VII - Le Duel des Sommets

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 1758 mots

Je me lève tôt ce jour-là. Plus tôt que d'habitude et pourtant les jours ordinaires je suis déjà debout avant que la Voûte ne s'éclaircisse. Les Carrières-Mère n'attendent pas les retardataires. Mais le Duel des Sommets non plus. La Place des Trois Piliers se remplit vite. Faut pas traîner.

J'avale ma bière de Rocailles sans m'asseoir, j'enfile la tunique bien taillée que je garde pour les grandes occasions, et je sors. Dehors, les rues sont déjà animées alors qu'elles devraient encore dormir. Je reconnais des têtes. Quelques gars des Carrières, deux ou trois habitués de la taverne du Marteau Fendu où on se retrouve après les longues journées de travail. On se salue d'un signe. Pas besoin de se parler. On sait tous pourquoi on est là.

En route vers l'arène au bout de la Place des Trois Piliers.

L'Arène des Sommets qu'on l'appelle. Enfin, tout le monde l'appelle comme ça. Si elle avait un autre nom avant, je ne l'ai jamais entendu.

Les marchands sont déjà installés quand j'arrive. Longues rangées d'étals qui courent depuis les premières marches jusqu'au bout de la place. Plein d'odeurs qui se mélangent. Les Cuisteliers et les Brasselins ont travaillé toute la nuit. Des viandes grillées aux épices, des boissons dorées qu'on vend dans de grandes jarres, du pain de labeur fourré de je sais pas quoi. Ça sent bon. Je prends une part de pâtisserie chaude et sucrée que fabrique une vieille femme dont je connais le visage depuis des cycles. Elle me reconnaît. Elle me sert sans que j'aie besoin de demander.

J'aime cette journée.

C'est la seule où je dépense sans compter. Les autres fois je calcule, je mets de côté, je ne dépense pas une Larme de trop. Le travail aux Carrières paye bien mais les bons jours le corps me rappelle ce qu'il endure. Les mains, surtout. Les paumes et les jointures. La Taille et la Fondre, c'est beau à regarder quand elles sortent proprement de la paroi, mais faut y aller franchement. Les Carrières-Mère elles donnent rien pour rien. Ça fatigue le corps et la tête quand la roche est têtue. Faut mériter chaque morceau.

Mais aujourd'hui je suis pas un Chante-Pierre. Aujourd'hui je suis spectateur.

*

Je trouve ma place sur les gradins. Pas trop haut, pas trop bas. J'ai un bon angle sur le sable. J'ai pas de voisins pour l'instant mais les gens arrivent encore. Dans une heure ce sera serré de partout et on pourra plus se lever sans déranger la moitié du gradin.

J'ai apporté à manger pour la matinée. Du pain, une outre de bière de Rocaille et un morceau de fromage de Suinte que je me suis offert spécialement. Je pose tout ça sur mes genoux et j'attends.

J'aime attendre, ce jour là. L'ambiance qui monte doucement. Les voix qui se multiplient. Le bruit de fond qui devient quelque chose de vivant, la respiration de la foule qui sait ce qui va venir. On parle fort. On se raconte les derniers combats dans les arènes de quartier. On discute du challenger. On dit qu'il est fort, qu'il a battu untel et untel, que son style est différent des autres, qu'il a peut-être une chance.

On dit toujours qu'il a peut-être une chance.

J'ai assisté à beaucoup de Duels des Sommets depuis que je suis dans la Gueule. Impossible de dire combien. Les cycles se ressemblent et s'accumulent et à un moment on arrête de compter.

Ce que je sais c'est que le Primordial n'a jamais perdu.

Jamais blessé non plus. Jamais acculé, jamais mis en difficulté, du moins à ce que j'ai vu. Même les meilleurs gladiateurs que j'ai vu défier le Primordial, ceux dont le nom courait dans toute la Gueule, ceux qui remplissaient les arènes rien que par leur réputation, même eux, n'ont pas réussi à le faire trembler.

Mais invaincu ne veut pas dire invincible.

J'ai cru en certains.

Vraiment cru. Pas juste espéré comme on espère, par habitude, que le spectacle sera beau. Vraiment pensé que celui-là c'était le bon. Que les cycles avaient fini par produire un combattant assez fort pour faire la différence.

Il y a eu une femme, une fois. Une guerrière avec des jambes bizarres. Je ne me souviens plus de son nom. Je ne souviens jamais des noms. Sa statue est quelque part sur la Place des Trois Piliers, avec tous les autres. Elle se battait d'une façon que j'avais jamais vue. Souple, insaisissable, elle semblait pas toucher le sol entre deux appuis. Le public était debout dès son entrée. J'étais debout. On criait tous.

Elle a tenu longtemps. Plus longtemps que la plupart.

Et il y en a eu d'autres. Je me souviens de ce grand gaillard, un colosse avec des bras de la taille de mes cuisses. Il faisait trembler le sol à chaque coup. Ce vieil homme aussi, avec des cheveux longs et blancs. Ses attaques étaient si rapides que l'oeil avait du mal à suivre. Et celui qui avait des plaques dures sur le corps, contre lesquelles beaucoup d'armes se brisaient.

Tous partis à la fin, et pour de bon.

Le Primordial debout. L'autre dans le sable.

Y'en a qui comprennent pas pourquoi j'y vais encore. Des gars aux Carrières m'ont demandé à quoi bon puisque c'est toujours pareil. Pourquoi se lever tôt, dépenser ses Larmes, s'entasser dans les gradins pour voir la même chose recommencer.

J'essaie d'expliquer mais c'est pas facile de mettre des mots là-dessus.

Dans les arènes de quartier, de district, même dans les grands tournois, les gladiateurs se battent pour gagner mais ils reviendront quoi qu'il arrive. La mort c'est une étape. Un mauvais moment, douloureux, mais une étape quand même. Les Fosses de l'Engendrement les rendent après. La Gueule reprend ses droits.

Au Duel des Sommets c'est différent.

Celui qui gagne, il remporte le titre de Primordial accompagné de tous les honneurs et devoirs qui vont avec. Celui qui perd, il part pour de vrai. Pas de retour. Pas de renaissance. La Cité lui fait une statue mais Les Fosses s'en fichent. C'est fini.

Et ça, ça change tout.

Ça change la façon dont le prétendant entre sur le sable. La façon dont il regarde le public une dernière fois avant que la herse se referme dans son dos. La façon dont il tient son arme. Il sait. Et on sait qu'il sait. Et lui sait qu'on sait. Je le sens dans le ventre. Comme avant un gros orage quand l'air change et que les poils se dressent sur les bras.

Le Primordial entre toujours en dernier.

J'aime pas trop l'admettre mais j'aime le regarder entrer. Y'a quelque chose qui me dérange dans cette admiration, mais c'est ainsi. Quand il apparaît dans l'ouverture de la herse et que la lumière de la Voûte tombe sur sa peau sombre et sur cette affreuse épée qu'il porte au flanc, le ventre se serre différemment. C'est plus l'orage. C'est autre chose. Plus vieux. Plus profond.

Il marche pas comme les autres gladiateurs. Eux ils marchent pour la foule, le spectacle. Ils lèvent les bras, ils regardent les gradins, ils savent que des milliers d'yeux sont sur eux et ils se nourrissent de ça.

Le Primordial, il regarde personne.

Il marche comme si le sable était vide. Comme si la foule existait pas et que le combat était déjà derrière lui.

J'ai toujours trouvé ça étrange. Les autres gladiateurs que j'admire, ils aiment gagner. Ça se voit. La victoire leur fait plaisir, une chaleur dans le regard, un geste vers la foule, un sourire parfois.

Lui non.

Quand c'est fini il repart comme il est venu. Droit, lent, les yeux vers rien. Une fois j'étais assez près pour voir son visage après le combat. Juste à le regarder, j'aurais pas pu dire s'il avait gagné ou perdu.

Y'a un truc que je me suis jamais dit à voix haute.

Je pense que le Primordial a pas envie de gagner.

C'est une pensée bizarre et j'aurais l'air idiot à la sortir devant les autres aux Carrières. Ils prendraient ça pour une blague. Le Primordial invaincu depuis plus longtemps que la plupart d'entre nous ont de mémoire, et moi je dis qu'il veut pas gagner.

Et pourtant. C'est ce que je pense quand je le regarde sur le sable. Il y a un éclat dans ses yeux blancs qui ressemble pas à ce que j'ai vu chez les autres champions. Les autres ils se battent pour leur titre, leur réputation. Une vie dans de bonnes arènes avec de beaux appartements et les sacs de Larmes qui vont avec. Et s'ils se croient assez forts, ils défient le Primordial pour l'arracher de son trône et prendre sa place.

Lui, je sais pas pourquoi il se bat. Je ne pense pas que ce soit pour sa vie. Il a l'air fatigué d'être là. Mais alors pourquoi il continue ?

Aujourd'hui y'a un nouveau challenger.

J'ai entendu son nom dans les rues ce matin. On dit qu'il esit différent. Qu'il a une façon de lire les combats que personne avait vue avant. Qu'il a gravi les échelons, pas comme les autres, pas par la force brute ou le talent pur, mais autrement. De la tête autant que du bras.

J'ai entendu ça à propos d'autres prétendants aussi.

Mais cette fois la façon dont les gens en parlent est différente. Plus calme, plus sérieuse. Moins de grands gestes et de voix qui montent.

Je finis mon fromage de Suinte. Il est salé et crémeux. Un bref instant, je suis jaloux des Cuisteliers qui savent transformer la Chyme grise et fade en nourriture goûteuse.

Les gradins sont pleins maintenant. L'air est chaud malgré la fraîcheur habituelle de la Voûte. Des milliers de corps serrés les uns contre les autres, des milliers de voix qui font ce bourdonnement grave que j'aime par dessus tout. Quelqu'un derrière moi parle fort de cotes et de paris. À ma droite un couple. Lui est arrivé dans la gueule depuis peu et regarde partout avec des yeux comme des assiettes.

Un battement sourd monte des profondeurs de la Cité. Mes tripes en résonnent.

La herse commence à se lever.

*

Je vous dirai pas comment ça s'est fini.

Pas parce que j'ai pas envie. Parce que vous le savez déjà, vous le saurez, ou vous étiez là vous aussi dans les gradins, avec votre propre morceau de fromage, votre outre de bière et vos espoirs.

Ce que je peux vous dire c'est que j'y retournerai.

Au prochain Duel des Sommets, quel que soit le challenger, quel que soit ce qui se sera passé entre temps, je me lèverai tôt, j'enfilerai ma tunique bien taillée et j'irai prendre ma place dans les gradins.

Parce que un jour, peut être, la herse se relèvera et ce sera le Primordial qui aura un éclat différent dans ses yeux blancs.

Je veux être là quand ça arrivera.

Si jamais ça arrive.

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