IX - Clefs
« Sissiiiiiiiii ? T'es là ? »
Elle l'entendit marmonner dans sa chambre et se rapprocha de la porte.
« J'ai pas entendu... Sissi t'as dit quoi ?
— Pas là ! Putain, chuis pas là...
— Je peux entrer ?
— Est ce que j'ai vraiment le choix ? »
Mya ouvrit la porte sans hésitation et trouva Simon tout habillé sur son lit, la tête enfouie dans l'oreiller.
« Je viens à peine de rentrer !
— J'ai cru que tu t'étais endormi comme ça !
— Non, on m'a appelé ce matin pour faire un remplacement à la fac.
— Ah ouais, duuuur ! Mais promis, j't'embête pas longtemps.
— Trop aimable...
— Je vais bouger à l'AP'Art cet aprèm, histoire de bosser un peu et de prendre quelques photos de mes dernières toiles pour mon book.
— Super, je suis fou de joie ! Mais tu sais que j'ai pas forcément besoin que tu me fasses le menu de ton emploi du temps, hein. T'es grande maintenant !
— Oui, oui... Non, mais je sais ! En fait, j'avais trop envie de te dire un truc.
— Ne me fais pas attendre, tu vois bien que je meurs d'impatience... »
Elle choisi d'ignorer le sarcasme.
« J'ai un date vendredi soir ! Avec Ava ! »
Simon daigna enfin sortir sa tête de l'oreiller pour la tourner vers Mya qui se dandinait et sautillait sur place.
« Chérie, est-ce que tu vas pisser sur mon tapis ?
— Non, pourquoi ?
— Alors pitié, arrête de gigoter comme ça ; j'ai déjà un mal de tête épouvantable, pas besoin de me rajouter le mal de mer. »
Simon s'assit en gémissant sur le lit et prit les mains de Mya dans les siennes.
« Tu es heureuse, cara Mya ?
— Grave !
— Alors je suis raaavi pour toi ! Ton bonheur est mon bonheur... Mais vois tu, ton sommeil n'est pas le mien, en revanche. Alors sors vite ton petit cul de ma piaule si tu veux pas que ce débordement hormonal ne se termine en fait divers. »
« Ok, ça va, j'ai compris. Je sors, je sors ! »
*
Ava fronça les sourcils en regardant le ciel à travers les verrières. Elle avait toujours préféré les froides saisons. La clim luttait pour maintenir une température acceptable dans la serre, et Ava avait l'impression de tourner au ralenti.
Elle se décida à appeler Neals.
« Bonjour mon coeur !
— Mon amour, je suis heureux de t'entendre.
— Je te dérange pas ?
— Non, j'ai quelques minutes, j'étais en train de finir de déjeuner. Alors, ça bosse dur ?
— J'ai bien avancé, je vais pouvoir expédier les commandes demain. Mais franchement, je suis crevée, et encore plus avec cette chaleur.
— Mon pauvre amour !
— Oui, entre les seaux de matières premières, les moules, les cuissons, les commandes, les envois et les créations, j'ai l'impression que mes deux bras ne suffisent plus.
— Je peux te prêter les miens ce week-end, si tu veux.
— T'es gentil, mon amour. Justement, en ce moment, je réfléchis à embaucher une assistante.
— Aha ! Je connais cette voix... Tu as déjà décidé, n'est-ce pas ?
— Eh bien, disons que j'ai le contact d'une jeune artiste, mais j'aimerais la rencontrer d'abord pour la jauger. "
Neals marqua un petit silence.
"Je vois... C'est une bonne idée. Mais je te connais, chérie, essaie de ne pas te montrer trop... exigeante.
— Qu'est ce que tu veux dire ?
— Tu sais, parfois, tu peux te montrer très... un peu...
— Neals !
— Oh ça va, chérie, je te taquine.
— J'espère bien ! Je ne suis pas aussi intransigeante que tu le penses.
— Non, bien sûr chérie... Évidemment !"
La provocation de Neals amusa Ava qui laissa échapper un petit grognement.
— Deux milles kilomètres si tu veux venir me punir !
— Tu ne perds rien pour attendre !
— J'espère que j'aurais l'occasion de rencontrer cette jeune personne.
— Ah oui ?
— Elle doit forcément avoir un truc de spécial...
— Mmmmoui, peut être. Je serai curieuse d'avoir ton regard... Mais pour l'instant je veux surtout voir ce qu'elle vaut et comment elle se positionne.
— Oh, la pauvre ! Le baptême du feu !
— Un baptême du feu, carrément... Je sélectionne juste.
— Oui, mais tu piques toujours un peu au début... Tu sais que j'ai raison. Je vais devoir y retourner mon amour.
— Humpf ! Ok mais, c'est pas toi qui pars, c'est moi qui te laisse disposer. »
Ava allait reposer son téléphone quand elle reçut enfin la réponse de Mya. Elle ferma les yeux, étira lentement son cou, et un demi sourire glissa au coin de ses lèvres.
Elle rangea l'appareil dans sa poche.
*
Mya avait passé l'après midi à la périphérie de la ville, dans l'effervescence de l'AP'Art _ ancienne imprimerie reprise par une asso d'artistes et de grapheurs qui en avaient fait un atelier partagé
Elle avait bu un jus de fruit et devisé avec quelques connaissances autour du bar. Un lieu clandestin, bricolé avec des restes de vieilles presses, de palettes et du mobilier de décharge, comme une sorte de vestige de l'époque où le lieu était un repaire de squatteurs. Elle avait plusieurs fois pris son téléphone, sans jamais oser relancer Ava. Elle ne ferait aucun impair jusqu'au vendredi, elle serait patiente, elle ne prendrait pas le moindre risque de compromettre ce rendez-vous.
Elle se dirigea vers son hangar, la partie privative qu'elle avait obtenue contre un don modique, discrètement versée chaque mois aux responsables de l'association.
Elle passa devant le local du tatoueur, puis devant la porte ouverte du petit atelier de couture. elle salua ses voisins puis longea le long couloir marqué par les tags et les tirs de paintball, jusqu'à arriver devant sa porte. Ça ne faisait que quelques jours qu'elle n'était pas venue, et pourtant, en glissant la clef dans la serrure, elle eut l'étrange impression d'ouvrir un sarcophage - de revenir après des siècles d'absence.
Elle appuya sur l'interrupteur. Le gros éclairage industriel du plafond grésilla puis clignota avant de diffuser sa lumière blanche. Elle éternua plusieurs fois, puis plissa le nez. Rien à faire, elle avait beau balayer, il y avait toujours cette fine poussière de ciment et de métal qui revenait flotter dès qu'un mouvement venait brasser l'air.
Elle souleva les draps blancs couverts de taches pour découvrir ses peintures et se mit à en sélectionner une dizaine qu'elle disposa autour d'elle. Elle sortit l'appareil photo de sa besace en se demandant ce qui avait guidé son choix. Elle repoussa la réponse qui vint comme pour la narguer.
La validation d'Ava, l'admiration d'Ava.
Elle agita la main en l'air pour chasser sa pensée comme on chasse une mouche.
Pfffff...
Elle eut un petit rire moqueur pour elle-même et se remit à prendre ses photos, déjà pressée de montrer son travail à Ava.
Satisfaite, elle rangea son espace, embarqua sa chemise format raisin et prit le chemin du retour.
Dans le tram bondé, elle regarda le jour décliner et les lumières de la ville s'allumer. Elle écoutait la voix monocorde annoncer les stations jusqu'à la sienne. Tout son corps et son esprit semblaient absorbés par l'attente. Un jour seulement la séparait de ce vendredi, mais ce jour était l'exact décalage temporel qui l'habitait en ce moment. Elle n'était pas ici à cette heure, elle était déjà le jour d'après.
Dans sa rue, quand son téléphone vibra. Elle s'arrêta immédiatement et posa rapidement au sol tout ce qui l'encombrait pour le prendre de ses deux mains.
19h48 Ava : Parfait. Pense à prendre ton travail surtout. Je t'envoie mon adresse demain. Bonne soirée Mya.
La patience est une vertu.
19H49 Mya : Je ne l'oublierai pas ! Il me tarde. Bonne soirée Ava
Mya rangea son téléphone dans sa poche, un sourire aux lèvres et le cœur gonflé de quelque chose qu'elle n'aurait su nommer. Ava l'invitait chez elle, dans son intimité. La perspective de cette soirée lui donnait le vertige. Elle marcha d'un pas plus léger, le trousseau de clés déjà en main, bien avant d'avoir atteint son bâtiment.
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