IV - Les Amants

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 2121 mots

Elle avait les mains sèches ce matin-là. L'argile de la veille lui avait laissé la peau craquelée, tirée aux phalanges et sous les ongles. Elle frottait ses paumes l'une contre l'autre, machinalement, debout devant l'entrée de son atelier, sans arriver à se décider à y entrer pour commencer sa journée. Il fallait pourtant terminer la commande de ce marchand du district des Braises. Il voulait un ensemble de bols larges, à bords épais, du genre qu'on fabrique les yeux fermés quand on a ses années de métier. Mais ses mains ne voulaient pas travailler aujourd'hui. Ses mains savaient ce qui la troublait.

Lui était déjà réveillé depuis longtemps. Il avait ouvert sa petite échoppe par habitude, disposé sur l'établi les pièces en cours. Une paire de bottines taillées dans un cuir fin qui n'existait que dans la Cité, souple et vaguement irisé. Le genre de matière qui se travaille presque toute seule si on la respecte. Il avait sorti ses outils, aligné ses aiguilles, déroulé le fil des Fuseleurs. Et puis il était resté là, les mains à plat sur le cuir, sans bouger. Ses longues tresses brunes pendaient de chaque côté de son visage comme deux rideaux tirés sur une scène vide.

Ils avaient rendez-vous.

Le formulaire était arrivé trois Cycles plus tôt. Un document sobre, roulé dans un tube de métal, scellé par un cachet d'argile grise portant le glyphe de l'Administratère. À l'intérieur, une convocation rédigée dans le style précis et méthodique des scribes : Suite à votre demande conjointe d'Oubli sélectif, réf. dossier 1583-OS-87, vous êtes attendus à l'annexe du quartier des Grilles…

C'est elle qui en avait parlé la première, des Cycles auparavant. Pas comme une idée. Plutôt comme une peur formulée à voix haute, un soir, allongée contre lui, la joue posée sur sa poitrine.

— Tu te souviens de la première fois qu'on s'est vus ?

Évidemment qu'il s'en souvenait. Le marché du Quartier des Grilles. Le bruit. La foule. Et elle, au milieu de tout ça, immobile, avec de la poussière d'argile dans les cheveux et ce regard un peu ailleurs. Il avait senti quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Ce n'était pas un coup de foudre. Les coups de foudre, c'est bon pour les récits des conteurs qui arpentent les tavernes. Non, c'était plus discret. Un ajustement, quelque chose en lui qui s'était mis en place, silencieusement, sans demander la permission.

— Oui, avait-il répondu.

— Est-ce que ça te fait encore quelque chose ? Quand tu y repenses ?

Il avait réfléchi. Honnêtement réfléchi. La mémoire était intacte. Le détail des couleurs, la chaleur de ce jour-là, l'odeur des fruits qu'il avait dans les mains. Mais le souvenir était devenu lisse. On pouvait le tourner dans tous les sens sans s'y accrocher.

— C'est un beau souvenir, avait-il dit.

— Ce n'est pas ce que je t'ai demandé.

Elle s'était redressée. Ses yeux cherchaient les siens dans la pénombre. Il y avait quelque chose de fragile dans sa voix, non pas de la tristesse, mais cette forme particulière de lucidité qui précède les décisions qu'on ne peut plus défaire.

— Je ne veux pas qu'on devienne un beau souvenir, avait-elle murmuré. Je veux que ça reste vivant.

L'idée avait germé lentement. Ils en avaient parlé et reparlé. Pas tous les soirs. De temps en temps. Au détour d'un repas, entre deux silences confortables. L'Oubli sélectif n'était pas un secret dans la Gueule. Tout le monde connaissait quelqu'un qui y avait eu recours pour effacer un deuil trop lourd, un traumatisme, une dette de mémoire qu'on ne pouvait plus porter. L'Administratère proposait le service avec la même neutralité bureaucratique qu'un changement d'adresse ou une déclaration de métier. C'était là, dans les registres, entre les demandes de permis de commerce et les réclamations pour nuisances de voisinage.

Mais l'utiliser pour ça. Pour s'effacer l'un de l'autre. Volontairement. Pour le plaisir de se retrouver.

Lui avait d'abord refusé. Pas violemment. Il ne savait pas faire les choses violemment. Mais il avait dit non avec cette fermeté tranquille des gens qui croient que l'amour se mérite par la constance. On ne triche pas avec ce qu'on a construit, disait-il. Ce serait leur manquer de respect à tous les deux.

Elle n'avait pas insisté.

Mais les Cycles avaient passé. Et lentement, imperceptiblement, comme la marée qui mange une plage grain par grain, la routine avait fait son œuvre. Le geste tendre du matin était devenu un réflexe. Le regard complice était devenu un coup d'œil. Leurs mains se trouvaient encore, mais plus par habitude que par envie. Rien ne s'était brisé. Rien n'avait craqué. C'était pire que ça. Ça s'était simplement usé.

Un soir, c'est lui qui avait dit :

— Parle-moi encore de l'Oubli.

La procédure exigeait une demande conjointe. Deux signatures, deux empreintes, un entretien séparé avec un scribe habilité. Le formulaire posait des questions étranges. Décrivez la nature du lien à effacer. Précisez le degré de proximité quotidienne. Partagez-vous un espace de vie ? Des habitudes alimentaires ? Des itinéraires communs ? Comme si l'amour pouvait se découper en catégories administratives. Comme si on pouvait cocher des cases pour dire ce que représentait une vie à deux.

Ils avaient rempli le formulaire ensemble, assis l'un en face de l'autre à la table de la cuisine. Elle répondait, il relisait. Parfois ils s'arrêtaient sur une question et se regardaient. Souhaitez-vous conserver la mémoire procédurale liée au sujet de l'Oubli ? Ils ne savaient même pas ce que ça voulait dire. Elle avait coché non. Il avait haussé les épaules et approuvé.

La question la plus difficile était la dernière. Tout en bas du formulaire, en petits caractères serrés, presque dissimulée : Souhaitez-vous être informés de l'application de la procédure après son exécution ?

Ils avaient longuement hésité. S'ils cochaient oui, ils sauraient qu'ils avaient oublié quelque chose. Ils vivraient avec ce trou, cette forme manquante qu'on ne peut pas nommer. S'ils cochaient non, l'effacement serait total. Propre. Invisible.

Elle avait coché non. Et cette fois, c'est lui qui avait hésité.

— Si on ne sait pas qu'on a oublié… comment on saura que ça a marché ?

Elle avait souri. Ce sourire un peu triste qu'il aimait tant, celui qui creusait une fossette unique du côté gauche.

— On ne saura pas. C'est le principe.

— Et si on ne se retrouve pas ?

Elle avait posé sa main sur la sienne. Ses doigts à elle, rugueux d'argile, sur ses doigts à lui, marqués par le fil poissé et l'aiguille. Deux paires de mains qui savaient fabriquer des choses.

— On s'est trouvés une première fois.

Le jour de la convocation, ils firent le trajet ensemble sans parler. Les rues étaient calmes. Le Quartier des Grilles bruissait déjà des préparatifs du marché. Les étals se montaient, les marchands déballaient leurs caisses. Elle nota distraitement qu'il faudrait qu'elle passe prendre de quoi manger ce soir.

L'Administratère les reçut sans cérémonie dans l'annexe dédiée. Un bâtiment trapu, fonctionnel, aux couloirs étroits encombrés de registres et d'étagères. Ça sentait la cire, l'encre et cette odeur minérale particulière que dégageait l'argile des Jarres de conservation.

Un scribe les accueillit dans sa robe grise. Un homme sec au teint de cendre, ni aimable ni hostile, dont le visage exprimait la même chose qu'un mur : rien. Il vérifia leurs noms, leur dossier, leurs signatures. Il posa quelques questions d'usage d'une voix monocorde, comme s'il récitait une liste de courses.

— Oubli sélectif conjoint, dossier 1583-OS-87. Effacement réciproque du lien affectif et des souvenirs associés. Pas de conservation procédurale. Pas de notification après intervention. Est-ce bien ça ?

C'était bien ça.

Le scribe hocha la tête, nota quelque chose dans son registre et se leva.

— Vous allez être conduits dans des salles séparées. L'Oubli est indolore. Une fois l'extraction terminée, vous serez redirigés vers la sortie. Pour éviter tout inconfort mémoriel, vous n'aurez plus aucun souvenir concernant la raison de votre venue.

Il marqua une pause. Peut-être par habitude. Peut-être une forme résiduelle de respect.

— Vous avez le droit de vous rétracter jusqu'à la séparation physique. Après, la procédure d'Oubli sera engagée.

Ils se regardèrent.

Elle détailla son visage. Les lignes au coin de ses yeux. La façon dont ses tresses tombaient sur les épaules. La petite cicatrice au-dessus de la lèvre, souvenir d'un outil qui avait glissé. Elle essaya de graver tout ça dans un endroit que l'Oubli ne pourrait pas atteindre. Elle savait que c'était inutile. Elle le fit quand même.

Lui regardait ses mains. Toujours ses mains. Ces mains qui transformaient la terre en beauté. Ces mains qui tremblaient légèrement ce matin.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa. Un baiser de promesse. Le genre de baiser réservé à une personne que l'on espère retrouver, sans pour autant savoir quand ni comment.

Et puis le scribe ouvrit deux portes, et ils se séparèrent.

*

Elle cligna des yeux.

Un couloir. Des murs pâles. L'odeur vague de la cire, de l'encre et de pierre. Elle était debout, visiblement en train de marcher vers la sortie d'un bâtiment qu'elle ne reconnaissait pas. Un bâtiment administratif, à en juger par l'aspect austère des lieux. Une annexe de l'Administratère. Elle ne savait plus pourquoi elle était venue. Un document à retirer ? Un permis à renouveler pour l'atelier ? Ça lui reviendrait surement.

Elle poussa la porte et la lumière du dehors l'accueillit. La Voûte illuminait la Cité d'un éclat opalin. On devait être au milieu du Cycle.

Elle redescendit vers son atelier. Le quartier bruissait d'activité. Les marchands interpellaient les passants, l'air charriait des odeurs d'épices et de fruits. C'est vrai. Le marché. Il fallait qu'elle passe prendre de quoi manger ce soir. Elle avait un vague souvenir de s'être fait la réflexion plus tôt dans la journée, sans savoir quand exactement.

Elle descendit vers la rue principale du Quartier des Grilles. Les étals débordaient. Elle s'arrêta devant un marchand de légumes, palpa quelques tubercules de bonne taille, en choisit trois, paya et glissa ses achats dans sa besace.

C'est en se retournant qu'elle le vit.

Un homme, un peu plus loin, devant le comptoir du marchand de fruits. Grand. De longues tresses brunes qui lui tombaient sur les épaules. Des mains larges, des mains de travailleur, qui retournaient un fruit avec une délicatesse inattendue, comme s'il évaluait la matière autant que la marchandise. Il portait un tablier de cuir roulé à la taille. Un artisan, visiblement. Un cordonnier, peut-être, à en juger par les marques de fil sur ses doigts.

Elle ne savait pas pourquoi elle le regardait. Il n'avait rien d'extraordinaire. Mais quelque chose dans la façon dont il se tenait, cette tranquillité, cette aisance, accrocha son regard et refusa de le lâcher. Elle sentit une chaleur lui monter aux joues. C'était ridicule. Elle sourit malgré elle, un sourire involontaire qu'elle n'eut pas le temps de retenir.

Il se retourna.

Leurs regards se croisèrent.

Il resta un instant interdit. Une fraction de seconde où quelque chose passa sur son visage. Pas exactement de la surprise, pas de la reconnaissance, quelque chose de plus profond, de plus ancien, comme un mot qu'on a sur le bout de la langue et qui refuse de venir. Et puis, lentement, naturellement, il lui rendit son sourire.

Il récupéra ses fruits, paya le marchand sans le regarder, et se dirigea vers elle d'un pas assuré. Celui d'un homme qui sait où il va, même s'il ne sait pas encore pourquoi.

*

Dans les profondeurs de l'Administratère, le scribe referma le registre du dossier 1583-OS-87 et apposa le cachet de clôture. Procédure exécutée. Deux signatures. Deux Oublis. Un dossier de plus.

Il se leva, prit la Jarre sur la table de travail. Une Jarre d'argile ordinaire, pas plus grande qu'un poing fermé, scellée par un bouchon de cire. À l'intérieur, tout ce qu'ils avaient été l'un pour l'autre. Chaque regard. Chaque nuit. Chaque dispute et chaque réconciliation. Chaque matin où l'un s'était réveillé avant l'autre et avait pris le temps de regarder. Tout ça tenait dans un récipient qu'on pouvait faire rouler dans la paume de sa main.

Le scribe descendit l'escalier menant aux archives. Un long couloir bordé d'étagères. Des milliers de Jarres, alignées par dossier, classées par numéro. L'air était sec et immobile. Rien ne bougeait ici. Rien ne devait bouger.

Il trouva l'étagère correspondante. Dossier 1583.

Quatre-vingt-six Jarres y étaient déjà rangées.

Quatre-vingt-six fois, ils avaient déjà fait ce choix. Quatre-vingt-six fois, la même demande, les mêmes signatures, le même baiser avant la séparation. Quatre-vingt-six fois, les mêmes formulaires remplis par des mains qui ne savaient pas les avoir déjà remplis. Et quatre-vingt-six fois, quelque part dans un marché ou une rue ou une place, un homme aux longues tresses brunes et une femme aux mains tachées d'argile s'étaient retrouvés et avaient recommencé.

Le scribe posa la quatre-vingt-septième Jarre à côté des autres.

Il ne ressentit rien. Ce n'était pas son rôle de ressentir quelque chose.

Dehors, sur le marché du Quartier des Grilles, un homme tendait un fruit à une femme qu'il venait de rencontrer pour la première fois.

Pour la quatre-vingt-huitième fois.

💬 Commentaires 5

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Alma_Mater • 20 heures, 10 minutes
Au milieu de cette histoire je me suis sentie tellement triste ! Quel gâchis d'années passées ensemble. Ensuite une respiration. Et à la fin cette douce amertume ou je n'arrive pas à savoir si je dois trouver ça magnifique ou au contraire tragique. Un peu des deux, j'imagine. Pourquoi devrait-on briser puis reconstruire au lieu de passer l'éternité à construire ?
Peut-être parce que construire ne signifie pas rester identique. C'est peut-être une éternité de reconstructions successives assez solides pour préserver quelque chose d'essentiel malgré la perte. Voilà qui me fout les boules.
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Denthil Auteur • 18 heures, 17 minutes
Je termine la chronique qui devrait arriver dans 2-3 semaines intitulée "Le Cuistelier". Elle apportera peut être un éclairage nouveau sur la décision des Amants.
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vis9vies • 2 jours, 17 heures
On espérait une fin un peu comme ça, mais au final elle est encore plus intéressante :)

L'univers me plait de plus en plus. Je crois que c'est comme ça que j'imaginais ce que devait être la fantasy, sans l'avoir vraiment trouvé jusqu'à présent ^^
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Denthil Auteur • 2 jours, 15 heures modifié
Encore un bien sympathique commentaire.
Merci énormément :)

Je pense que beaucoup de lecteurs s'attendent à trouver dans la Fantasy des quêtes épiques, de la magie flamboyante à tous les coins de rues.
Mais ça peut être aussi quelque chose de plus concret sans pour autant tomber dans la dark fantasy brutale. Un monde insolite, des rituels étranges, une culture inconnue, une géométrie non euclidienne, suffisent à planter un décors inhabituel et dépaysant.

Pour en revenir à la fin de l'histoire, je conçois qu'elle ne brille pas par son originalité. Mais à vrai dire, le cœur du récit n'est dans sa conclusion.
Il y a une partie qui développe l'univers (les processus de l'Administratère, les jarres mémoire) et une autre qui soulève certains sujets : les sentiments peuvent-ils résister à l'éternité et somme nous prédestinés à quelque chose.
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vis9vies • 2 jours, 11 heures
Ce que j'ai trouvé de particulièrement original est l'idée d'effacer juste une partie de soi. Ce pourrait être une particularité physique ou psychologique, un savoir-faire. Et effacer des souvenirs, juste une partie de souvenirs, ça me parait quelque chose de très complexe, les souvenirs étant liés à tant d'autres souvenirs au sens large. Le fait que cela soit présenté de manière simple, très naturelle, fait qu'on tombe dans la fantasy ^^

Et bien sûr, toujours ce côté roman d'apprentissage (ou d'initiation), c'est-à-dire une ouverture de l'esprit sur l'ailleurs et ce qu'on considère parfois comme l'étrange, me plait beaucoup
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