X : Rouge
Enfin vendredi !
Le sommeil de Mya avait été haché. Elle avait eu un mal de chien à s'endormir. Elle avait intérieurement poncé tous les scénarios possibles de la soirée à venir. Les heures s'étaient égrenées au fil de ses réveils et le temps s'était étrangement distendu.
Ce matin-là, elle se sentait comme elle s'était sentie autrefois, alors qu'elle n'était qu'une gamine, le jour d'un départ en voyage scolaire. Elle n'avait jamais trouvé de mot pour définir cet état, alors elle l'avait appelé "le complexe du hall de gare". C'était un mélange d'émotions contradictoires, paradoxales. Peur, impatience, exaltation, fébrilité...
Elle se leva, les traits tirés, incapable de rester plus longtemps à tourner dans son lit. Elle ouvrit sa fenêtre. L'air était moite, encore marqué par la chaleur de la veille, mais un petit vent frais s'était levé et le soleil restait caché.
Un vrai temps de septembre.
Au complexe du hall de gare, vint s'associer le syndrome de la fin des grandes vacances.
C'était clairement un temps de rentrée.
Mya se laissa traverser par un souvenir d'enfance. Elle était alors en primaire et sa classe devait partir quelques jours en voyage. Elle avait modifié sur son cahier de texte l'heure de rendez-vous, juste pour s'assurer que ses parents ne la mettraient pas en retard.
Elle se souvenait encore du visage incrédule, puis furieux, de sa mère quand, après une bonne heure d'attente et de panique à la gare, elle avait appelé une autre maman et découvert la supercherie. L'heure de rendez-vous était en réalité 7h30 et pas 5h30.
Mya se mit à sourire en préparant le café dans la cuisine. Son petit méfait lui avait valu une étiquette indélébile d'impatiente et d'angoissée chronique.
En sirotant son café, elle jeta un coup d'œil à ses affaires soigneusement préparées la veille : son grand carton à dessin et sa besace, dans laquelle elle avait rangé sa pochette à croquis, ainsi que les photos de ses toiles. Elle les avait déposées tout près de l'entrée, pour être certaine de ne pas les oublier.
Elle s'installa en tailleur sur le canapé et bailla plusieurs fois, jusqu'à en faire pleurer ses yeux de fatigue.
Je ferai une sieste si besoin.
Elle ferma les yeux et se laissa glisser. Ava qui souriait en ouvrant la porte. Le tintement des verres de vin, la chaleur de leurs corps, la lumière douce, et leurs voix qui se rapprochaient, se mêlaient, jusqu'à devenir un faible chuchotement, pareil au son d'une étoffe qu'on froisse... La certitude, floue et délicieuse, que ça se terminerait bien.
Elle s'empourpra à cette pensée. Un sourire de plaisir aux lèvres, elle se mit à balancer doucement ses hanches en imaginant la scène.
Un craquement au sol la ramena brutalement à la réalité ; elle ouvrit les yeux pour rencontrer ceux de Simon, qui l'observait en silence, les sourcils en l'air. Elle toussa en se redressant, un peu gênée d'avoir été surprise, comme s'il avait pu lire ses pensées.
Elle ouvrit la bouche, prête à dissiper toute confusion, mais Sissi leva la main pour la stopper dans son élan.
« Non, je veux rien savoir, j'ai absolument rien vu.
— Mais !
— Non, vraiment, je vais me laver de cette vision matinale avec un bon café, n'insiste pas ! »
Elle se mit à rire.
*
La nuit était tombée trop tôt, le ciel était bas, chargé d'épais nuages gris ardoise. Un temps d'orage. Devant le portail ouvert de la grande maison de maître, Mya prit une profonde inspiration.
Exactement quinze minutes de retard, comme le lui avait conseillé Sissi.
Le bruit régulier du moteur tournait toujours derrière elle. Éblouie par la lumière des phares, elle ne put discerner le visage de Sissi derrière le volant.
Avait-il senti son hésitation ?
Elle comprit qu'il était resté là à attendre son feu vert pour repartir. Elle leva la main pour l'y inviter, et pénétra dans la cour intérieure.
Elle écouta le crissement des graviers sous les roues de la voiture qui faisait demi-tour, puis le ronflement du moteur qui s'éloignait. Dans le silence, elle n'entendait plus que le bruit de ses talons sur le sol et ses halètements désordonnés. Elle s'arrêta devant les trois marches du perron pour reprendre le contrôle de sa respiration.
Tout lui paraissait vaguement irréel. Depuis qu'elle avait rencontré Ava, le temps avait perdu sa ligne droite — il respirait, se pliait et se déployait à la façon d'un accordéon jouant une mélodie anarchique. Aujourd'hui s'était à la fois étiré en longueur et condensé en un seul et même mouvement — un seul bloc. Les événements de la journée se superposaient dans son esprit comme une pile de diapositives.
Elle se revoyait en train de choisir sa tenue, réfléchissant à l'intention qu'elle voudrait y mettre. La sensation du coton frais de la chemise blanche sur sa peau, lorsqu'elle l'avait enfilée. Quand elle avait demandé à Simon si les manches ballons, ça ne faisait pas too much. Les boutons qu'elle avait défaits puis remis, jusqu'à trouver la bonne hauteur de décolleté. Elle entendait encore l'écho des protestations de son ami lorsqu'elle lui avait piqué son précieux fedora cognac, un authentique Borsalino hérité de son grand père.
Devant la porte de bois sculpté, elle lissa nerveusement les plis de sa jupe patineuse en feutre noir et regarda la pointe de ses escarpins vernis, ceux-là mêmes qu'elle avait portés le soir du cabaret. Elle porta une main à ses joues pour apaiser la sensation de brûlure.
Intérieurement, elle remercia Sissi et ses fards. Ses rougissements intempestifs resteraient un secret, au moins pour la soirée.
Sois toi-même, ça va le faire !
Elle se répéta le conseil de Sissi comme un mantra, rassembla son courage et appuya sur la sonnette. Elle sursauta au driiing qu'elle avait elle-même déclenché, et son sang se mit à pulser furieusement dans ses veines.
Comment sera-t-elle habillée ?
Elle imagina, l'espace d'un instant, Ava ouvrir la porte en nuisette. Consternée par sa propre pensée, elle chassa vite cette image complètement cliché et s'employa à se donner une contenance, à afficher une expression parfaitement sereine.
Elle entendit des pas se raprocher et la porte s'ouvrit ; la lumière de l'intérieur lui fit plisser les yeux une seconde.
« Bonsoir, vous devez être Mya ! Entrez, je vous en prie, je suis Neals. »
Le cerveau de Mya freeza un court instant devant le sourire chaleureux et la main tendue de cet homme. Il l'avait appelée par son prénom, ce qui confirmait qu'elle ne s'était pas trompée d'adresse. Elle saisit la main machinalement, la serrant comme si c'était la chose attendue, la chose la plus naturelle du monde. Elle déglutit et força un sourire en retour.
Mais putain, il se passe quoi ?
Les pieds vissés au sol, Mya cherchait Ava du regard.
« Chérie ! Ton invitée est là !
— J'arrive tout de suite. Fais-la entrer ! »
L'homme se tourna une nouvelle fois vers Mya, qui semblait bloquée sur le pas de la porte. Il se mit à rire doucement.
« Comme si j'avais pour habitude de laisser les invités sur le perron ! Mais entrez donc, Mya. Vous voulez que je vous débarrasse ? »
Mya hocha la tête sans vraiment savoir à quoi elle répondait. Elle entra comme une automate et dut contracter les muscles de ses jambes pour compenser la défaillance de ses genoux, qui semblaient avoir pris une consistance de chewing gum. Elle activa le mode survie et plaqua un sourire de convenance sur son visage, luttant de toutes ses forces pour rebooter un cerveau en plein bug général.
Chérie, il a dit.
Neals la guida gentiment jusqu'au salon et l'invita à prendre place sur le canapé. Elle le suivit en silence, le système cognitif toujours en pilote automatique.
« Vous buvez quelque chose, Mya ? Ava a ouvert une bouteille de rouge, mais je peux vous proposer autre chose, si jamais... »
Ava... Son prénom dans la bouche de cet homme lui fit un effet étrange. Comme lorsqu'on entend parler une langue familière mais avec un accent parfaitement inconnu. Elle regarda par-dessus son épaule, toujours à la recherche d'Ava.
Il attendait sa réponse, toujours avec cet air accueillant et amical.
« Non, du rouge c'est parfait. »
Sa voix avait tremblé ; elle lui avait répondu très bas, presque un chuchotement. Elle se racla la gorge, essayant de se reprendre pour donner le change.
« Oui, du rouge, ça sera très bien, merci beaucoup ! »
Tandis que Neals la servait, elle laissa son regard dériver dans la pièce. Une immense bibliothèque couvrait la moitié des murs. Elle s'arrêta sur une vieille machine à écrire posée comme une pièce de musée sur un guéridon, s'attarda sur les peintures, puis sur un crâne sculpté qui trônait sur une console ancienne.
Elle prit le verre que Neals lui tendait.
« Alors ? Ava m'a dit que vous étiez artiste ? »
Il souriait, affable, l'air sincèrement intéressé. Elle en ressentit un malaise diffus. C'était un bel homme, indéniablement. Il était grand, les traits fins, un petit coté dandy. Et puis il avait l'air tellement sympathique. Exactement le genre de type que tout le monde aime, le genre de personne qu'elle aurait aimé, ailleurs, dans une autre vie.
« Oui, enfin, je viens juste de passer mon diplôme. »
Il hocha la tête, à l'écoute.
« Mon truc, c'est le dessin, surtout, et la peinture. Le figuratif.
— Ah, merveilleux, merveilleux ! Ça vous fait un point commun avec Ava, elle ne jure que par le figuratif. »
A-t-il la moindre idée de la raison de ma venue ?
Elle porta le verre à ses lèvres et but par petites gorgées.
Qu'est-ce qu'il sait ? Qu'est-ce qu'elle lui a dit ?
Le claquement de pas dans le couloir coupa immédiatement le cours de ses pensées. Son corps se tendit. Elle se redressa spontanément, et fit un effort pour continuer à respirer normalement.
Ava, enfin...
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