III - La Faiseuse

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 2206 mots

Elle s'appelait Naveris et, dans le monde d'où elle venait, elle avait vécu de la crédulité des autres.

Pas de grands larcins. Rien qui mérite une potence. Juste de petites arnaques tissées avec patience. Un sourire au bon moment, une promesse glissée à l'oreille comme une pièce dans une paume ouverte, et toujours cette capacité à quitter la table avant que les dupes ne découvrent ce qui manquait. Elle n'avait jamais possédé grand-chose. Mais elle avait toujours su donner l'impression du contraire.

L'Arpenteur la prit un soir d'automne. Elle ne se souvint ni de la douleur ni du passage. Juste du réveil : la pierre noire, l'air épais, la certitude immédiate et absolue que rien ici n'était négociable.

Elle se trompait.

Les premiers Cycles furent longs.

Naveris erra dans la Cité comme d'autres nouveaux arrivants, ceux que personne ne réclame, ceux qui n'ont pas encore compris les règles. La Gueule lui donna ce qu'elle donnait à tout le monde : un trou dans un mur pour dormir, de la Lymphe pour boire, de la Chyme brute pour se nourrir. Cette pâte avait pour elle un goût de terre mouillée et de quelque chose de vaguement animal. On s'y habituait. On s'habituait à tout ici, puisque le temps ne manquait pas.

Elle observait. C'était la seule chose qu'elle savait faire aussi bien que mentir.

Elle observa les arènes d'abord de loin, les flux de foule, les cris, la structure invisible de la chose : qui entre, qui sort, qui récolte. Elle comprit vite qu'il y avait trois sortes de gens qui profitaient du système : ceux qui se battaient, ceux qui formaient ceux qui se battaient, et ceux qui vendaient le spectacle. Les premiers saignaient. Les seconds ordonnaient. Les troisièmes brillaient.

Naveris savait à quelle catégorie elle voulait appartenir.

Un jour, qui ressemblait à tous les autres puisque la lumière de la Gueule ne changeait jamais vraiment, elle vit passer un homme dans l'artère principale de son quartier. Arborant une tunique brodée de fil d'argent, il marchait d'un pas lent et satisfait. Deux gladiateurs en armes l'encadraient, pareils à une garde d'honneur. Les passants le saluaient. Certains s'écartaient. D'autres l'interpellaient avec cette familiarité respectueuse qu'on réserve aux gens importants.

Un Faiseur de Gloire.

Naveris lissa ses cheveux, ajusta le tissu sale qu'elle portait en guise de vêtement, et traversa la rue.

Ce qu'elle lui dit exactement, personne ne le sait. Elle ne le raconta jamais. Mais le Faiseur, un homme nommé Sulvaren, installé depuis longtemps et propriétaire d'une arène modeste mais reconnue, la regarda avec un mélange d'amusement et de curiosité. Il finit par hocher la tête.

Elle entra à son service le jour même.

Au début, elle restait discrète.

Elle portait les plateaux, rangeait les accessoires après les combats, allait chercher la Lymphe raffinée et les en-cas pour les gladiateurs. Un travail de domestique. Naveris ne s'en plaignit pas. Elle gardait les yeux ouverts et la bouche utile. Assez pour qu'on l'apprécie, pas assez pour qu'on se méfie.

Elle apprit. Comment un Faiseur choisissait ses combats. Comment on jaugeait un adversaire, au-delà de sa force, par sa réputation, son attrait, ce que le public voulait voir. Comment on transformait un gladiateur médiocre en attraction et un gladiateur exceptionnel en légende. L'arène n'était pas un champ de bataille. C'était un théâtre, et le Faiseur en était le metteur en scène.

Et Naveris comprenait le théâtre. Elle l'avait pratiqué toute sa vie.

Au bout de plusieurs Cycles, elle se présenta devant Sulvaren avec une proposition. Elle voulait qu'il lui confie un ou deux gladiateurs. Les moins bons, ceux dont personne ne voulait s'occuper. Elle ferait ses preuves. Si elle échouait, elle retournerait porter les plateaux sans un mot.

Sulvaren la regarda longuement. Puis il sourit, d’un air teinté d'incrédulité, avant d’accepter.

Ses deux gladiateurs s'appelaient Torvus et Besk.

Torvus avait la lourdeur d’un bélier de siège et la force qui allait avec. Besk était rapide et léger, mais son corps cédait aisément au moindre coup bien ajusté. Ni l'un ni l'autre n'avait de talent particulier. Ils perdaient plus qu'ils ne gagnaient et le public les oubliait dès qu'ils quittaient le sable.

Naveris ne chercha pas à les rendre meilleurs. Ce n'était pas encore le moment. Elle chercha à les rendre intéressants.

Elle choisissait leurs adversaires avec soin. Elle ne voulait pas les plus forts, mais les plus spectaculaires, ceux contre lesquels même une défaite avait de l'allure. Elle inventa des rivalités qui n'existaient pas, souffla des rumeurs dans les gradins, donna à chaque combat un enjeu qu'il ne méritait pas. Quand Torvus perdait, elle racontait un échange mémorable. Quand Besk gagnait, quelques paroles suffisaient pour que naisse une victoire arrachée à l'impossible.

Les gens commencèrent à venir.

Pas beaucoup. Mais assez pour que Naveris accumule un petit pécule, assez pour recruter un Vieux-Sang. Un homme nommé Drasth, taciturne et compétent, qui prit Torvus et Besk en main avec une brutalité méthodique qui leur fit le plus grand bien. Ils progressèrent. Leurs victoires devinrent plus fréquentes. Ils remportèrent de petits tournois dans des arènes de quartier, et avec chaque victoire, la réputation de leur Faiseuse grandissait.

Mais pas assez vite.

C'était là le problème de Naveris. La Gueule lui avait donné l'éternité et ça ne l'intéressait pas. Elle regardait les grands Faiseurs, ceux qui remplissaient les arènes centrales, ceux dont les noms circulaient dans toute la Cité. Et elle calculait. Au rythme où elle progressait, cela prendrait des dizaines d'Éclipses, peut-être des centaines, pour atteindre ce niveau. Pour atteindre ce niveau, il lui faudrait gravir les échelons un par un, patiemment, honnêtement.

La patience n'avait jamais été son talent.

Le premier combat truqué fut presque un accident.

Un petit Faiseur du quartier voisin, endetté, désespéré, vint la trouver pour lui proposer un arrangement. Son gladiateur affronterait Torvus et tomberait au troisième échange. En contrepartie, Naveris lui paierait ses dettes.

Elle aurait dû refuser. Les règles de la Gueule étaient claires sur ce point : rien n'est plus sacré que le combat. L'Administratère y veillait et les sanctions dissuadaient. Mais Naveris regarda le petit Faiseur, ses yeux humides et sa tunique usée. Au-delà de l'homme affligé, elle vit une opportunité.

Le combat eut lieu. Torvus frappa. Son adversaire tomba. Le public hurla. Et Naveris sentit cette chose familière, cette chaleur ancienne, le plaisir de la triche réussie, le monde qui se plie exactement comme on le voulait.

Après ça, elle ne s'arrêta plus.

Les arrangements se multiplièrent. Toujours discrets, toujours avec des Faiseurs suffisamment petits pour être achetés, assez misérables ou cupides pour accepter. Naveris ne truquait pas tous les combats. Elle n'était pas stupide. Elle manœuvrait juste ce qu'il fallait pour que la trajectoire de ses gladiateurs paraisse naturelle mais inoubliable. Une victoire décisive au bon moment. Un retournement spectaculaire quand le public s'y attendait le moins. De la poudre aux yeux, saupoudrée avec le même soin qu'elle mettait autrefois à ses sourires et ses promesses.

Sa réputation grandit. Et avec elle, sa fortune.

Le jour où elle décida de changer de gladiateurs, elle convoqua Torvus et Besk dans la pièce qui lui servait de bureau. Ils vinrent ensemble, comme toujours, encore marqués par l'entraînement du matin. Ils s'attendaient peut-être à une annonce de combat, un nouveau tournoi, quelque chose à quoi se préparer.

Naveris était assise derrière sa table. Elle ne se leva pas.

— J'ai trouvé mieux, dit-elle.

Torvus ouvrit la bouche. Besk ne bougea pas.

— Trouvez-vous un autre Faiseur. Vous ne devriez pas avoir de mal, avec ce que je vous ai donné.

Elle tira une petite bourse de sous la table et la jeta sur le sol entre eux. Les Larmes tintèrent contre la pierre. La bourse roula et s'arrêta aux pieds de Torvus, qui la regarda sans la ramasser.

— Bonne continuation, dit Naveris.

Elle baissa les yeux vers ses registres. L'audience était terminée.

Drasth, le Vieux-Sang, reçut le même traitement le lendemain. Même bourse. Même formule. Il eut la dignité de ne pas paraître surpris.

Avec l'argent accumulé, Naveris recruta mieux. Des gladiateurs avec du vrai talent, des Vieux-Sang dont la réputation valait presque autant que la sienne. Sa nouvelle écurie remporta des tournois plus importants, dans des arènes plus grandes, devant des foules plus nombreuses. Le nom de Naveris circulait maintenant bien au-delà de son quartier d'origine.

Un matin, un émissaire de l'Administratère se présenta devant elle. Il portait la tenue grise des fonctionnaires de la Cité et parlait avec cette politesse parfaitement neutre qui ne portait ni chaleur ni menace.

Une nouvelle arène était apparue. Un bourgeonnement récent, dans un secteur en expansion. L'Administratère, au vu de sa réputation et de ses résultats, la lui attribuait.

Son arène.

Naveris visita les lieux le jour même. Les gradins étaient encore bruts, la pierre à peine formée, le sable de la fosse vierge de tout sang. C'était modeste comparé aux grandes arènes, mais c'était à elle. La Cité la reconnaissait. La Cité lui donnait sa place.

Elle aurait pu s'arrêter là. Construire patiemment, laisser le temps, ce temps infini dont elle disposait, faire son œuvre. Ses gladiateurs étaient bons. Son arène attirait du monde. La machine tournait.

Mais Naveris regardait toujours vers le haut. Les arènes centrales, les tournois majeurs, les noms qui résonnaient dans toute la Gueule. Et entre elle et ces sommets, il y avait encore ce qui lui semblait une éternité de travail honnête.

Elle continua donc à tricher.

Le Faiseur qui la dénonça s'appelait Olrath.

Il dirigeait une écurie ancienne et respectée, installée depuis plus de Cycles que Naveris n'en avait vécus. Quand elle vint le trouver avec sa proposition, il l'écouta sans l'interrompre. Un arrangement, un petit ajustement, rien de visible, promit-elle. Il la laissa parler, déployer ses arguments, sourire de ce sourire qui avait ouvert tant de portes. Quant elle eut terminé, il se leva et lui dit de partir.

Naveris aurait dû comprendre. Le refus d'Olrath n'était pas une négociation. C'était un mur. Les Faiseurs de ce calibre n'avaient pas bâti leur réputation sur des arrangements. Ils n'avaient pas besoin d'elle. Ils n'avaient besoin de personne.

Mais Naveris avait toujours cru que tout le monde avait un prix. Elle revint. Deux fois. Trois fois. Avec de meilleures offres, de meilleurs arguments, ce même sourire inusable. Elle prit le silence d'Olrath pour de l'hésitation.

C'était du dégoût.

Le rapport à l'Administratère fut déposé le lendemain de sa troisième visite. L'enquête commença dans la discrétion. Elle dura peu. Naveris avait été prudente, mais pas assez, et les petits Faiseurs qu'elle avait achetés au fil des Cycles n'avaient ni sa loyauté ni son talent pour le mensonge. Ils parlèrent. Tous.

Ils vinrent la chercher devant l'arène qu'on lui avait donnée et qu'on allait lui reprendre. Elle fut jugée à la tour de l'Arbitrage, et la sentence tomba.

Le Sablier.

Les complices furent condamnés d'abord. Des peines légères pour la plupart. Quelques Éclipses, une demi-douzaine tout au plus. Naveris les regarda vieillir devant elle. Un Faiseur dont les tempes grisonnèrent. Un autre dont les mains se ridèrent comme du cuir séché. De petites morts partielles, des rappels que le temps, dans la Gueule, n'était pas absent. Il était simplement retenu, et pouvait être libéré.

Puis ce fut son tour.

La peine était la plus lourde. Elle l'entendit sans ciller, avec ce même visage qu'elle avait porté toute sa vie, celui qui ne montre rien, celui qui sourit quand il faut sourire. Mais quand le Sablier commença son œuvre, le visage ne tint plus.

Ce ne fut pas douloureux. Ce fut pire. Elle sentit le temps couler en elle comme de l'eau dans du sable. Ses mains d'abord. Les doigts qui s'amincissent, les veines qui saillent, la peau qui perd sa tenue. Puis les bras, les épaules, le visage. Ses cheveux blanchirent en quelques souffles. Son dos se courba. Ses yeux, restés vifs, se retrouvèrent enchâssés dans un visage qui n'était plus le sien.

Quand ce fut terminé, Naveris se tenait debout, avec peine, au milieu d'une foule silencieuse. Une vieille femme aux cheveux gris, à la peau ridée, aux mains tremblantes. Le même esprit, le même regard, mais un autre corps. Le corps de quelqu'un qui a vécu très longtemps et très mal.

La Cité reprit ce qu'elle avait donné. Son arène disparut dans les jours qui suivirent. Les murs se contractèrent, les pièces se résorbèrent, les gradins s'aplatirent. En quelques cycles, il n'y avait plus rien, juste un pan de mur lisse là où s'était tenu l'édifice.

Ses gladiateurs la quittèrent sans un mot. La nouvelle avait circulé plus vite qu'elle. Ses Vieux-Sang disparurent dans d'autres écuries. Son nom, qui avait circulé avec admiration, était maintenant rejeté avec un haussement d'épaules et un regard détourné.

On la vit quelque temps dans les districts délaissés, là où errent ceux qui n'ont plus de place nulle part. Elle se nourrissait de Chyme brute et de Lymphe, comme au premier jour, comme à son arrivée. La boucle était fermée. Elle dormait dans les cavités que la Cité lui ouvrait par défaut, ces petits trous dans les murs, juste assez grands pour un corps, que la Gueule offre à ceux qu'elle ne reconnaît pas ou qu'elle n'aime plus.

Puis elle disparut.

Personne ne sut ce qui était arrivé à Naveris. Si elle s'était jetée dans un des gouffres qui s'ouvrent parfois sur le Vide. Si elle avait marché, simplement, droit devant elle, vers les quartiers lointains où personne ne va, jusqu'à ce que la Cité elle-même l'oublie. Ou si elle était encore là, quelque part, vieille et silencieuse, assise contre un mur tiède, regardant passer des gens qui l'ignoraient.

Dans la Gueule, disparaître n'est pas mourir. C'est simplement ne plus compter pour elle.

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