doit jamais découvrir qu’Adrian est en vie. Les représailles seront pires que la mort. Ils puniront toutes les personnes impliquées dans ce subterfuge, y compris Sandra. Et même si Geneviève m’a juré de ne jamais s’en prendre à elle, notre relation repose désormais sur un mensonge. Je doute qu’elle tienne cette promesse.

J’ai sauvé un homme, pour en condamner plusieurs autres.

Je lève les yeux vers le lit.

Le silence est assourdissant.

Seigneur…

Qu’est-ce que je viens de faire ?



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