IV - Sanguine
Un silence religieux régnait dans l'appart. Simon, doctorant en littérature, s'était levé tôt pour plancher sur sa thèse.
Mya, toujours en pyjama, avait elle aussi rejoint son bureau, juste en face de celui de Sissi.
Très absorbé par son travail, il l'avait salué d'un rapide signe de tête avant de se replonger dans ses recherches.
Mya détestait les lundis. Celui-ci encore plus que les autres.
Le soleil était revenu et réchauffait doucement la pièce. Elle leva le nez vers les fenêtres, soupira, puis sortit ses sanguines et une feuille Canson à grain.
Simon lui lança un regard en coin.
Quand Mya soupira bruyamment pour la quatrième fois, Simon s'interrompit. Il frotta son front nerveusement.
« Oh putain ! C'est pas vrai, elle a un souci cette clim !
— Hein ? Quelle clim ?
— Toi pardi ! Tu pompes l'air.
— Me suis pas rendue compte...
— De toute façon, j'ai besoin d'une pause. Tu dessines quoi ?
— Un portrait. Son visage. Enfin ce qu'il en reste dans ma mémoire.
— Oh putain, on n'en sort pas, le drame en plusieurs actes !
— Non mais c'est thérapeutique !
— Thérapeutique ?
— Oui, je crois que j'ai compris qu'elle répondrait jamais. Alors tu vois, je la couche sur le papier. Comme ça, hop ! Je range et j'oublie.»
Simon serra ses lèvres l'une contre l'autre pour contenir un rire.
« Bieeen... on progresse ! »
Mya haussa les épaules avant de reprendre son ouvrage.
Simon s'ébroua puis se redressa avant de contourner le bureau pour se placer au dessus de l'épaule de Mya.
« Tu as tellement de talent, cara Mya...
— Grazie, amore mio, si seulement t'étais pas le seul à le penser ! »
Simon fit claquer sa langue dans sa bouche.
« Si je suis le seul à le penser, c'est sans doute parce que je suis le seul à le voir... T'attends quoi pour exposer ? »
Mya haussa une nouvelle fois les épaules. Simon se mit à loucher puis attrapa la lèvre inférieure de Mya pour la faire parler comme une poupée de ventriloque.
« Quoi ? Que dites vous madame ? Je n'entends pas.
C'est toujours cet aaaffreux complexe de l'imposteur !
Oh non, Madame, c'est toxique. Il faut vous en défaire très vite !
Hélaaaas ! Je ne peux pas Monsieur, c'est collé à mon séant comme un vieux chewing gum sous une semelle. »
Mya repoussa sa main en prenant un air offusqué.
« T'es vraiment un gros con !
— Merci, toi aussi chérie. Littéralement, d'ailleurs. »
Le téléphone de Mya vibra. Simon roula des yeux avant de baisser la tête pour la regarder par en dessous, tel un prédateur prêt à bondir sur sa proie.
Mya se mit à rire. Elle saisit son tel et, après avoir lu le message, le tint serré sur sa poitrine. Elle fixa Simon, l'air exagérément choqué.
« Oh mon dieu Simon. C'est elle ! »
Il ouvrit de grands yeux étonnés et sa mâchoire se décrocha.
« Naaaaaaan ? Sérieux ?
— Pas du tout, c'est encore cette nympho de Rox qui veut que j'aille abréger ses souffrances...
— Saleté ! J'y ai tellement cru pendant un instant !
— Ça n'arrivera pas Sissi, autant dédramatiser...»
Fallait vraiment réussir à s'en convaincre de ça...
Simon regarda sa montre.
« Merde, faut que je bouge, je vais être à la bourre !
— Le drame de ta vie... »
Il fonça dans sa chambre pour en ressortir presque aussitôt, vêtu d'un costume.
« Je dois aller donner quelques heures de cours à la Fac cet aprèm. Mais choisis-nous un film, et en rentrant je flambe la recette du chapeau pour une orgie de sushi. Deal ?
— Deaaaaal ! »
Quand Simon s'en alla, Mya regarda son téléphone une dernière fois avant de le mettre en silencieux, bien décidée à fixer toute son attention sur ce portrait.
Est-ce qu'elle aura vu le numéro et l'aura jeté ? Est ce qu'elle aura ri ? Est-ce qu'elle aura été tentée de m'appeler, même un seul instant ?
Mya repoussa de toute ses forces ces pensées parasites.
Quand elle eut terminé, l'après-midi était bien avancée. L'air pensif, elle caressa du doigt la mâchoire dessinée du visage d'Ava et l'arrondi de son décolleté. Elle saisit sa pochette et le glissa dedans machinalement.
Elle quitta son bureau, retira son pyjama, puis le jeta en boule sur son lit. Dans la salle de bain, Elle s'assit nue dans la baignoire vide. Elle observa la chair de poule envahir sa peau au contact de la faïence glacée. Elle ouvrit le robinet, espérant que l'eau chaude réussisse à dissiper le froid en elle.
Elle laissa la baignoire se remplir jusqu'à se sentir légèrement dispensée de gravité. Elle se laissa flotter dans l'eau brûlante avec un soupir de plaisir.
Oui, des tonnes de sushi et un bon film d'horreur. C'est la meilleure thérapie.
La vapeur qui envahissait toute la pièce rendait l'atmosphère trouble. Elle regardait la condensation se former sur les carreaux et se laissa bercer un moment par le plic-ploc régulier du robinet mal vissé.
Le son finit par l'irriter. Elle tenta d'abord de boucher l'embout avec son gros orteil, puis entreprit de serrer la poignée avec son pied. Le silence se fit enfin. Elle ferma les yeux, satisfaite.
Le visage d'Ava lui apparut aussitôt. Sa bouche incroyablement sensuelle, la courbe de son épaule nue, le tissu tendu sous le poids de ses seins. Des réminiscences de son parfum arrivèrent jusqu'à elle.
Elle se mit à l'imaginer nue, dans les positions les plus indécentes qu'elle possédait dans son catalogue fantasmagorique. Elle s'allongea sur le ventre et glissa une main entre ses cuisses. Ses lèvres se posèrent sur l'émail de la baignoire ; elle y embrassa la bouche d'Ava.
L'eau autour d'elle devint progressivement un torrent bouillonnant. Elle l'agitait de ses hanches qui allaient et venaient contre ses doigts dans un ballet obscène. Elle baisait Ava.
Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que le plaisir foudroie son corps, presque par surprise. Il s'était tordu dans les spasmes d'un orgasme qui était venu la saisir comme une délivrance. Elle étouffa son cri dans l'eau.
Oui, c'était ça qu'il me fallait, trop de tensions ces derniers jours... Maintenant, on peut passer à autre chose.
Elle sortit de l'eau comme on le ferait d'un bassin de baptême, convaincue que son obsession disparaîtrait avec l'eau du bain.
Le corps groggy, mais repu, elle s'enroula dans le peignoir de Simon, fit un peu de rangement, puis s'installa sur le divan en quête du film qu'ils regarderaient ensemble.
Le soir commençait à tomber. Elle vit la lumière de son téléphone clignoter. Elle se sentit fière de le prendre sans attente particulière. C'était un Whatsapp de Simon.
« SissiBitch<3 En ligne aujourd'hui 19h09 Suis dans la place cara Mya, Je prends des assortiments ? Ils font des tempura ? On avait pas dit sushi ? En plus, pas à la place ! Gourmande ! On me le dit tout le temps XD Crevettes ou calamars ? Crevettes pliz Sans surprise... XD La seule raison pour laquelle je vais rien dire c'est parce que tu fournis la bouffe Pute à sushi XD ASSUMÉE !!! Ok prépare ton petit cul je suis là dans 10 min »
Mya posa le téléphone sur la table basse et se remit à sa sélection de film. Quelques minutes s'écoulèrent. La lumière de son téléphone se ralluma.
Mais qu'est ce qu'il veut encore, il va pas me laisser le choisir ce putain de film !
Elle s'apprêtait à prendre l'appareil, quand le bruit strident de la sonnette se fit entendre. Au même moment, la voix de Simon tonna derrière la porte.
« Grouille de m'ouvrir saleté ! Je suis chargé jusqu'au cou ! »
Elle sauta du canapé pour lui ouvrir.
« Mais t'es pas gênée, tu me piques mes affaires maintenant !
— Il est vachement trop doux ce peignoir. Je suis pas sûre de te le rendre.
— N'y pense même pas en rêve !
— Désolée, j'ai pas pu t'ouvrir avant. Tu m'as pas laissé le temps de lire ton message.
— Quel message ? »
Mya attrapa son téléphone.
SMS 19h25 expéditeur Inconnu : Je suppose que ce numéro m'était destiné.
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