V - La Sutureuse

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 1832 mots

Elle n'avait jamais touché personne.

Pas vraiment. Pas comme ça. Dans l'autre vie, celle d'avant, celle qui s'effilochait un peu plus à chaque Cycle, on lui tendait les choses à distance respectueuse. Une coupe. Un fruit pelé. Un tissu plié. Les mains des servantes s'arrêtaient toujours à quelques pouces des siennes, comme si sa peau était un seuil qu'on ne franchissait pas.

La Gueule n'avait pas ce genre de manières.

Elle ne se rappelait pas comment elle était arrivée. Ou peut-être ne le voulait-elle pas. C'était confus. Trop. Ses souvenirs les plus clairs commençaient avec cette odeur de fer et de sueur rance qui ne quittait jamais complètement les murs des arènes.

Un Faiseur l'avait accueillie. Du moins, c'est ce qu'elle comprit plus tard. Sur le moment, elle ne vit qu'une silhouette massive assise derrière une table trop petite pour lui. Il l'avait regardée, tel un outil qu'on vient de recevoir, dit un mot qu'elle ne comprit pas. Quelqu'un la poussa vers une porte. La porte menait à une salle. La salle était imprégnée de l'odeur métallique du sang.

Elle avait un titre, apparemment. Sutureuse. Le mot lui fut jeté comme une évidence. Voici ce que tu es maintenant. Fais ton travail.

Le vieux Sutureur qui occupait les lieux s'appelait Grell. Il parlait sans desserrer les dents et la moitié de ses mots se perdaient dans sa barbe. Il était sec comme un os, avec des mains larges, grises, couvertes de cicatrices fines. Il ne la regarda pas une seule fois le premier jour. Il lui montra la salle, les tables, les bassins d'eau trouble, les linges empilés dans un coin.

— Pas de fil, dit-il. Pas d'aiguille. Tes mains, ta volonté. La chair écoute si tu parles assez fort.

Elle ne comprit pas.

— Tu apprendras, dit Grell.

Ce fut sa première leçon. Il n'y en eut pas beaucoup d'autres.

Le premier blessé arriva le lendemain.

On le porta sur une table. Un homme énorme, deux fois sa taille, le torse entaillé de l'épaule au flanc. La plaie était ouverte comme une bouche. Elle voyait les muscles, les côtes, quelque chose qui pulsait lentement sous le rouge.

— Pose tes mains, dit Grell.

Elle ne bougea pas. Ses doigts tremblaient. L'homme sur la table gémissait à travers un morceau de cuir coincé entre ses dents, et le son était… Elle n'avait jamais entendu quelqu'un faire ce son-là. Dans l'autre vie, la douleur était discrète. Une grimace derrière un éventail. Un soupir poli. Pas ça. Pas cette chose animale, primitive, qui montait du ventre.

— Pose tes mains.

Elle les posa.

La chair était chaude. Plus chaude qu'elle ne l'aurait cru. Et mouillée, et mouvante, et elle sentit quelque chose remonter dans sa gorge. Il n'y avait pas que le dégoût, pas seulement la peur, mais cette proximité insoutenable. La peau d'un autre sous ses paumes. Le sang d'un autre entre ses doigts. Toute sa vie on l'avait tenue à distance du monde et maintenant elle était dedans, les mains plongées dans ce qu'un corps a de plus vrai.

Elle vomit. Sur le sol, pas sur le blessé. Un dernier réflexe de noblesse, peut-être.

Grell ne dit rien. Il prit sa place, posa ses mains sur la plaie, et elle le vit faire. Les bords de la coupure tremblèrent, puis se rapprochèrent, lentement, comme si la chair se souvenait de sa forme d'avant. Les muscles se renouèrent. La peau se referma. Quand il retira ses mains, il ne restait qu'une ligne rouge, épaisse, encore fraîche.

L'homme cracha le morceau de cuir sur le sol maculé de sang.

— Efface-moi ça, avait-il ordonné.

Et Grell s'exécuta. Il passa une dernière fois ses doigts sur la cicatrice fraîche. Quand il eut terminé, le corps ne portait plus aucun stigmate.

— Demain, dit-il, c'est toi.

Ce fut elle. Et le jour d'après. Et celui d'après.

Les premiers Cycles furent un brouillard de sang et de terreur. Les combattants arrivaient par vagues après les sessions d'entraînement. Coupures, fractures, tendons arrachés, parfois pire. Elle apprit à poser ses mains sans trembler. Puis à sentir, sous ses paumes, la géographie d'un corps brisé. Les bords d'une fracture. Le vide où un muscle aurait dû être. L'os qui ne demandait qu'à se ressouder si on lui montrait le chemin.

Grell la corrigeait peu. Quand il le faisait, c'était en deux mots, rarement trois.

— Plus profond. — Trop vite. — L'os d'abord.

Elle comprit, progressivement, ce qu'il avait voulu dire par parler à la chair. Ce n'étaient pas des mots. C'était une pression, une direction, une intention poussée à travers ses paumes jusque dans le tissu vivant. Sa volonté s'employait à convaincre quelque chose de têtu. Comme dire à un fleuve de remonter son cours.

Souvent la chair écoutait. Parfois non.

Il y eut le bras.

Un combattant, jeune, les yeux vitreux de douleur, avec l'avant-bras cassé net. L'os pointait presque sous la peau. Elle posa ses mains, sentit les fragments, les poussa l'un vers l'autre, maintint la pression jusqu'à ce qu'ils fusionnent. Le combattant hurla. Elle tint bon.

Quand elle retira ses mains, l'avant-bras était droit. Presque droit.

Grell regarda. Palpa. Fit plier le coude au combattant, qui grinça des dents.

— Pas bon, dit Grell.

Elle avait ressoudé l'os en rotation. Un demi-pouce de décalage, peut-être moins. Assez pour que l'avant-bras ne tourne plus comme il devrait. Assez pour qu'un combattant soit diminué.

— Il faut casser, dit Grell.

Le combattant comprit avant elle. Il tendit son bras, fit un signe de la tête, et Grell brisa l'os d'un geste sec. L'outil court qu'il gardait dans sa ceinture était prévu exactement pour ça.

— Recommence, dit Grell.

Elle recommença, ignorant les gémissements, les doigts sur les fragments qu'elle venait de sentir se ressouder et qui étaient de nouveau en morceaux. Cette fois elle prit le temps. Sentit chaque arête, chaque angle. Aligna. Maintint. Attendit que l'os accepte.

Quand elle retira ses mains, Grell palpa de nouveau. Fit plier. Fit tourner.

Il ne dit rien, ce qui était sa façon de dire que c'était bon.

Elle posa la question un soir, alors que la salle était vide et que Grell nettoyait les tables avec des gestes lents.

— Pourquoi les réparer ?

Il ne leva pas les yeux.

— C'est ton travail.

— Non, je veux dire …

Elle chercha ses mots, parce que les mots de ce monde ne venaient pas toujours naturellement.

— Pourquoi ne pas les laisser mourir ? La Gueule les ramène quand ils tombent sur le sable. Je les ai vus revenir.

Grell finit son geste, posa le linge, puis la regarda. C'était peut-être la troisième fois qu'il la regardait vraiment.

— Le processus est long. Trop long. Un combattant mort, c'est parfois un cycle dans les Fosses avant qu'il revienne. Un combattant réparé, c'est au pire quelques battements. Puis il retourne à l'entraînement. Les combats n'attendent pas. Le Faiseur non plus.

Il reprit son linge.

— Et les combattants détestent revenir par les Fosses. Ce qui revient… n'est pas toujours ce qui est parti. Il peut manquer des choses. Des souvenirs, parfois. L'envie de se battre, parfois. Ça peut revenir. Pas toujours.

Il ne dit plus rien de la soirée.

*

Il y en avait un qu'elle reconnaissait.

Pas par son nom. Elle ne retenait pas les noms. Mais par le corps. Une cicatrice en étoile sur l'omoplate gauche, là où elle avait ressoudé un impact de masse. Elle reconnaissait son propre travail. Il avait voulu garder la marque.

Il revenait souvent. Trop souvent, peut-être. Après chaque session, il était là, avec quelque chose de nouveau à réparer dans une régularité presque comique. Une côte fêlée, une entaille au cuir chevelu, une épaule qui sortait de son logement.

Il ne parlait pas beaucoup. Les combattants ne lui parlaient pas, en général. Elle était un outil, comme les tables, comme les bassins. Mais celui-là, une fois, alors qu'elle lui remettait l'épaule, encore, fit un bruit qui ressemblait à un rire.

— Tu vas finir par la connaître mieux que moi, cette épaule.

Elle ne répondit pas. Mais la fois suivante, quand il s'assit sur la table avec le bras qui pendait de la manière familière, elle posa ses mains directement au bon endroit, sans chercher.

Il fit le même bruit.

C'était peut-être la compagnie la plus proche qu'elle avait trouvée ici.

*

Grell partit un matin sans prévenir.

Pas de mot, pas d'explication. Sa table était propre, ses outils rangés. Un assistant du Faiseur lui dit qu'il avait demandé à être transféré. Une autre arène. Plus grande. Plus prestigieuse. Le genre d'endroit où les combats attiraient de vrais spectateurs et où les blessures étaient à la mesure de la gloire.

Elle attendit le lendemain qu'il revienne.

Il ne revint pas.

À la moitié du Cycle, un combattant arriva avec la mâchoire fracturée en trois endroits, et il n'y avait personne d'autre qu'elle dans la salle. Elle posa ses mains. Trouva les fractures. Commença à les réduire, une par une, en parlant à l'os avec cette patience obstinée qu'elle avait apprise en regardant travailler de larges mains grises, qui désormais n'étaient plus là.

Quand elle eut fini, elle nettoya sa table. Rangea les linges. Vida les bassins.

Le geste de Grell, exactement.

*

Elle sortit une fois.

Une seule fois, après cent Cycles ou peut-être mille, mue par la curiosité, ou par un reste de cette noblesse ancienne qui croyait encore avoir droit au monde.

Le couloir débouchait sur une rue. La rue s'ouvrait sur la Cité.

Le bruit la frappa d'abord. Pas le bruit de l'arène, qu'elle connaissait tels que les chocs, les cris, le rythme presque rassurant de la violence organisée. Non. Le bruit de la Gueule elle-même. Un murmure sourd, diffus, qui venait de partout, du sol, des murs, de ce ciel sans ciel qui pesait sur tout. L'architecture des bâtiments était dérangeante, organique. Ils semblaient respirer si on les regardait trop longtemps. Et les gens, il y avait des gens partout, des visages inconnus, étranges, des regards qui glissaient sur elle ou s'accrochaient plus que nécessaire.

Elle rentra, tremblante.

La porte de l'arène se referma derrière elle et le bruit redevint celui qu'elle connaissait. Le fer. Le cuir. Le sang. Les gémissements familiers des corps qu'on abîme et qu'on répare.

Elle ne ressortit plus.

*

Elle travaille toujours pour le même Faiseur. La salle est la sienne, maintenant. Ses tables, ses bassins, ses linges empilés dans le coin exactement comme Grell les empilait. De temps en temps, on lui envoie un apprenti. Elle leur montre les gestes. Pas de fil, pas d'aiguille. Tes mains, ta volonté.

Elle ne dit pas beaucoup plus que ça. Grell ne disait pas beaucoup plus que ça.

Le combattant à l'épaule revient toujours. Plus lentement qu'avant, avec de nouvelles cicatrices qu'elle ne reconnaît pas, le travail d'un autre Sutureur, moins soigneux, dans une salle de tournoi, après un combat qui a mal tourné. Elle repasse dessus quand elle peut. Efface les traces étrangères. Garde la sienne.

Il ne fait plus le bruit qui ressemble à un rire. Mais il s'assoit toujours sur la même table, et elle pose toujours ses doigts directement au bon endroit.

Dehors, la Gueule gronde et respire et avale des âmes.

Dedans, elle répare ce qu'on lui apporte. C'est sa place. Elle l'a trouvée, les mains dans le sang de quelqu'un d'autre, un matin où elle avait encore du vomi sur le menton et la certitude absolue qu'elle allait mourir.

Elle n'est pas morte. Elle est restée.

💬 Commentaires 5

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Benebooks • 2 semaines, 3 jours
Personnellement, j'approuve ce début, être plus direct apporte en effet du changement ^^
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vis9vies • 3 semaines, 1 jour
Je ne sais pas dire pourquoi, mais j'ai trouvé le début moins immersif, comme moins travaillé, ou plus laborieux, ou du moins qui ne collait pas à ce que j'avais lu. Jusqu'à "Il y eut le bras". La suite est dans la veine des chapitres précédents ^^
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Denthil Auteur • 3 semaines, 1 jour
Je suis en effet parti sur quelque chose de plus dépouillé, plus direct. Certains concepts de la Gueule ont déjà été mis en avant et j'ai avancé plus vite vers la mise en situation.
Je voulais montrer le quotidien de certains Sutureurs et faire la différence avec les magies de guérison plus classiques qu'on trouve dans d'autres univers.
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vis9vies • 3 semaines, 1 jour
Je parlais uniquement du style ^^ Le fond, oui, c'est bien dans la lignée du reste
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Alma_Mater • 3 semaines, 1 jour
Ce recueil de textes est génial. Un fruit noir et étrange qui prend forme dans la beauté du sang et de la chair, qui respire la résignation mélancolique.
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