III - Barbotine
La journée touchait à sa fin quand Mya émergea sur le canapé, complètement désorientée. La tête lourde, les yeux collés par le mascara de la veille qu'elle n'avait toujours pas retiré.
On l'avait recouverte ; elle en avait naturellement déduit que c'était Simon. Tout revint d'une traite : le cabaret, Ava, le numéro, la discussion avec Sissi autour d'un café.
Sa main se mit à chercher. D'abord sous elle puis sur la table basse. Elle rassembla ses forces pour se redresser et essuya rapidement la petite flaque de bave sur le skaï du canapé. Elle s'était clairement échouée comme un sac et ne se souvenait même pas quand elle s'était endormie.
Elle se pencha pour regarder s'il n'avait pas glissé au sol. Rien. Elle entendit son ami s'affairer dans la cuisine.
« Sissiiiiiiiiii ! Putain, où est mon téléphone ?
— Bonjour, grâcieuse Majesté ! C'est ça que tu cherches ? »
Simon leva l'objet au dessus du bar.
« Rends-le moi !
— Ouais, alors, calme toi la culotte, l'hystérique : il était juste posé sur le bar.»
Mya grogna.
« Désolée...
— Je vois qu'on se réveille du bon pied ! J'allais me faire un sandwich, t'as faim ?
— T'es un amour, oui je crève de faim. Et merci pour la couverture.
— De rien, de rien, j'allais quand même pas porter tes grosses miches jusqu'à ton lit. T'as sombré comme une épave... »
Mya se dressa et bailla bruyamment en s'étirant. Elle lançait des coup d'œil discrets vers le bar. Elle essayait d'avoir l'air détaché et ne voulait surtout pas se précipiter sur son téléphone.
Elle décida d'aller d'abord soulager une envie pressante, quand le ding d'une notification retentit.
Son corps se figea dans son élan. Même Simon suspendit son geste. Ils échangèrent un regard complice. Mya se rua sur l'appareil.
Simon la devança et l'attrapa à la volée. Mya bondit aussitôt sur lui en hurlant, luttant pour l'empêcher de l'allumer avant elle. Mais le rapport était déséquilibré : Simon était grand et taillé comme une statue grecque. Il se baladait dans la pièce avec la furie miniature accrochée à son dos, tenant à bout de bras, l'objet de convoitise.
« Hummm... J'hésite, j'hésite... J'ouvre ? J'ouvre pas ?
— Rends-le moi immédiatement, espèce de sale petit...
— Oh-oooh, les insultes ! Vas-y, sale petit quoi ?
— Sale petit... Sale petit inverti ! »
Simon éclata d'un rire tonitruant, tandis que Mya lui labourait les bras.
« Ah, j'aime quand tu uses de vocabulaire ! Mais bon ! T'es gonflée, ma vieille. Je me souviens pas t'avoir déjà vu manger des carambars pour le goûter ! »
Simon se défit de son paquet d'un coup d'épaule, lui balança le téléphone et se laissa tomber à coté d'elle sur le canapé
« Le voilà, ton précieuuuuuux, espèce de désaxée ! »
Mya l'alluma fébrilement :
SMS 18H36 expéditeur Roxane : Salut, tu viens toujours au vernissage ce soir ?
Elle lâcha un long soupir entre ses lèvres, imitant le bruit d'une baudruche qui se dégonfle. Laissa retomber mollement ses bras le long de son corps. Puis bascula la tête en arrière.
« Elle va jamais m'envoyer de message, pas vrai Sissi ?
— Tu veux que je rajoute du chocolat dans ton sandwich au seum ? Parait que c'est bon pour la dépression.
— Je suis sérieuse...
— Tu m'emmerdes ! Tu la connais même pas... Elle est peut-être déjà en couple ou juste pas intéressée.
— Et si elle avait perdu mon numéro ? »
Simon lui ébouriffa les cheveux en soufflant.
« Tu me désespères... Et sinon, ce vernissage ? Tu comptes y aller ?
— C'est celui d'un pote de promo...
— Mignon ?
— Plus hétéro, tu meurs !
— Ils le sont toujours... Tous ! Je suis pas jaloux ! Allez, va te laver le derrière, tu m'emmènes ! Y a quand même zéro chance que je trouve pas du pédé dans un vernissage ! »
*
Neals avait décollé en fin de matinée.
Ava l'avait accompagné à l'aéroport. Un baiser rapide devant les portes coulissantes et la promesse de s'appeler le soir. Neals était journaliste. Il passerait la semaine à l'étranger pour un reportage, rien d'inhabituel.
Elle était rentrée directement à l'orangerie.
Le lieu était tiède et moite lorsqu'elle avait poussé la grande porte vitrée. L'air charriait l'odeur familière de la terre humide, chargée des pluies de la veille, mais aussi du plâtre, de l'argile, des peintures, de la térébenthine.
Son atelier. Chez elle, plus que n'importe où ailleurs.
Comme à son habitude, elle avait noué ses cheveux en chignon grâce à un pinceau ramassé au hasard et s'était rapidement mise au travail.
La journée avait filé sans qu'elle s'en aperçoive, et lorsqu'elle avait relevé la tête, le silence lui avait semblé plus dense que d'habitude. La lumière avait changé.
Le soleil s'était couché derrière les grands arbres du parc, et l'orangerie baignait désormais dans une pénombre bleutée. Les grandes baies vitrées reflétaient la nuit comme des miroirs sombres.
Ava plissa les yeux, se demandant depuis combien de temps elle travaillait dans l'obscurité.
Elle se redressa lentement, fit quelques pas jusqu'à l'interrupteur pour délier son dos. La fatigue tirait sur ses reins.
Une fois la lumière allumée, elle jeta un regard circulaire autour d'elle.
Les sculptures dressaient leurs silhouettes immobiles dans l'atelier, certaines à peine esquissées, d'autres presque achevées. Des fragments de corps, des visages, des crânes.
Elle n'avait aucune envie de rentrer.
Elle frotta sa main sur son cou endolori et observa la petite salle de bain au fond, puis le grand lit entouré de tentures au centre de la pièce.
Dormir ici ne serait pas la première fois. Elle avait choisi ce grand lit moins pour les modèles que pour elle même, en vérité.
Elle s'approcha de la chaise sur laquelle reposait son sac et en caressa doucement le cuir. Ses doigts hésitèrent un court instant avant de l'ouvrir. Le petit papier était toujours là ; elle l'effeuilla délicatement du bout des doigts sans le sortir.
Impatiente...
Ava referma le sac.
Non. Ça n'est pas encore le moment.
*
Mya saisit son téléphone pour la vingtième fois de la soirée, déclenchant une nouvelle lamentation réprobatrice de Simon, qui la planta là pour rejoindre le buffet.
Elle savait qu'elle avait l'air d'une grosse junkie, mais elle s'en foutait. Tout y était passé : les notifications d'Insta, le SMS de Papa, le mail de pub et le centième refus de candidature du mois. Elle vivait de véritables montagnes russes émotionnelles au moindre bruit de son téléphone.
Elle sortit de la galerie et alluma une cigarette.
L'air frais du soir était salvateur. Elle s'était donné chaud à force d'attendre et d'espérer à la moindre sonnerie. Elle balança un coup de pied rageur dans une canette qui traînait au sol.
« Tu veux en parler ? »
Elle n'avait pas entendu Roxane se faufiler derrière elle. Elle lui répondit par un borborygme peu convaincant.
« Je vois... tu payes ta clope ? »
Mya lui tendit le paquet. Rox s'adossa à la bâtisse et relâcha dans l'air une grosse bouffée de fumée en l'observant par en dessous.
« T'as été ailleurs toute la soirée, et j'ai vu le manège avec ton tel... »
Mya n'eut pas le temps de répondre. Roxane la stoppa d'un geste de la main.
« Non attends, laisse moi deviner... Histoire de cul ? Ou histoire de cœur ?
— Difficile de te répondre à ce stade...
— Ah, alors c'est une histoire de cœur ! »
Mya secoua la tête.
« Ton absence de nuance est effrayante !
— Ben dis moi !
— Pourquoi ça t'intéresse tellement ? »
Roxane écrasa sa cigarette sur le sol, s'approcha de Mya et l'enlaça par la taille.
« Je sais pas... t'as pas une idée ?
— Oublie, Rox. Je t'ai déjà dit que c'était pas possible entre nous.
— Oh bien sûr... et Mya décide, Madame Mya sait toujours parfaitement ce qu'elle veut ! T'as pas toujours dis non, pourtant...»
Roxane regarda autour d'elle, remonta sa mini jupe et se cambra contre Mya.
« Je pourrais te consoler ? Être une bonne fille... Tu veux que je supplie... Je sais que t'en as envie. »
Mya se laissa embrasser sans grande conviction.
Roxane la poussa dans une alcôve et glissa sa cuisse entre les siennes.
« Haaan Mya, dis moi ce que tu veux, je ferai tout... »
Roxane, très excitée, se mit à miauler comme une chatte en chaleur tout en lui donnant de petits coups de langue sur l'oreille. Ce qui déclencha le fou rire de Mya, qui la repoussa gentiment.
Non, décidément, elle n'avait envie de la compagnie de personne. Sauf de celle qui l'obsédait.
« T'es vraiment un monstre !
— Mais... Tu m'as chatouillée ! »
Roxane se rajusta, l'air offensé, avant de reprendre la direction de la galerie. Dans l'encadrement de la porte, elle se retourna vers Mya pour la toiser, l'air mauvais.
« J'espère qu'elle t'en fera bien baver ! »
Réjouis toi, c'est déjà plus ou moins le cas...
Mya prit son téléphone, cette fois pour prévenir Simon de son départ.
*
Ava s'étira langoureusement dans le grand lit. Il était déjà tard, et la lumière baignait l'orangerie de reflets dorés. Le soleil de septembre avait bien chauffé l'intérieur de la serre.
Elle repoussa les draps, laissant sa peau nue complètement exposée. Puis, elle roula sur le ventre et attrapa son ordinateur pour consulter ses mails. Elle s'apprêtait à le refermer mais se ravisa. Avec une moue satisfaite, elle commanda un drive pour subsister, cachée dans son refuge, la semaine entière.
Loin de la civilisation.
Elle envoya un message à Neals pour lui partager sa joie à cette perspective.
Une fois sa tâche terminée, elle se leva, jeta un regard dédaigneux sur ses vêtements et décida de rester nue jusqu'à ce qu'il soit l'heure d'aller récupérer ses courses.
Elle lança le café et sortit un pain d'argile.
Elle plongea ses mains dans le seau de barbotine et commença à modeler. Ses doigts glissaient, pétrissaient la masse pour lui donner forme. Elle enfonçait ses mains dans l'argile mouillée et en tirait un plaisir toujours renouvelé.
Les gouttes d'eau mêlées de terre pleuvaient sur ses cuisses et son ventre nus.
La sensation du froid, puis du durcissement, et enfin du craquement de la matière sur sa peau l'échauffa.
Elle détrempa un morceau de glaise et s'en enduisit le visage, le cou, puis les seins, dont elle agaça la pointe. Elle essuya ce qu'il restait sur l'intérieur de ses cuisses.
Le sang se mit à battre plus fort à ses tempes, au rythme des petites décharges qui affluaient au bas de son ventre. Elle n'ignorait pas la chaleur diffuse qui remontait entre ses cuisses.
L'expérience, presque tribale, appelait un assouvissement qu'Ava refusa de se donner.
Elle ne faisait jamais rien dans l'urgence, son plaisir pas plus que le reste, et restait maîtresse des horloges en toute circonstance.
Elle se tempéra donc, et ses mains retrouvèrent l'arrondi des hanches de la vénus qu'elle avait entrepris de modeler, affinant les détails du bout des doigts avant de sortir ses outils.
Le corps semblait plus longiligne et nerveux qu'elle ne l'avait voulu au départ.
Son regard glissait parfois sur son sac. Comme s'il l'appelait.
Une douche fraiche apaisa son corps brûlant. Il serait bientôt l'heure d'aller récupérer sa commande, et le temps lui appartiendrait ensuite durant plusieurs jours.
À son retour, le soleil déclinait doucement à l'horizon.
Elle rangea ses provisions, se prépara de quoi grignoter, puis se dirigea vers son sac avec une lenteur de métronome. Elle en sortit le petit papier qu'elle ouvrit délicatement avant de le poser bien à plat sur son établi.
Elle prit une inspiration, puis écrivit : « Je suppose que ce numéro m'était destiné. »
Aucune hésitation dans le geste : elle appuya sur envoyer.
Maintenant. C'était le bon moment.
💬 Commentaires 2
En passant, j'aime beaucoup les titres des chapitres.