I - Térébenthine

📖 Corps sous serre ✍️ Evydence 📝 2343 mots

Ava

La sonnerie stridente du téléphone tira Ava de sa torpeur.

La pluie épaisse qui battait depuis le matin sur les vitres de l'orangerie, lui donnait l'impression d'être complètement coupée du monde. Elle s'était perdue dans la contemplation de la vanité qu'elle venait de finir de modeler. Dernière pierre d'un triptyque en Plasticine qu'elle moulerait sans doute pour en sortir quelques tirages.

Elle souffla, regrettant de ne pas avoir mis son téléphone en silencieux. Sans grande conviction, elle se mit à le chercher sous les monceaux de chiffons sales, rejetant dans l'air une forte odeur de white spirit et de térébenthine. Le bruit parasite cessa un instant puis repris de plus belle. 

« Fichtre ! » siffla-t-elle entre ses dents. 

Elle finit par mettre la main dessus. C'était Neals, son mari.

« Tout va bien ?

— Je commençais à m'inquiéter ! Je t'ai envoyé plusieurs messages.

— J'avais paumé le téléphone dans l'atelier...

— Comme d'habitude...

— Humpffff

— Je te dérange pas longtemps, je voulais juste m'assurer que tu n'oublies pas de rentrer ce soir, on a un truc de prévu. »

Il la connaissait bien.

« Chérie ? Tu avais oublié ?

— Pas du tout !

— Ok t'avais oublié, du coup j'ai bien fait de te le rappeler.

— Que ferais-je sans toi mon amour ? Heureusement qu'un de nos deux cerveaux fonctionne correctement.

— 18h au plus tard ? Je peux compter sur toi ?

— Je serai là.

— J'y compte bien ! Je t'aime, à ce soir !

— Je t'aime aussi. »

Elle sourit tendrement en raccrochant. Neals était le plus attentionné des maris. Il était aussi son meilleur ami. Depuis 12 ans, leur couple était un exemple de patience, d'équilibre et d'amour. Ava, qui n'avait connu que la violence jusqu'à lui, mesurait chaque jour la chance qui était la sienne.

Elle se laissa tomber sur le gros fauteuil capitonné qui trônait dans l'atelier. En vérité, elle se serait bien passée d'une telle soirée, mais son mari avait insisté. 

« 40 ans, c'est un événement qu'il faut marquer ! »

Le point de vue était discutable, Ava aurait préféré s'épargner... 

Les mondanités autant que la célébration de l'inexorable usure du temps.

Cachée dans cet espace, à l'abri des rideaux de lierres qui envahissaient, chaque année un peu plus l'immense façade vitrée, elle n'était plus que l'outil de ses créations. 

Elle aimait ce vieux bâtiment au plafond démesurément haut qui offrait une lumière exceptionnelle, les encadrements de fenêtres en fer forgé de style art nouveau, les vieilles pierres. Un caprice auquel Neals avait cédé afin qu'elle ait un vrai espace de travail pour ne plus envahir la maison de ses toiles et de ses sculptures.

Quand ils étaient tombés dessus au détour d'une balade, l'ancienne dépendance était complètement délabrée, elle n'avait rien coûté de plus que le prix du petit parc arboré qui l'entourait.

Au fil des années, Ava l'avait amoureusement réhabilitée et rénovée. Des meubles chinés à la déco rococo. Elle avait ajouté une salle de bain avec baignoire en pied et un petit salon pour recevoir occasionnellement ses clients. 

Ava passait tellement de temps à l'orangerie que Neals avait fini par l'appeler sa garçonnière.

Elle soupira en se redressant et son regard balaya la pièce avant de s'arrêter sur le crâne stylisé qu'elle venait de finir. 

Omnia vanitas, tout est vanité... Il faudrait bien se résoudre à enfiler le masque des mondanités.

Nue devant le miroir, Ava retira le pinceau qui retenait en chignon ses épais cheveux caramel. Elle approcha son visage, tira doucement sur ses tempes, puis ses joues, avant de tordre sa bouche en un rictus ridicule pour se moquer d'elle-même.

Non, non, définitivement, la beauté n'était pas l'apanage de la jeunesse. 

Elle recula pour s'admirer en pied, se cambra et rejeta ses cheveux dans son dos d'un mouvement sensuel. Elle ferma les yeux un instant, pencha la tête en arrière pour mieux sentir la caresse de ses lourdes boucles sur le bas de ses reins. Elle exhala un soupir d'aise.

Tant par ce corps plantureux que par son tempérament, Ava ne pouvait renier l'Italie qui coulait dans ses veines.

*

Mya

Mya dessinait des visages de femmes.

Encore.

Le papier destiné à sa lettre de motivation était devenu un cimetière de profils, de regards et de bouches esquissées. Un toc, une obsession qu'elle avait depuis qu'elle savait tenir un crayon.

 Casque vissé sur les oreilles, elle écoutait à fond de vieux tubes de Queen en battant la mesure de sa tête et en tapotant son stylo sur sa cuisse.

Son DNSEP en poche, elle avait pensé que le monde l'attendrait les bras ouverts et qu'elle n'aurait que l'embarras du choix dans les métiers de l'art. Malgré ses compétences et son diplôme équivalent à un master, ses 24 ans la rendait peu crédible pour des postes de direction artistique et le secteur du design était aussi bouché que la bonde de la salle de bain après que Sissi y soit passé.

Elle leva le nez de son bureau pour voir Simon courir partout dans l'appart à moitié nu, une perruque rose bonbon mal fixée sur la tête. Il semblait lui crier des trucs, elle leva un sourcil interloqué et devant l'agacement manifeste de son ami, elle daigna retirer son casque.

« Qu'est ce qui t'arrive Sissi ?

— Qu'est ce qui m'arrive ? Je ne retrouve plus rien, plus rien du tout !

— Tu cherches quoi ? Ta dignité ?

— Trop drôle ! Non, j'ai paumé ma colle à perruque. Putain, Mya, faut que je sois au cabaret dans moins de deux heures et j'ai même pas encore commencé le make up, chuis charrette de chez charrette !

— Si c'était un peu moins le bordel dans tes affaires, aussi...

— Si tu m'aidais plutôt que de me cracher dessus ton vieux venin de vipère ?

— Même pas en rêve je plonge mes mains dans ta zone sinistrée, nope ! Pas envie de finir avec la gangrène.

— Merci, on peut compter sur toi, ça fait plaisir !

— Tu peux compter sur moi, je serai là pour t'encourager ce soir.

— Seulement si j'arrive à finir de me... Ahiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, c'est bon je l'ai ! »

Simon disparut dans un nuage de colle en spray.

Impossible pour Mya de se remettre à cette lettre, elle fit un petit tour sur sa boite mail mais aucun retour à ses candidatures. Cette petite sortie au cabaret lui changerait les idées. Elle attrapa son bouquin et se vautra dans le canapé pour y lire un peu.  Pensées pour moi même de Marc Aurèle. Elle pensa un instant qu'elle aurait peut-être eu plus de débouchés en prenant lettre ou psycho...

*

« Tadaaaam ! Alors ? Alors, je suis comment ? »

Simon avait déboulé dans le salon avec fracas, entouré d'un halo de paillettes. Il prenait des poses de divas, moulé dans une robe sirène à sequins argentés.

Mya cligna des yeux.

« Incroyable, Sissi ! Tu es su-blime !

— Ouaaaais je sais, et le maquillage ?

— Laisse moi regarder... Parfait, la symétrie est parfaite ! Tu vas les éblouir !

— Mais j'espère bien, poupée ! Mon Uber est bientôt là. Si j'avais eu le temps, je t'aurais bien refait la façade ! Bouge toi un peu là, les autres sont en route et j'te préviens tu sors pas en clocharde au cabaret, hein ? Tu me fais honneur, tu mets la petite robe charleston noire, ça me fera plaisir.

— Haaaaan Simon, fleeemme !

— Déconne pas cara Mya, je t'en voudrais à moooort !

— Lourd ! »

Un bruit de klaxon les fit sursauter.

« Mais depuis quand ils klaxonnent, les Uber ?

— Pas Uber, chérie : Huuuubert, mon chauffeur et garde du corps pour la soirée, choppé sur Tinder y a une semaine...

— Ah ! Ohhhhh... mais tu m'as rien dit !

— Chérie, si je te faisais le menu de tout ce que je croque, tu manquerais de temps pour la semaine. »

Simon attrapa son sac en roulant des yeux et claqua la porte en riant.

Mya fonça sous la douche avant que la team des Queerbies arrive. C'est comme ça qu'elle avait surnommé la bande de potes de Simon. C'était parti du Scooby Queer Gang pour devenir les Queerbies.

Elle laqua soigneusement la frange de son carré noir. Elle ne regrettait pas ce choix de couleur qui contrastait bien avec sa peau très pâle, ses taches de rousseur et ses yeux bleus. Elle hésita un petit instant pour une robe fluide, puis se rappela la menace de Simon...

OK, tant pis, puisque j'ai pas le choix, ça sera la charleston.

Une touche de gloss et de mascara plus tard, elle s'admirait dans le miroir. C'est vrai que cette coupe flattait sa silhouette menue. Les escarpins vernis lui faisaient gagner dix bons centimètres, ce qui n'était pas négligeable.

Elle attrapa ses mini-seins et les pressa l'un contre l'autre, se demandant si elle devait enfiler un push-up. Pas sûre que l'endroit se prête aux rencontres. Mais putain, elle en avait subitement très envie.

Elle attrapa nerveusement une clope et se mit à la fenêtre, scrollant depuis son téléphone sur un application de rencontre.

« Oh, beauté, tu descends ?

— J'arrive, j'arrive ! »

Les Queerbies, Jamais en retard ceux là ! Zut, pas le temps de trouver un plan. Elle écrasa sa cigarette dans un couvercle de conserve, prit son sac, sa veste, et descendit en vitesse. 

En bas, des sifflets admiratifs et des « woohoo » l'accueillirent. Alors, pour amuser la galerie, Mya pris des poses de pin-up et fit des révérences à chacun et chacune.


*

La salle du cabaret était exiguë. Trop pleine, trop chaude, trop bruyante pour qu'Ava s'y sente réellement à l'aise. Les lumières rouges glissaient sur les tables bondées. Elle prit place au bout, côté banquette, tandis qu'on installait encore des chaises. Elle pinça les lèvres en voyant les serveurs tenter de pousser les murs pour caser un dernier groupe d'arrivants.

À l'autre bout, Neals lui lança un regard contrit. Il savait qu'Ava n'aimait ni la foule, ni la promiscuité. Elle s'efforça de ne pas gâcher la soirée et enfila un sourire de circonstance pour rassurer son mari.

Une mince jeune fille s'installa à côté d'elle sur la banquette ; elles étaient si serrées que leurs cuisses ne cessaient de se frôler. Ava faisait de son mieux pour lui tourner le dos, mais peu importe ses contorsions, leurs corps entraient constamment en collision.

*

Mya avait attendu sagement qu'on l'installe. Les chaises passaient au-dessus des têtes, et lorsque le serveur s'était décalé pour lui indiquer sa place, elle avait aperçu cette femme et son torrent de boucles alezanes.

Elle se retrouva assise contre elle et en fut immédiatement troublée.

Le frottement régulier de sa cuisse chaude contre la sienne la plongeait dans un supplice érotique d'une rare intensité. Elle avait lâché la conversation avec les autres et s'enivrait de l'odeur capiteuse et poudrée de cette femme.

Ava.

Elle se délectait intérieurement du prénom qu'elle avait entendu prononcer autour de la table. Sous son parfum, elle avait décelé une odeur qui lui semblait familière. Mais elle n'arrivait pas à l'identifier.

Ava ne cessait de gigoter pour échapper à ce contact, qui restait pourtant inévitable.

Elle offrait ainsi à Mya tantôt le spectacle de sa cambrure, tantôt celui de son décolleté vertigineux. Sa robe fendue sur la cuisse permettait le contact de leurs peaux sur quelques centimètres. Mya avait discrètement remonté sa jupe, autant que la pudeur le permettait, pour s'assurer que ça soit bien le cas.

Fascinée, elle était incapable de détacher son regard de ces courbes et de ce profil de médaille.

Les yeux mi-clos, elle imagina un instant sa main posée sur la cuisse d'Ava. Dans son fantasme, la belle se laissait faire. Elle la caressait jusqu'à ce que, n'y tenant plus, elles partent s'enfermer quelquepart pour assouvir un désir trop longtemps contenu.

Mya fut brutalement tirée de sa rêverie quand Ava se dressa.

Où va-t-elle ? Elle ne part pas déjà ?

La panique la saisit à l'idée d'être si brutalement privée de ce contact. Non, elle ne pouvait pas. Le spectacle n'avait même pas commencé.

Elle la suivit du regard et fut soulagée de la voir se diriger vers les toilettes.

Mya essaya de se raisonner pour ne pas la suivre...

*

Ava était au supplice. Cette soirée virait à la torture, il lui tardait qu'elle finisse. Elle se leva pour se rendre aux toilettes, espérant y trouver un peu de calme et de fraîcheur.

Elle se pencha en avant pour passer de l'eau sur son visage et sur son cou. Lorsqu'elle releva son visage, elle croisa le regard de sa voisine de banquette dans le miroir.

La jeune femme sursauta légèrement.

Elle semblait vouloir lui dire quelque chose.

Intriguée, Ava la fixa à son tour. 

Elles se regardèrent à travers le miroir pendant plusieurs secondes.

Ava avait reconnut l'expression de ce regard. Elle l'avait vu des centaines de fois, c'était la supplique du désir.

Elle ne se détourna pas. Elle le soutint en silence tandis qu'elle s'essuyait méthodiquement les mains. Elle enroula ses longs cheveux d'un geste, piqua une baguette pour tenir son chignon et sortit.

La porte se referma lentement derrière elle.

*

Mya resta un moment figée devant le miroir. L'air revint brusquement dans ses poumons et son cœur se mit à battre très vite ; elle ne s'était même pas rendue compte qu'elle avait retenu sa respiration.

Elle ne comprenait pas bien ce qui venait de se passer, et le regard d'Ava continuait de la hanter.

Elle n'avait pas baissé les yeux.

Pas une seconde.

Mya fouilla fébrilement dans son sac et griffonna son numéro de téléphone.

Qu'est-ce que je fais ?

Elle plia soigneusement le papier, l'ouvrit pour vérifier qu'elle n'avait pas mis un mauvais chiffre ou écrit de manière illisible, puis finalement le roula en boule dans sa paume.

Le cœur battant, les joues cramoisies, elle ne savait qu'une chose : elle ne voulait pas regretter de ne pas avoir essayé.

Elle quitta les toilettes.

En revenant à table, elle ne trouva pas Ava. Son manteau, en revanche, était resté sur la banquette.

Mya rassembla son courage, se pencha et glissa la petite boule de papier dans la poche du manteau, qui tomba aussitôt par terre.

Elle se baissa pour le ramasser quand l'odeur la frappa. Cette odeur familière qu'elle percevait depuis le début.

La térébenthine.

Quand elle se redressa, Ava lui faisait face, Mya lui tendit le manteau en balbutiant : « Pardon, il a glissé... »

Leurs doigts se frôlèrent un instant.

Ava lui offrit un sourire poli, enfila son manteau et partit.

💬 Commentaires 1

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Enattendantlapluie • 1 mois, 1 semaine
J'ai été attirée par la couverture style Art Nouveau et ce début d'histoire plante immédiatement l'ambiance.
A voir ce que donne ce coup de foudre !
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