XIV - La Dame

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 2183 mots

La taverne du Bon Vivant n'était pas le genre d'endroit où l'on venait pour être seul. On y venait pour le bruit, la chaleur des corps serrés, la promesse d'un en-cas et l'odeur de Fer-Piquant qui imprégnait les murs depuis plus de cycles qu'Avesthe ne pouvait en compter. On s'y rendait pour oublier la journée ou pour la prolonger, selon l'humeur.

Avesthe, lui, y venait pour servir et écouter.

Il tenait le comptoir depuis si longtemps que la plupart des habitués avaient oublié qu'il avait eu un autre métier avant. Quelques-uns se souvenaient vaguement qu'il avait travaillé aux Carrières-Mères, à quelques rues d'ici. Lui n'en parlait jamais. Le Bon Vivant était sa vie désormais, et ça lui suffisait. Il connaissait ses clients par leurs habitudes plus que par leurs noms : le grand aux épaules larges qui commandait toujours deux chopes et n'en buvait qu'une ; la femme aux yeux dorés qui choisissait systématiquement la table du fond et regardait la porte ; le vieil homme qui racontait les mêmes histoires en les améliorant à chaque fois.

Ce soir-là, son attention se porta sur une table de cinq.

Trois hommes, deux femmes. Des artisans et des ouvriers, à en juger par leurs mains et leurs vêtements. Avesthe ne les reconnaissait pas. Nouveaux dans le quartier, ou du moins pas des habitués. Ils avaient commandé une grande jarre de Vive-Brume à partager et des bâtonnets de Vrille, à l'arôme fumé et au goût salé, légèrement pimenté. Ils parlaient fort avec l'aisance de gens qui se connaissaient depuis longtemps.

Avesthe ne les écoutait pas vraiment. Il essuyait ses chopes, rangeait, circulait. Jusqu'au moment où le mot Dame se détacha du brouhaha ambiant.

Il ralentit et tendit l'oreille.

C'était la plus petite des deux femmes qui avait lancé le sujet. Une Fuseleuse, peut-être. Ses doigts portaient les marques caractéristiques du travail sur la Trisse. Elle parlait avec l'enthousiasme de quelqu'un qui vient de découvrir quelque chose et ne peut pas le garder pour soi.

— Je vous dis que c'est elle que j'ai vue ce matin près de l'arène de Grise-Poussières. Un masque de nacre, une robe longue et splendide, fendue jusqu'à mi-cuisse, des cheveux relevés avec des épingles argentées pour les retenir. Impossible de se tromper.

— T'as jamais croisé son chemin, se moqua l'homme en face d'elle, trapu avec une barbe mal taillée. Comment tu peux être sûre que c'était bien elle ?

— Le masque. Personne d'autre ne porte un masque comme ça dans toute la Gueule, sans trou pour la bouche ni les yeux. Tu le sais aussi bien que moi.

— Elle en a plusieurs, ajouta l'autre femme, la plus grande des deux.

Elle avait les épaules larges, et sa tunique portait encore les marques du harnais typique des Dos-Brisés.

— J'ai entendu dire que chaque masque correspond à une humeur. La nacre pour les apparitions officielles. L'albâtre quand elle ne veut pas qu'on l'approche. Un en bois laqué rouge qu'elle porte en deuil des plus grandes Lames. Un saphir pour la nuit. Un autre…

Un reniflement ostensible du trapu l'interrompit.

— Et un marron pour les latrines ? C'est n'importe quoi.

La grande le fusilla du regard.

— Surveille tes paroles, cingla-t-elle en le pointant avec une Vrille à moitiée machonnée. Je doute que la Dame apprécie les moqueries.

Le plus jeune du groupe, blond avec des taches de rousseur intervint.

— Moi, on m'a raconté qu'elle n'en portait qu'un. Toujours le même et depuis toujours. Elle ne l'enlève jamais. Même pour dormir. Même pour…

Ses joues s'empourprèrent.

— Pour quoi ? demanda la Fuseleuse.

— Pour… pour rien.

Les rires éclatèrent, spontanés.

Avesthe partit remplir une chope à l'autre bout du comptoir avant de revenir, l'oreille toujours aux aguets.

— C'que je veux savoir, reprit le trapu, c'est ce qu'y a dessous.

— Des cicatrices, souffla la Dos-Brisé. C'est ce que beaucoup soupçonnent. Tellement anciennes et laides que même les Sutureurs ne pourraient rien y faire.

— Quel genre de cicatrices ?

— Celles qui nous marquent quand on a vécu trop longtemps et que le monde ne vous a pas épargné.

Le blondin fit claquer sa langue.

— J'ai entendu le contraire. Qu'elle est d'une beauté tellement… absolue que personne ne peut la regarder sans que ça ne laisse des traces. Un type du district des Grilles aurait vu son visage par accident une fois. Le lendemain, il aurait marché droit dans un Puits du Vide de son propre chef.

Le silence se fit un instant autour de la table.

Le dernier du groupe, un homme grand et maigre avec un œil unique au milieu du front, se caressait le menton, l'air pensif. Il prit la parole après une brève inspiration.

— Peut-être que ce n'est ni l'un ni l'autre. Peut-être qu'en dessous, il n'y a rien de particulier. Un visage ordinaire. Et c'est pour ça qu'elle le cache.

Le trapu faillit recracher sa gorgée.

— Pourquoi qu'elle cacherait un visage ordinaire ?

— Parce qu'un visage ordinaire détruirait le mystère. Et le mystère, c'est son pouvoir.

Le cyclope fit un signe de tête entendu et se rejeta en arrière, l'air satisfait.

Avesthe s'approcha et débarassa l'assiette de Vrilles vidée par les cinq. Personne ne fit attention à sa présence.

— Pour ma part, ce qui m'intéresse, ce n'est pas le masque, relança la Fuseleuse. Non, ce n'est pas le masque, c'est le reste. Ce qu'elle fait vraiment, ce qui fait son pouvoir.

— Elle dirige l'Administratère, évidemment, maugréa la grande femme.

Le jeune homme blond secoua la tête.

— Non. Je suis presque certain que l'Administratère se dirige lui-même. Elle dirige… elle dirige autre chose.

— Comme quoi ? s'enquit celui qui n'avait qu'un œil.

Le trapu abattit sa chope vide sur la table avant de s'essuyer les lèvres d'un revers de manche crasseuse.

— Les Vélés, pour commencer. Z'avez remarqué ? Quand les Vélés pointent leur fichu nez, c'est toujours dans l'intérêt de la Cité. Jamais pour un artisan ou un commerce, à moins qu'y soit affilié à une arène ou à l'Administratère. Non, c'est toujours lié à la Cité.

Le blondin le regarda, troublé.

— Elle serait la protectrice de la Cité d'après toi ?

— J'suis sur de rien. J'pense juste que c'est elle qui décide ou et quand ces sales bestioles interviennent.

L'homme à l'œil unique resta un instant à contempler le fond de son verre et prit un ton grâve.

— Moi, j'ai entendu dire qu'elle se nourrit de ceux qui sont jetés dans le Vide. Elle boit leur essence et dévore ce qui reste.

La Fuseleuse lui jeta un regard apeuré.

— Arrête.

— Je ne fais que rapporter ce qui se dit.

Elle haussa les épaules, réprimant un frisson,.

— On dit n'importe quoi.

La grande femme jeta un regard circulaire à ses compagnons et se pencha en avant, les invitant à faire de même. Elle prit la parole en baissant la voix.

— Et ses amants ? Est-ce que c'est aussi n'importe quoi ? On raconte qu'elle en a eu beaucoup. De tous genres, de tout âge. Même le Primordial aurait eu une histoire avec elle. Et une fois lassée, elle utilise l'Oubli.

— Pour qu'ils parlent pas, affirma le trapu.

— Ou pour qu'ils ne souffrent pas, nuança la Fuseleuse.

— Ou pour qu'elle ne souffre pas, ajouta doucement le jeune homme aux taches de rousseur.

Ils se réinstallèrent dans le silence qui s'ensuivit. Celui-là dura plus longtemps.

— J'ai connu quelqu'un, dit le cyclope. Enfin, connu… J'ai fait appel à ses services quelques fois. Un Veineur, très bon Coursier. Il connaissait ses Plis mieux que personne. Un jour, il m'a raconté avoir croisé la Dame et le lendemain, plus rien. Il n'est plus venu travailler à la guilde. Ils m'ont dit qu'il était parti comme ça, sans prévenir. Et quand j'essaie de me souvenir de son visage, je ne vois que du flou.

Le blondin resserra ses mains sur son verre.

— Tu crois que c'est elle ?

— Je crois que la coïncidence est trop belle.

— Ou trop commode, ricana le trapu. C'est facile d'attribuer toutes les disparitions à la Dame. Si elle avait prononcé un Oubli, tu t'souviendrais même plus de l'existence de ton Veineur. T'essayes de trouver une explication au hasard.

— Dans la Gueule, je ne crois pas au hasard souffla la Fuseleuse avant de finir sa chope d'un trait.

— Et moi, je crois que tu as juste une mauvaise mémoire, rajouta la grande femme. Je ne compte plus les cycles qui se sont écoulés depuis que tu as promis de me payer pour mes services pendant ton déménagement, en oubliant régulièrement de le faire.

Une volée de rires francs s'éleva devant la mine contrite de l'homme à l'œil unique.

Avesthe repassa à leur hauteur. La jarre de Vive-Brume était quasi vide. Il proposa d'en apporter une autre. Ils acceptèrent de bon cœur.

Il revint avec la jarre, la posa, s'attarda à essuyer quelques éclaboussures sur la table.

— Et toi ? dit soudain l'homme trapu.

Avesthe leva les yeux vers lui.

— Tu nous écoutes depuis un moment.

Il n'y avait aucune accusation dans le ton, juste un constat.

— C'est mon métier d'écouter, dit Avesthe, autant que de servir.

— T'as une histoire à partager sur la Dame ?

Il hésita, essuya encore la table, puis posa son linge sur l'épaule. Il prit le temps de dévisager ses cinq clients tandis qu'un faible sourire naissait sur son visage.

— J'en ai une, dit-il. Mais ce n'est pas une rumeur. C'est quelque chose que j'ai vu.

Ils se turent. Même le trapu.

Avesthe se pencha légèrement et posa ses mains sur la table. Il prit sa voix la plus profonde, celle du confident.

— Il y a longtemps de ça. Des éclipses, peut-être des ombres, je ne sais plus exactement. C'était une journée ordinaire. On approchait de la fermeture et la salle était presque vide. Il n'y avait plus qu'un type au comptoir, seul, qui buvait sans parler. Moi, je m'occupais de mes affaires.

Il fit une pause. Son regard passait de l'un à l'autre.

— Et elle est entrée.

Les yeux de l'auditoire s'écarquillèrent.

La Dos-Brisé se rapprocha un peu du cyclope. Le blondin et la Fuseleuse échangèrent un bref regard. Le trapu déglutit bruyamment avant de demander :

— Là ? Dans la taverne ?

— Là. Dans la taverne.

— Comment as-tu su que c'était elle ? demanda la Fuseleuse.

— Le masque, l'étoffe de la robe. Les cheveux, retenus par une aiguille. Et l'odeur. Un parfum de fleurs inconnues, quelque chose que je n'ai jamais senti, ni sur mon monde, ni ici. Elle s’est assise au comptoir, à deux tabourets de mon dernier client Elle n'a rien commandé. Elle est juste restée là, immobile.

— Et alors ?

— Alors j'ai attendu. Je n'avais pas envie de me risquer à un geste malheureux. Le type à côté d'elle l'a à peine regardée avant de retourner contempler le fond de sa chope. Et elle, la Voûte seule sait ce qu'elle regardait à travers ce masque lisse, sans trous. Elle est restée, ses mains aux doigts fins posées à plat sur le comptoir. Longtemps.

Il prit une longue inspiration.

— Lorsque le dernier battement de la journée a résonné, sa main est remontée à ses cheveux et a retiré l'épingle qui les maintenait en place. Libérés, ils se sont déroulés jusqu'à sa taille. Ils étaient soyeux, d'un noirs si profond qu'ils n'accrochaient aucune lumière. Ensuite, elle a incliné sa tête, comme si elle était libérée d'un lourd fardeau. Et là, j'ai entendu…

Les cinq étaient suspendus aux lèvres d'Avesthe.

— Un long soupir.

Il y eut quelques interjections de surprise.

— Et puis le gars a dit quelque chose. Je ne sais plus quoi exactement. Quelque chose comme : « Vous avez l'air fatiguée ». Juste ça. Sans même tourner la tête pour la regarder.

— Elle a répondu ?

— Elle a répondu. La voix était claire malgré le masque. Elle a dit : « Oui ». Un seul mot. Et dans ce mot, il y avait quelque chose que… je ne saurais pas vous expliquer. On aurait dit de la tristesse. Mais c'était plus lourd que ça. L'aveu de quelqu'un qui n'aurait connu que la fatigue pendant une infinité de strates.

La table resta silencieuse.

— Elle est restée encore un moment. Puis elle est partie. Sans commander. Le type au comptoir l'a regardée sortir, et il m'a demandé qui c'était. Je lui ai dit que je ne savais pas.

— Pourquoi t'as dit ça ? demanda le trapu.

Avesthe reprit son linge en main.

— Parce que j'avais l'impression que c'était ce qu'elle aurait voulu.

Le silence s'installa un moment autour de la table avant que le trapu ne le rompe en riant.

— Sacrée histoire, tavernier, t'as bien failli m'avoir avec ta fable de Dame qui descend visiter les insignifiants de la Gueule.

Pour toute réponse, Avesthe sourit et pointa du doigt un cadre suspendu derrière le comptoir. Un cadre réalisé dans ce bois d'un noir d'encre que les plus talentueux bûcheliers savent sublimer à partir de la sylve. Un cadre au centre duquel trônait une longue aiguille d'argent finement ciselée.

La mâchoire du trapu s'affaissa. Avesthe retourna derrière son comptoir. La table des cinq resta silencieuse un long moment. La nouvelle jarre se vida plus lentement que les précédentes.

Dehors, la Voûte s'assombrissait. Quelque part dans la Cité, des ombres encapuchonnées commençaient leur ronde.

Et sur la Place des Trois Piliers, au plus haut balcon de sa Loge, une silhouette élancée contemplait la Cité, son masque de saphir lisse tourné vers la taverne du Bon Vivant, perdue au loin derrière une mer de toits.

💬 Commentaires 1

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Alma_Mater • 1 semaine, 2 jours
Le mystère reste entier, mais qui dit grande fatigue sous-entend grande responsabilité ? Est-ce qu'elle serait vraiment la protectrice de la cité ? En tout cas ils ont l'air d'avoir vu juste au moins sur les masques, alors pourquoi pas sur le reste ? Est-ce qu'elle sait qu'ils parlent d'elle ou est-ce qu'elle a un lien particulier avec cette taverne ? Très chouette segment, plein de questions restées sans réponses et curieusement, j'adore ça.
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