II - Tribade

📖 Corps sous serre ✍️ Evydence 📝 1552 mots

Sur le trajet du retour, Neals n'arrêtait pas de se répandre en excuses. 

« Vraiment désolé, chérie... J'aurais du y penser. J'ai été con.

— Arrête. Tu ne pouvais pas anticiper que ça serait plein. C'est moi qui suis désolée.

— Désolée pourquoi ?

— D'avoir planté nos amis là-bas. De t'avoir gâché la soirée en t'obligeant à rentrer avec moi. »

Ava prit une moue enfantine pour attendrir son mari. Il connaissait la manipulation, trop grossière pour être sincère, et se mit à rire.

« Avoue que tu avais juste envie de te retrouver seule avec moi. »

Neals posa la main sur sa nuque et la caressa du pouce.

« Peut être... » Susurra-t-elle, lascive.

Elle attrapa sa main pour en embrasser la paume .

« Je t'aime comme un fou, Ava. »

Le corps de Neals se tendit et sa main glissa sur la cuisse dénudée de sa femme.

L'habitacle de la voiture se chargea immédiatement d'une forte tension électrique.

Neals se mit à respirer plus fort. Ava écarta légèrement les jambes et posa la tête contre la vitre. Elle se laissa caresser sans fausse pudeur.

Elle hésita à lui parler de la situation troublante avec cette gamine au cabaret, puis se ravisa. Elle se promit de le faire plus tard.

Elle ne voulait pas parasiter ce moment.

De retour chez eux, Ava déposa son sac à l'entrée tandis que Neals, debout contre son dos, embrassait son cou. Il entreprit de lui retirer son manteau avec une lenteur calculée. D'abord, il découvrit ses épaules, qu'il embrassa délicatement ; ses grandes mains glissèrent ensuite sur ses seins, puis il attrapa son menton pour relever son visage afin qu'elle le regarde dans le miroir. Les yeux de Neals brillaient dans la pénombre.

Dans un vertige, Ava revit le regard obsédant de la jeune femme du cabaret. Elle secoua la tête, comme pour chasser l'image et repoussa doucement Neals qui lâcha un soupir plaintif.

« J'ai envie de toi, Ava... »

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle l'embrassa, cherchant comment expliquer son geste.

« Moi aussi, mon amour. Mais toute la nuit est à nous, prenons notre temps... On peut jouer ? »

Neals leva les mains en l'air avec un sourire gourmand.

« Comme vous voudrez Madame. Vos désirs sont des ordres !

— Sers-nous un verre, je te rejoins au salon.»

Le ton ne souffrait aucune discussion. Neals s'exécuta.

Ava retira complètement son manteau et le jeta négligemment sur une causeuse. Elle secoua la tête une seconde fois.

Un petit bout de papier froissé roula à ses pieds.

Elle regarda autour d'elle, cherchant d'où il pouvait venir. Ce n'était pas le genre de Neals de lui lancer des boulettes de papier ; l'idée était absurde.

Elle se pencha pour le ramasser, prête à le jeter à la corbeille, quand, mue par une sorte d'instinct, elle le déplia.

À la vue du numéro griffonné, elle fit rapidement le lien.

Elle sait ce qu'elle veut... et elle ne semble pas avoir peur d'aller le chercher.

Ava regarda longuement le papier qu'elle tritura entre ses doigts. Incapable de le jeter.

Elle finit par le glisser dans son sac, espérant l'y oublier.

« Chérie ? Ton verre est servi !

—J'arrive, mon amour. »

Ava inspira profondément.

« Je viens tout de suite. »

*

Les yeux grands ouverts dans le noir, Mya désespérait de trouver le sommeil. Elle tournait et s'agitait dans son lit. La pluie avait cessé et le chant des oiseaux annonçait déjà le jour.

Elle chercha à tâtons son mobile. La lumière l'aveugla pendant quelques secondes.

4h50.

Elle se sentait pathétique. Pas la peine de se mentir : elle voulait moins regarder l'heure que vérifier un hypothétique message de la belle Ava.

Elle avait l'impression d'avoir de la fièvre. 

« Ava... »

Elle chuchota son nom dans le silence, comme si elle était là. Comme si le dire suffisait à mettre sur sa bouche le goût de sa peau ou de ses baisers.

C'est ça qu'on appelle un coup de foudre ?

Chaque fois qu'elle avait manqué s'endormir, une décharge d'adrénaline l'avait réveillée. Chaque fois, elle avait été convaincue que son téléphone avait vibré.

Elle s'était mise à redouter le sommeil, de peur de rater un message ou un appel.

Elle poussa un gémissement de frustration.

Elle aurait tellement aimé finir cette nuit dans les bras d'Ava, le visage posé sur ses seins voluptueux.

Elle se leva et se dirigea dans le salon. Dans le noir, elle fouilla fébrilement dans les tiroirs de son bureau. Avec une sorte de joie coupable, elle dévissa le bouchon du petit flacon qu'elle avait attrapé.

Elle entendit des clés dans la serrure. C'était Simon. Trop tard pour courir se planquer.

Le clic de l'interrupteur puis la gifle lumineuse.

« Mais qu'est-ce qu'elle nous fait, celle-là ? Qu'est-ce que tu fous en culotte ? Avec un flacon de... c'est quoi ça ? Tu sniffes de la térébenthine ? Mais elle est pas bien ! »

Mya resta interdite, bien consciente du ridicule de la scène et bien incapable de lui fournir une explication logique. Elle éclata de rire.

Simon, toujours dans son personnage de drag queen, ferma les yeux en se pinçant l'arrête du nez. Il tendit devant lui une main gantée de satin dans un geste dramatique.

« Bouhlulu, épargne-moi cette vision d'horreur. Va t'habiller, je t'en supplie, et lance-nous du café le temps que j'aille me défaire, on m'a dit que t'avais des trucs à me raconter.

— Oui, plein, Sissi, j'ai rencontré la femme de ma vie !

— Nan, nan, je ne veux rien entendre, tant que tu n'es pas décente ! Hors de ma vue, sale exhibitionniste ! »

Affublée de son vieux pyjama Pikachu, Mya somnolait. Accoudée au bar de la cuisine, elle écoutait le bruit monotone de la cafetière en scrollant machinalement sur Instagram. Elle écrivit plusieurs fois Ava dans la barre de recherche, avec l'espoir un peu stupide de voir apparaître son compte comme par magie.

Elle n'entendit pas Simon la rejoindre.

« Bon alors. Il vient ce café, oui ? »

Mya sursauta et s'exécuta avant de rejoindre son ami sur le canapé avec deux mugs de café fumant.

« Magnifique ce peignoir !

— N'est ce pas ? Je l'ai volé dans un hôtel !

— Ils te l'ont pas prélevé ?

— Chérie, sérieusement ? Tu te doutes que je ne l'aurais jamais volé si c'était ma carte qui était enregistrée !

— Mais t'es pas possible...

— Une piètre compensation pour la nuit dégueulasse que j'y ai passée. J'ai ja-mais été aussi mal baisé ! »

Mya hocha la tête, l'air moqueur.

« Ouais... Normal, quoi !

— Oh, ça va, Maman, épargne-moi tes leçons de morale. Allez, raconte moi. »

Mya lui raconta tout.

Sans rien omettre.

« ... Et là, en pilote automatique, je l'ai suivie comme une stalkeuse dans les toilettes. Je te jure, Sissi, j'étais possédée, c'était plus fort que moi.

— Elle a appelé la sécurité ?

— Non... Elle m'a fixée dans le miroir... »

Simon l'observa en levant un sourcil.

« Et alors ?

— Elle a des yeux... incroyables. »

Simon attendit puis finit par lever les yeux au ciel.

« Mais au secours... Tu planes, chérie. Tu m'envoies la suite avant la retraite ?

— Elle m'a regardée... et je l'ai regardée.

— Shabadabadaaaaa... Mais chérie, toutes les lesbiennes du monde regardent les filles dans les toilettes, non ? Tu viens pas de nous découvrir l'Amérique !

— Sissi, c'était pas un simple regard... C'était différent.

— Et elle a un prénom, ta divinité ?

— Ava...

— Oh mon dieu... Rien que quand tu le dis, c'est sale ! Ça m'a littéralement dégouliné dessus ! Pouah, c'est tout collant ! »

Simon fit semblant d'écouter le cœur de Mya, attrapa son poignet et mima une prise de pouls.

« Le diagnostique est sérieux, ça pue l'érotomanie à plein nez ! Espèce de folle obsessionnelle ! Ton Ava, tu sais même pas si c'est une tribade ! Dans quoi tu t'es encore embarquée ? Et qui va encore ramasser ton petit cœur brisé si elle ne te rappelle pas ?

— "Tribade" ?

— De ton coté de la barrière, gourdasse !

— Aaaaaaaah... »

Simon laissa échapper un petit rire amusé. Puis, voyant que Mya ne suivait pas, il resta là à l'observer.

Elle fixait son café comme si une réponse se cachait au fond du mug.

Simon soupira et posa bruyamment sa tasse sur la table.

« Oh, bordel de merde...

— Quoi ?

— Trois fois rien, juste ta tête de nana qui fonce droit dans une bonne grosse galère sentimentale... »


*


La maison était parfaitement silencieuse, et Neals dormait déjà depuis longtemps lorsqu'Ava redescendit au salon.

Elle n'avait pas réussi à trouver le sommeil.

Pieds nus sur le carrelage frais, elle resta un moment immobile dans le noir, entre l'entrée et la cuisine. À la croisée des chemins. Entre son sac à main et la machine à expresso. Entre l'inconnu et les gestes rassurants du quotidien.

Un léger fourmillement lui creusa les reins au souvenir de l'échange de regards de la veille. Du souffle suspendu de la jeune femme derrière elle.

Ce regard...

Ava se dirigea sur la pointe des pieds vers l'entrée pour y récupérer son sac. Elle s'assit sur la causeuse et tendit l'oreille un instant, attentive au moindre bruit dans la maison, avant d'en extraire le petit bout de papier.

Un sourire lent étira ses lèvres.

L'écriture était nerveuse, presque tremblée.

Audacieuse... mais impatiente...

Elle attrapa son téléphone sans réfléchir, mais ses doigts restèrent en suspends au dessus de l'écran.

Non... pas encore. Trop tôt...

Ava replia soigneusement le papier et lissa chaque pli avec son pouce avant de le ranger dans la poche intérieure de son sac à main.

La chasse n'était pas encore ouverte.

💬 Commentaires 4

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Enattendantlapluie • 1 mois, 1 semaine
Cela faisait longtemps que mes yeux n'étaient pas tombés sur le mot tribade, donc j'adore le son (ménade, tribale, quelque chose de sauvage).
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Evydence Auteur • 1 mois, 1 semaine
Il y a pourtant dans le désir quelque chose qui relève autant de la sophistication intellectuelle que de l'infiniment sauvage voir primitif. Pour moi ça fait bien partie du champs lexical ;)
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Enattendantlapluie • 1 mois, 1 semaine
Pourquoi "pourtant" ? Il y a tout cela dans ce mot rare.
Tu as bien planté les décors et les personnages. L'Orangerie est-elle d'ailleurs un personnage ? En tout cas, c'est un endroit qui fait rêver et une scène de choix pour l'histoire qui va s'y dérouler.
Chaque protagoniste a son propre univers, son tempérament et on sent le déséquilibre, que tu as annoncé en préambule.
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Evydence Auteur • 1 mois, 1 semaine
Pourtant parce que ces mots devraient être plus usités ;)
L'orangerie a une place centrale dans l'histoire. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle est un personnage. C'est un endroit où le temps semble un peu figé, il y fait chaud, humide. L'orangerie est un endroit qui protège les jeunes pousses de l'hiver, qui leur permet de croitre. Mais comme tout endroit qui protège, c'est aussi un endroit qui peut isoler, enfermer. C'est aussi un lieu plein de lumière, ce qui permet de réveler ce qui serait resté dans l'ombre autrement... (et je n'en dis pas plus ^^)
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