II - Tranche-Vif
Yilrun se souvenait des plaines brûlées, du sang séché sous ses ongles, du son mat des corps qu'on empile quand il n'y a plus de place pour les tombes. Il se souvenait du silence après la dernière charge, quand il ne restait plus personne à tuer. Il était rentré chez lui avec une cicatrice en travers du front et un vide là où auraient dû se trouver des raisons de continuer.
Puis l'Arpenteur l'avait pris.
Pas de lumière. Pas de voix. Le monde s'était refermé autour de lui et l'avait avalé. Il avait senti ses os plier, sa peau s'étirer, puis plus rien.
Il s'était réveillé dans le Creuset.
Une salle basse, circulaire, faite d'une pierre noire et luisante qui semblait respirer. Le sol était tiède. L'air sentait le métal et quelque chose d'autre, quelque chose d'organique.
On l'avait pris en charge rapidement. Un homme aux vêtements soignés, la barbe taillée court, le regard vif, s'était présenté comme étant Torshan, le Faiseur. Il parlait avec l'aisance de ceux qui ont l'habitude de convaincre. À ses côtés se tenait un femme plus jeune, solide, aux cheveux bruns nattés. Ses avant-bras étaient striés de cicatrices si nombreuses qu'elles formaient un motif presque régulier. Gueldre, une Vieux-Sang.
Ils l'avaient emmené dans une pièce sobre, donné à boire, à manger. Puis ils lui avaient expliqué.
— Tu ne vieilliras plus, avait dit Torshan. Dans cette cité que tous appellent la Gueule, le temps n'aura pas de prise sur toi.
Yilrun avait hoché la tête sans répondre. Il avait vu suffisamment de choses étranges dans sa vie pour ne plus s'étonner de grand-chose.
— Tu combattras dans les arènes, avait poursuivi le Faiseur. Tu gagneras de la gloire, de l'argent, des privilèges. Plus tu monteras, mieux tu vivras.
— Et si je meurs ?
Torshan avait échangé un regard avec Gueldre.
— Si tu tombes dans l'arène, tu renaîtras. Au même cycle ou au prochain. Intact. Le sable prend et les fosses te rendent.
Un silence.
— Mais la douleur, elle, est réelle, avait ajouté Gueldre. Sa voix était rauque, posée. Ne te trompe pas là-dessus.
L'entraînement commença le matin suivant.
Gueldre n'était pas une femme cruelle. Elle ne hurlait pas, ne frappait pas par plaisir, ne cherchait pas à briser ceux qu'elle formait. Mais elle était exigeante, méthodique. Elle observait Yilrun combattre pendant de longs instants sans dire un mot, puis corrigeait un appui, un angle, une habitude. Toujours la même chose, inlassablement, jusqu'à ce que le geste devienne instinct.
— Tu te bats comme un soldat, avait-elle dit au troisième Cycle.
— J'en suis un.
— Tu l'étais. Ici, les règles sont différentes. Sur un champ de bataille, tu frappes pour tuer vite. Dans l'arène, tu frappes pour plaire. Ce n'est pas la même chose.
Yilrun avait mis du temps à comprendre la nuance. Un soldat cherchait l'efficacité. Le coup le plus court, le plus direct, celui qui peut mettre fin au combat avant même qu'il ne commence. L'arène demandait autre chose. De la lecture. Du rythme. De l'adaptation. Chaque adversaire était différent, chaque combat une conversation violente avec ses propres codes.
Gueldre lui apprit à écouter avant de parler.
Son premier combat dans la modeste arène de quartier avait été brutal et court. Son adversaire, un homme jeune et nerveux, avait attaqué trop tôt, trop fort. Yilrun avait esquivé, frappé une fois, et l'homme était tombé. La foule avait applaudi sans conviction. Ce n'était pas ce qu'ils étaient venus voir.
— Trop rapide, avait commenté Torshan après le combat.
— Il était exposé.
— Je sais. Mais eux, avait-il dit en désignant les gradins qui se vidaient, ils n'ont rien vu. La prochaine fois, laisse-leur le temps.
Yilrun avait serré les dents. Il lui fallait apprendre les règles non écrites du sable.
Les combats suivants furent différents. Non pas qu'il se retînt, Gueldre ne l'aurait jamais toléré, mais il commença à occuper l'espace autrement. À se déplacer de manière lisible. À rendre ses feintes visibles sans les rendre prévisibles. À offrir au public le temps de comprendre ce qui se passait avant de frapper.
C'était étrange. Contre-intuitif. Comme s'habituer à parler plus lentement pour être mieux entendu.
Torshan, lui, travaillait différemment.
Il ne s'occupait pas de la technique. Il s'occupait de tout le reste. Il choisissait les adversaires de Yilrun avec une précision méticuleuse. Jamais trop faibles, jamais trop forts, toujours calibrés pour offrir un spectacle équilibré dont l'issue restait incertaine aux yeux du public. Il sélectionnait les arènes, les horaires, les événements. Il savait quand il fallait combattre et quand il fallait attendre, quand se montrer et quand se faire désirer.
— L'arène n'est qu'une moitié du jeu, disait-il. L'autre moitié, c'est ce que les gens racontent en sortant.
Yilrun n'aimait pas cette partie. Il n'avait jamais aimé qu'on parle de lui. Mais il devait reconnaître que Torshan savait ce qu'il faisait. Chaque combat qu'il remportait semblait tomber au bon moment, au bon endroit, devant les bonnes personnes. Sa réputation grandissait, solidement, par vagues successives, chacune un peu plus haute que la précédente.
Mais ça fonctionnait.
*
Les Cycles passèrent. Cent ou peut-être mille. Dans la Gueule, la notion de temps perdait son sens.
Yilrun remporta ses combats de quartier avec une régularité qui finit par lasser Torshan. Le Faiseur l'inscrivit dans les arènes voisines, puis dans les tournois mineurs qui attiraient des gladiateurs des districts mineurs. Les adversaires étaient meilleurs, plus expérimentés. Certains se battaient depuis des décennies, peut-être des siècles, et leur maîtrise de l'arène dépassait tout ce que Yilrun avait connu sur un champ de bataille.
Il perdit. Plusieurs fois. La douleur était réelle, comme Gueldre l'avait prévenu. Les Sutureurs réparaient sa chair déchirée, ressoudaient ses os brisés et le remettaient sur pied avant le prochain cycle. Il mourut aussi, par quatre fois. Un néant bref suivi d'un réveil hébété, le corps intact mais la mémoire de la lame encore vive là où elle avait tranché. Ce n'était pas quelque chose à quoi on s'habituait. On apprenait à vivre avec, c'est tout.
Et il progressait. Combat après combat, mêlant victoires et défaites, quelque chose se solidifiait en lui. Son style se dépouillait. Les gestes inutiles, les hésitations s'effaçaient. Gueldre affinait toujours, corrigeait encore, mais de moins en moins souvent. La Vieux-Sang ne faisait pas de compliments. Son silence grandissant était la meilleure mesure de la progression de Yilrun.
Un soir, après une victoire dans un tournoi qui rassemblait les meilleurs combattants de trois quartiers, Torshan vint le trouver dans les vestiaires.
— On t'appelle Tranche-Vif, dit-il avec un sourire qui ne cherchait pas à cacher sa satisfaction.
— Qui ?
— Tout le monde.
Yilrun haussa les épaules. Mais le nom resta.
*
Tranche-Vif.
Le surnom le précédait désormais. Quand il entrait dans une arène, des murmures couraient dans les gradins. Les gens venaient pour lui. Pour voir cette fluidité de mouvement devenue sa marque, cette manière qu'il avait de mettre fin à un combat en un instant après une longue phase d'échanges prudents. Torshan en avait fait un spectacle à part entière. L'attente, la tension, puis l'éclair. Les parieurs s'arrachaient les cotes. Les autres Faiseurs venaient observer, les bras croisés, le regard calculateur.
Ses appartements changèrent. La Cité était reconnaissante, lui avait dit Torshan. Elle lui faisait de la place comme pour le récompenser. Les murs de sa petite cellule s'étaient agrandis d'un coup, comme un arbre après l'orage. De nouveaux espaces s'étaient ouverts partout. Une pièce pour dormir, une autre pour manger, une terrasse qui donnait sur les toits du quartier.
Yilrun s'en accommodait. Il n'avait jamais été un homme de luxe, mais il n'était pas assez sot pour refuser le confort quand il se présentait. Il mangeait mieux, dormait mieux, s'entraînait mieux. Le cercle était simple.
*
Les sélections pour le Tournoi des Dix Lames se déroulèrent un matin comme les autres.
Yilrun y participa comme il participait à tout. Ni cérémonie, ni discours. Gueldre l'avait préparé. Torshan avait orchestré les derniers cycles pour que sa réputation soit à son apogée au moment précis où les sélectionneurs arrêteraient leurs choix. Tout était en place.
Il fut retenu. Gueldre et Torshan l'accompagnèrent à l'Arène des Sommets.
Le tournoi était autre chose. Yilrun l'avait compris dès le premier combat. Les gradins ne contenaient plus quelques centaines de spectateurs mais des milliers, peut-être plus. Le bruit était physique, une pression sur la poitrine, un bourdonnement qui s'infiltrait dans les os. Et les adversaires étaient d'une qualité qu'il n'avait jamais rencontrée. Chacun d'entre eux aurait dominé n'importe quelle arène de quartier. Chacun portait un surnom, une histoire, une légende taillée par des centaines de victoires.
Le premier tour faillit l'arrêter. Un combattant au style fluide, insaisissable, qui semblait anticiper chaque frappe. Yilrun encaissa, s'adapta, trouva la faille et l'emporta au prix d'un effort qui le laissa tremblant. Le deuxième tour fut pire. Le troisième, un brouillard de douleur et de concentration où il ne restait plus que l'instinct et les réflexes que Gueldre avait patiemment gravés dans son corps.
La finale fut longue. Son adversaire était une femme, rapide, technique, qui lui donna plus de fil à retordre que tout ce qu'il avait affronté jusque-là. Le combat dura. La foule hurlait. Yilrun ne les entendait plus. Il ne percevait plus que le son des lames et le battement de son propre cœur.
Il gagna.
Le silence qui suivit le dernier coup fut bref. Une fraction de seconde suspendue, puis l'arène explosa. Yilrun resta debout, sa lame au repos, le souffle court tandis que le sable avalait le corps de son adversaire. Il regarda la foule sans la voir.
Tranche-Vif, Lame Triomphale, était désormais son titre.
*
Ce qui suivit fut une période qu'il n'aurait jamais imaginée.
Son espace de vie était maintenant une vaste demeure, réorganisée par la Cité elle-même. Les habitants le saluaient dans la rue. Les autres gladiateurs baissaient les yeux ou inclinaient la tête sur son passage. Les Faiseurs les plus influents venaient dîner chez Torshan, qui arborait désormais une assurance nouvelle, celle d'un homme dont le nom était associé à celui du champion.
Gueldre, elle, n'avait pas changé. Elle continuait à entraîner Yilrun chaque matin, avec la même rigueur, les mêmes silences. Quand Yilrun lui avait demandé pourquoi, la Vieux-Sang avait haussé les épaules.
— Tu es champion aujourd'hui. Demain, peut-être pas.
Yilrun avait souri. C'était la chose la plus proche d'un compliment que Gueldre lui ait jamais faite.
Il savoura ces moments. Sans excès, sans arrogance, mais pleinement. Il avait été soldat, puis errant, puis gladiateur. Il était maintenant champion. Le meilleur. Et pour la première fois de sa vie, il n'avait plus à prouver sa valeur à personne. Elle était établie, reconnue, gravée dans les mémoires de la Gueule.
Du moins pendant un temps.
*
Le Tournoi des Dix Lames revint.
Yilrun fut sélectionné à nouveau, naturellement. Torshan avait veillé à ce que l'intervalle soit bien rempli. Des combats d'exhibition, des apparitions calculées, juste assez pour maintenir la légende sans l'user. Gueldre l'avait gardé affûté. Tout était en place, comme la première fois.
Mais dès les premiers combats, Yilrun sentit quelque chose de différent. Cela ne venait pas de lui. Il se battait bien, peut-être mieux qu'avant. Mais les adversaires avaient changé. Ils étaient plus affamés, plus inventifs. Le paysage avait changé pendant qu'il régnait. De nouveaux styles étaient apparus, de nouvelles techniques qu'il n'avait pas eu le temps d'intégrer complètement.
Il passa les tours. Difficilement. Chaque combat lui coûtait plus que le précédent.
En finale, il affronta Mirkamas, un homme aux épaules larges, au faciès léonin garni de crocs, auréolé d'une crinière brune.
Il se battait avec une énergie dévorante, une innovation constante, une capacité d'adaptation qui rappelait à Yilrun ce que Gueldre avait tenté de lui enseigner pendant tous ces cycles. Sauf que Mirkamas n'avait pas eu besoin qu'on le lui enseigne. C'était naturel chez lui. Instinctif.
Le combat fut beau. Yilrun le sentait à travers les mouvements de la foule, cette respiration collective qui accompagnait chaque échange. Il donna tout ce qu'il avait. Sa technique, son expérience, sa lecture du combat affinée par d'innombrables Cycles de pratique. Profitant d'une ouverture, il poussa l'assaut et trancha net le bras gauche de son adversaire d'un mouvement ascendant.
Ce ne fut pas suffisant.
Le coup de grâce le cueillit proprement. Malgré son bras mutilé, Mirkamas s'était projeté, franchissant la garde de Yilrun pour le saisir à la gorge. Une seule pression de son énorme main suffit. Ce fut net, sans cruauté. Mirkamas n'avait pas cherché à humilier. Il avait simplement été meilleur.
Le rugissement de la foule lui parvint comme à travers l'eau tandis qu'il s'écroulait sur le sable, la nuque brisée. Quand il fut recraché par les fosses, quelque chose s'imposa dans son esprit, quelque chose qui n'avait rien à voir avec la défaite.
*
Ce soir-là, il dîna seul dans ses appartements. Il mangea lentement, but un verre de vin épicé, regarda la Cité par la fenêtre. L'Arène des Sommets se découpait au loin contre la Voûte, massive, éternelle. Des lumières brillaient encore sur son pourtour — les célébrations du nouveau champion dureraient toute la nuit.
Il ne ressentait ni amertume ni regret. Ce qui l'habitait était plus simple que ça. Une évidence, tranquille, qui s'était installée sans bruit.
Il avait été le meilleur. Il ne le serait plus. Il n'avait pas faibli. D'autres, inévitablement, étaient venus. D'autres viendraient encore. La Gueule ne manquait pas de guerriers. Elle en produisait sans fin, tournoi après tournoi, cycle après cycle. Vouloir rester au sommet, c'était tenter de retenir de l'eau entre ses doigts.
Il pouvait continuer. S'entraîner plus dur, adapter son style, tenter de reconquérir le titre. Gueldre l'appuierait sans hésiter. Torshan aussi. Ils croyaient en lui.
Mais Yilrun ne voulait pas devenir l'homme qui s'accroche au passé. Il avait vu ces vétérans, dans l'armée, qui refusaient de quitter le champ de bataille longtemps après que leur corps et leur esprit avaient cessé de suivre. Il s'était juré de ne jamais leur ressembler.
Il n'avait plus rien à prouver.
*
Il leur annonça le lendemain.
Torshan accueillit la nouvelle en silence. Longtemps. Puis il hocha la tête, lentement, et un sourire étrange passa sur son visage. Quelque chose qui ressemblait à de la tristesse sans en être vraiment.
— Tu m'as rendu riche, Yilrun. Et plus que riche. Chaque Faiseur de cette ville sait ce que je vaux grâce à toi.
— Tu savais déjà ce que tu valais avant mon arrivée.
— Bien sûr. Mais eux ne le savaient pas encore.
Ils se serrèrent la main. Torshan avait déjà d'autres gladiateurs en formation, d'autres trajectoires à dessiner. La machine continuerait.
Gueldre dit encore moins. Elle posa une main sur l'épaule de Yilrun, la serra brièvement, et ce fut tout. Puis elle retourna dans la salle d'entraînement où un combattant fraîchement arrivé l'attendait, nerveux, maladroit, plein d'un potentiel que la Vieux-Sang saurait façonner.
*
L'échoppe se trouvait à deux rues de l'Arène des Sommets, dans un passage couvert où la lumière filtrait par des ouvertures pratiquées dans la pierre. L'emplacement n'était pas un hasard. Yilrun voulait rester près de ce qui avait été sa vie, sans pour autant en faire partie.
Il ouvrit un commerce de restauration. Rien d'extravagant. Une salle modeste, des tables en bois, une cuisine ouverte où il préparait lui-même les plats. Il avait appris à cuisiner pendant ses années de campagne, par nécessité d'abord, par goût ensuite. Nourrir les gens lui procurait un plaisir simple qu'il n'avait jamais trouvé dans l'arène.
Les clients vinrent vite. Le bouche-à-oreille dans la Gueule était une force implacable, et tout le monde savait qui tenait cette échoppe. Au début, certains venaient par curiosité, pour voir de leurs propres yeux l'ancien champion, Tranche-Vif en personne, en tablier derrière un comptoir. Ils restaient pour la nourriture.
Pendant les tournois, l'échoppe ne désemplissait pas. Les spectateurs y passaient avant ou après les combats. Ils mangeaient, buvaient, et quand ils reconnaissaient Yilrun ils posaient toujours les mêmes questions. Le tournoi. La finale. Le coup qui avait abattu tel ou tel adversaire. Et Yilrun racontait, sans emphase, sans fausse modestie, avec la précision d'un homme qui se souvient de chaque détail parce que chaque détail a compté.
Il allait encore voir les combats, parfois. Il s'asseyait dans les gradins, observait les nouveaux gladiateurs avec l'œil que Gueldre lui avait transmis, repérait les promesses et les faiblesses. Il n'intervenait jamais. Ne donnait de conseils que quand on lui en demandait. C'était leurs arènes maintenant. Leur temps.
Le soir, quand la salle se vidait et que les derniers clients partaient dans la rumeur lointaine des rues, Yilrun nettoyait les tables, rangeait la cuisine, et s'asseyait un moment sur le seuil de son échoppe. Les bruits de la Gueule lui parvenaient, familiers, éternels. Murmure de la foule, choc lointain des armes, clameurs qui montaient des arènes comme une marée.
Il écoutait. Il souriait.
Il était chez lui.
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