Conte de focs
Il n’était pas qu’une fois, mais la fois dont je me souviens a marqué mes jeunes années. Mon grand-père disait qu’il n’y en avait pas deux comme lui, mais en prenant des centimètres, j’ai appris que d’autres avaient fait des leurs, tout comme celui que je connaissais et dont je vais relater l’histoire.
Il était apparu un matin pas beau, un de ces matins d’automne qui ont déjà l’odeur de l’hiver, lorsque les premiers passants avaient mis le cache-nez dehors. En entendant un hennissement enroué au-dessus de leurs têtes, ils avaient levé les yeux, s’étaient frottés les paupières, avaient éternué un bon coup et avaient cru que la gnôle du petit déjeuner avait pris des degrés sans en parler à personne. Les doutes s’envolèrent avec les premiers nuages poussés par le soleil. Ils durent se rendre là où l’évidence gîtait : le tilleul centenaire qui trônait depuis soixante ans sur la place était habité !
Les premiers temps, le bourgmestre avait remué des bras et des textes de lois pour le faire descendre. Mais les troubles à l’ordre des choses n’avaient pas grande incidence sur le public. Là-haut, le nouvel arrivé essuya dédaigneusement les injures de l’huile qui coulaient sur sa fière crinière. Puis le curé avait promis enfer et remises de péchés pour qui saurait convaincre cette âme perdue à reprendre une place décente. Les peines furent égarées et le curé déclara que reprendre du confit était partir d’un pied qui sentait bon. On sait maintenant pourquoi les églises embaument.
Après la criée, la poissonnière prit quelques invendus et les lança dans les branches. Il fallait voir comme ils étaient happés en plein vol ! Je ne faisais pas mieux avec les mouches lors de la leçon d’histoire mais, dans son arbre, nulle maîtresse d’école pour le ramener sur terre. Pour le reste, lorsqu’il ne pleuvait pas, il y avait la fontaine de Saint Foc qui sourdait entre les racines du tilleul, la seule de tout le royaume à jaillir en eau salée et sans qui la mer n’aurait pas eu le même goût.
L’on s’habitua. À laisser un « Pour-lard » chez la marchande de poissons. À ne pas stationner trop longtemps près de la fontaine. À lever les yeux et marcher dans les merdes de chien. À avoir un autre sujet de conversation que le temps qu’il allait faire.
Il y avait toujours quelques boit-sans-soif qui se rassemblaient sous le tilleul pour discuter sans faim sur ce qu’était l’animal. Était-ce un lion ? Un veau, ou peut-être un léopard ? Il était difficile de distinguer le sexe de l’ange dans les branchages, mais certains admettaient qu’il arborait l’air au teint de félin, d’autres qu’il braillait comme un veau alors que leurs contradicteurs ne repéraient que les crocs acérés d’un terrible prédateur. Là-haut, il y en avait un qui se frisait les moustaches. Même le comte de Faucon Fesse, éminent érudit en toutes sciences, qui commençait toujours ses phrases par « Faut que j’vous dise… » et qui parlait toujours de lui-même comme s’il avait été son propre cousin, finit par admettre : « Faut que j’vous dise qu’il n’en sait rien ! »
Quand il y eut plus de feuilles au pied de l’arbre que dans sa frondaison, le voisinage s’inquiéta : « Le pauvre, il va s’enrhumer et va nous cracher dessus en toussant ! » Des hommes allèrent chercher la grande échelle du père Gildas qui ne pouvait se déplacer que sur huit bras et la dressèrent contre le tilleul. Le jeune Malou y monta et déploya sur la cime les deux focs rapiécés que son père gardait au kazou. En redescendant, sa position nouvelle permit à Malou une réflexion sensée : « Mais p’têt qu’il aime pas les yankees… » On observa les réactions de l’arbre et comme rien d’inhabituel ne se produisit, on admit que les yankees étaient les bienvenus, que le lard au tilleul en faisait peut-être même partie… Et on en profita pour baptiser ce nouvel arrivant « Yankee ».
Maintenant, il avait un nom. Ce n’était plus un inconnu. Il était intégré au village. Il était adopté. Le bourgmestre tirait son menton jusqu’aux semelles de ses souliers vernis et le curé passait mener sa barque au large.
Comme je l’ai dit, cela dura tout le temps de ma scolarité à la petite école. Aux grandes vacances qui suivirent ma dernière année, l’été flamboya et une sécheresse comme n’en avait jamais connu le tilleul centenaire s’installa. Chacun se terrait dans les recoins sombres et, dans l’arbre, on entendait presque la graisse du Yankee grésiller. La source de Saint Foc avait cessé de sourdre et ne rejetait plus que du sel. Elle restait sourde aux prières, mais chacun pensa que les eaux taries seraient une bonne compagnie au Yankee, et l’on ne s’inquiéta pas de l’outre sans mesure.
Puis, comme pour toute sécheresse, aussi terrible puisse-t-elle être, le ciel mit fin au supplice. Un orage grincheux éclata à la mi-août, faisant fuir tous les matous. Il y eut éclairs et craquements sinistres et au petit matin le désastre s’étalait dans la fontaine. La plus grosse branche du tilleul avait atterri brutalement en plusieurs troncs idiots et son extrémité s’était fichée à la verticale au centre de la source.
Et l’arbre bruissait en solitaire…
L’on eut beau scruter le tilleul, chercher sous les feuilles, déblayer les branchages brisés, il fallut se résoudre à l’impensable : il n’y avait plus aucune trace du Yankee !
Alors qu’il aurait dû se réjouir, le village fut en deuil. Un seul être n’est plus et c’est le monde qui meurt. La poissonnière devint morose, le bourgmestre se pavana et le curé repartit à la chasse aux oies. En face de la fontaine de Saint Foc qui s’était remise à recracher son eau salée, la terrasse du Café Dans son foc manquait d’animation. Entre deux silences qui se prolongeaient, ce fut Loïc, l’ancien facteur, qui eut le dernier mot : « Il a eu raison (il parlait du Yankee). Il a compris qu’à rester dans son arbre, il n’avait que l’R de la liberté et qu’il lui manquait des lettres dans la correspondance. Moi, j’crois pas que ce soit l’orage qui ait cassé la branche ! C’est tout l’lard qu’il avait accumulé qui a donné du poids à la décision. Il est parti où phoqu’on aillent tous : rejoindre le grand océan d’où, sans faire de vague, les vagues écument le sable des existences dingues. C’est là qu’est la vraie liberté, celle qui a tous les airs et toutes les ailes de la vraie vie. »
Depuis, personne n’a revu ce voisin un peu loufoque qu’on imagine heureux à jouer dans les rouleaux des marées, mais on reparle encore souvent de cette aventure entre nous, jamais devant les étrangers. Pour qui nous prendrait-on si, avec ces rieux, nous devisions de la vie des phoques dans les arbres ?
La branche plantée dans la source, qu’on n’avait pu retirer lors du nettoyage qui avait suivi l’orage, se mit à bourgeonner au printemps suivant. On l’avait immédiatement baptisée « Le Yankee ». Maintenant, deux tilleuls centenaires et enlacés ombrent la place de Saint Foc, où une étonnante source roule ses eaux salées sur la joue de la crève pour rejoindre le vaste océan…
août 2015
💬 Commentaires 20
J'ai plus qu'aimé ! :)
Très agréable à lire et relire.