XV - Le Veilleur
Il n'avait pas de nom. Ou, s'il en avait un, la pierre l'a bu pour ne jamais le rendre.
On l'appelait le Veilleur. Ou le Fou. Ça dépendait de qui en parlait et, surtout, de qui écoutait. Les habitants du Quartier des Soupirs utilisaient le premier. L’Administratère, le second. Les deux avaient probablement raison.
Je ne l'ai jamais vu moi-même. Tout ce que je sais me vient de Brume, une Exploratrice de la guilde. Elle traversait souvent le Quartier des Soupirs pour accéder à un réseau de Plis secondaires qui serpentaient sous les fondations du district. Elle m'a raconté l'avoir croisé plusieurs fois avant que les choses ne tournent mal. Ce qui suit, c'est son récit, pas le mien. Moi, je ne fais que le répéter.
Le Quartier des Soupirs n'avait rien de remarquable. Un amas de ruelles étroites coincées entre le district des Forges et les premières bâtisses de l'Arène des Épines. Le genre d'endroit où l'on passe sans s'arrêter, où l'on vit sans faire de bruit. Les bâtiments y étaient bas, tassés les uns contre les autres comme des vieillards frileux. Quelques échoppes vendaient du tissu bon marché ou des outils de seconde main. Rien qui ne mérite qu'on s'y attarde.
C'est sans doute pour ça qu'il l'avait choisi.
Brume m'a dit qu'il était apparu un jour, sans prévenir. Maigre, barbe et cheveux hirsutes, les yeux enfoncés dans des orbites creuses et vêtu de la simple tunique que reçoivent tous les nouveaux arrivants. Personne ne lui a demandé d'où il venait. Dans la Gueule, on apprend vite que le passé des gens importe peu. Il s'était installé sur une petite place du quartier, agrémentée de bancs en pierre polis par le temps. Il venait là, tous les jours, pour s'asseoir sur le rebord d'une petite fontaine placée au centre.
Dans les premiers temps, il ne parlait pas. Il regardait. Il observait les passants avec une attention tranquille et douce. Les gens le contournaient sans lui prêter plus d'attention qu'à un caillou sur la route. Il faisait partie du décor, rien de plus.
Et puis un jour, il a ouvert la bouche.
Brume se trouvait sur la place ce matin-là. Sa guilde l'avait mandatée pour aller vérifier un Pli qui démarrait près de la fontaine. C'est la voix de l'homme qui l'a arrêtée net. Profonde, posée, calme. Trop calme. Dans la Gueule, personne ne parle calmement. On crie, on négocie, on menace et on marchande dans un torrent de mots. Ses paroles à lui s'écoulaient, lentement, régulièrement.
Il ne promettait ni richesse, ni gloire. Il ne promettait pas la victoire dans les arènes ni la faveur des puissants. Il promettait un sens. Il disait que la souffrance dans la Gueule était une épreuve. Que le sang versé dans le sable n'achetait rien. Il disait qu'il y avait quelque chose au-delà de la Voûte. Quelque chose de plus grand que la Cité. Quelque chose que la pierre ne pouvait écraser.
Brume m'a avoué qu'elle avait écouté plus longtemps qu'elle ne l'aurait voulu. Cela l'avait mise en retard pour son Pli. Elle s'en fichait.
Au début, ils n'étaient qu'une poignée. Trois, quatre personnes assises autour de lui sur la place. Des gens du quartier, pour la plupart. Un forgeron à la retraite. Une couturière dont l'échoppe ne voyait plus un client depuis des cycles. Un Dos-Brisé qui traînait là parce qu'il n'avait rien de mieux à faire. Rien d'inquiétant ou qui sorte de l'ordinaire.
La Gueule laissa faire, patiente et curieuse.
Brume disait que c'était le plus terrifiant dans cette histoire. Le silence de la Cité pendant tout le temps où elle observait. Comme un prédateur, tapis dans l'ombre, les sens rivés sur sa proie.
Plusieurs cycles passèrent. Le petit groupe grandit. Dix personnes. Vingt. Cinquante. Ils venaient de plus en plus loin. Non seulement du Quartier des Soupirs, mais aussi des quartiers voisins. Des artisans du district des Forges. Des Gratte-Carcasses de la Suintière. Même quelques combattants mineurs des arènes secondaires, plus habitués à la défaite qu'à la gloire.
Certains pleuraient en l'écoutant. Brume me l'a confirmé. Des hommes et des femmes qui n'avaient pas versé une larme depuis leur arrivée dans la Gueule se retrouvaient le visage ruisselant, assis sur la pierre tiède, à écouter un homme sans nom leur dire que leur douleur comptait. Que leur existence avait un poids au-delà de ce que la Cité voulait bien leur accorder.
L'espoir est une épice rare dans la Gueule. Et la Cité semblait savourer cet arôme nouveau qui montait des ruelles.
Brume continuait ses passages réguliers dans le quartier. Son Pli n'avait pas bougé, mais elle remarquait d'autres changements. Les rues autour de la place paraissaient plus larges qu'avant. Les bâtiments s'étaient imperceptiblement écartés, offrant plus de place. Le débit de la fontaine, celle où le Veilleur s'asseyait chaque jour, avait augmenté, passant d'un mince filet à une cascade bouillonnante.
La Cité faisait de la place pour le spectacle.
Brume m'a dit qu'elle aurait dû comprendre à ce moment-là. Quand la Gueule te facilite la vie, ce n'est jamais par générosité. C'est qu'elle t'engraisse.
La foule continuait de grossir. Le Veilleur parlait désormais deux fois par jour : à la Montée et au Déclin. Ses mots n'avaient pas changé, mais leur effet s'amplifiait. Des gens quittaient leur travail pour venir l'écouter. Des artisans fermaient boutique. Des combattants annulaient leurs inscriptions aux tournois. Un murmure courait dans les quartiers avoisinants. On parlait d'un homme qui avait trouvé une vérité. On parlait de paix. On parlait d'autre chose.
Et c'est cet « autre chose » qui posa problème.
Un soir de grande lice, l'Arène des Sommets réclamait son tribut de clameurs. Les gradins devaient rugir. Le sable devait boire. Les parieurs devaient miser et les perdants devaient payer. C'était la mécanique fondamentale de la Gueule, son cœur battant, le rythme qui faisait tourner toute la machine.
Mais ce soir-là, la place du Veilleur était pleine.
Brume m'a raconté qu'elle l'avait vue depuis les hauteurs d'une terrasse voisine, là où son Pli commençait. La place était noire de monde. Ils étaient des centaines, peut-être plus, serrés les uns contre les autres, silencieux, tournés vers l'homme sans nom.
Ils n'étaient pas allés voir le sang couler. Ils étaient restés pour communier. Ils ne nourrissaient plus la bête. Ils nourrissaient leur âme.
Pour la première fois, l'homme se leva. Sa voix prit de la force tandis qu'il continuait de s'adresser à la foule. Il suppliait ceux qui étaient là de tourner le dos au spectacle de la violence, de sauver leurs âmes, de répandre ses paroles à travers la Cité.
Brume m'a dit qu'à cet instant précis, elle avait senti le Pli trembler. Un frisson inhabituel. Ce passage était resté stable depuis des strates. Maintenant, il se déformait.
Elle a couru.
La réponse de la Gueule ne fut pas un éclair divin. Il n'y a pas de dieux ici, il n'y a que l'architecture.
Ce fut un grondement sourd, venu de ses entrailles. Un son si grave qu'on le sentait dans les os avant de l'entendre. Brume avait suivi dès que possible un autre Pli qui la mena trois quartiers plus loin sur une haute terrasse. Elle s'est retournée vers le Quartier des Soupirs. Elle a tout vu.
Les rues se froissèrent comme du papier. Les murs qui s'étaient si obligeamment écartés pour accueillir les foules se rapprochèrent. Lentement d'abord. Puis plus vite. Les bâtiments ne s'effondraient pas, mais se repliaient sur eux-mêmes avec une précision délicate. Les toits s'abaissaient. Les portes se scellaient. Les fenêtres se comblaient de pierre telles des paupières qui se ferment.
Brume a entendu les cris. Nombreux sont ceux qui les ont entendus. Des quartiers entiers se sont réveillés cette nuit-là en sursaut, tirés du sommeil par un hurlement collectif qui montait du Quartier des Soupirs.
Ceux qui tentèrent de fuir trouvèrent les Vélés aux carrefours.
Les gardiens se contentèrent de barrer les routes, immobiles et muets, repoussant les fidèles qui se pressaient contre eux vers les ruelles qui se refermaient déjà dans leur dos. Certains supplièrent. D'autres frappèrent les Vélés à mains nues. D'autres encore restèrent debout, parfaitement calmes, le regard tourné vers la fontaine de la place.
Brume m'a dit que le Veilleur n'avait pas bougé. Elle l'avait aperçu une dernière fois, debout au milieu de ses fidèles, les bras le long du corps, le visage levé vers la Voûte. Sans crier ni prier, il regardait la pierre se refermer alentour comme les mâchoires de quelque chose d'immense et d'affamé.
La Gueule ne paraissait pas chercher à détruire, mais à digérer. Et une nuit, le quartier se referma sur lui-même.
Au matin, il n'y avait plus de place. Plus de fontaine. Plus de ruelles étroites ni de boutiques de tissu bon marché. Plus de prêcheur. Plus de fidèles. Juste un mur lisse, aveugle, sans porte ni fenêtre. Un pan de pierre uniforme, unique vestige d'un quartier qui semblait n'avoir jamais existé.
Brume y est retournée le lendemain. Son Pli avait disparu avec le reste. Elle a posé la main sur le mur. Elle m'a dit qu'il était tiède et que, si l'on collait l'oreille contre la surface, on entendait quelque chose. Pas de cris ni de voix, mais un grognement lent, régulier, comme le bruit d'un estomac qui travaille.
Elle n'y est jamais retournée.
L'histoire du Veilleur a fait le tour de la Cité en quelques cycles, à croire que la pierre elle-même l'avait murmurée à chaque oreille. Le message était simple. Limpide. Impossible à mal interpréter.
La Gueule avait rappelé sa seule loi.
Tu peux haïr ta cage. Mais tu ne dois regarder qu'elle.
💬 Commentaires 1
Je ne sais pas si je vais continuer l'histoire de la Gueule mais au moins, ces Chroniques sont terminées. :)
Merci à celles et ceux qui auront eu la patience et le courage d'aller jusqu'au bout.