XV - Estocade
Sur le trajet retour, l'orage s'était calmé. Il ne restait plus qu'une pluie fine et régulière.
Ava s'était empêchée de penser pendant tout le trajet, s'absorbant dans la musique monotone des essuie-glaces qui balayaient le pare-brise. Presque malgré elle, elle avait repris le chemin de l'orangerie.
Elle savait qu'elle ne trouverait pas le sommeil — elle n'essaya même pas.
Travailler lui sembla le meilleur exutoire possible.
Ses mains pétrissaient l'argile depuis des heures quand elle réalisa que la forme qu'elle modelait n'était pas celle attendue.
Elle s'arrêta net.
Posa ses outils.
Regarda ses mains et ses vêtements maculés.
Non.
Elle couvrit la sculpture d'un grand linge humide puis se dirigea vers la salle de bain.
Devant le lavabo, elle regarda longuement l'eau emporter la salissure de la terre sur ses mains et la laissa couler jusqu'à ce qu'elle redevienne claire. Elle retira rapidement l'anneau d'or blanc à son annulaire et se donna l'excuse de devoir nettoyer dessous.
Face à son miroir, elle s'observa un moment. Ses cheveux défaits, les traces bleues de la nuit sous ses yeux, ce léger tressautement sous la paupière qu'elle seule pouvait deviner. Sa bouche se tordit dans un petit rictus de dégoût.
Elle connaissait ce visage, elle le connaissait bien — pourtant ce n'était pas le sien. Ça ne pouvait pas être le sien. Elle se mit à le laver frénétiquement à l'eau froide, comme pour en faire disparaître les traits.
Arrête.
Tout en elle était figé, glacé. Elle retourna dans l'atelier à la recherche d'un refuge familier et confortable. Blottie dans son grand fauteuil, elle autorisa enfin son esprit à reprendre le cours de ses pensées.
Ce qu'on peut nommer n'a plus le pouvoir de surprendre.
Elle inspira profondément et ferma les yeux.
Mya...
Son style si particulier, fait de tant de contrastes. Ce chapeau d'homme porté avec l'art consommé de la maîtrise déguisée en désinvolture. Sa manière d'occuper l'espace... ce corps gracile, menu, et pourtant impossible à ignorer. Pareille à ces œuvres qui captent la lumière plus que les autres, sans qu'on comprenne vraiment pourquoi. Ses mains longues, délicates. Sa peau si pâle, et tellement fine par endroit qu'on devinait la cartographie de ses veines.
Rien ne lui avait échappé.
Chaque geste, chaque respiration, chaque tremblement dans sa voix. Jusqu'à la manière dont ses yeux brillaient quand elle s'émerveillait de quelque chose.
Sanguine.
Le portrait.
Ava fit mentalement un arrêt sur image. C'était sans nul doute ici que les choses avaient commencé à glisser. Ce dessin avait brutalement donné consistance à ce qu'Ava n'avait pas encore consenti à nommer.
Mya, dans toute son impudence et toute son impudeur, s'était approprié un fragment d'elle. Un moment d'abandon — et peut-être quelque chose de plus charnel, jusque dans le regard. Incroyable ce que cette gamine avait saisi en une soirée, depuis une banquette trop étroite, au milieu de la fumée, du bruit et des lumières rouges...
Elle n'avait pas prévu ça.
Curieuse et étonnante créature.
Mya était brillante, talentueuse et dotée d'une sensibilité épidermique. Une énergie particulière, mélange d'assurance et de vulnérabilité. Ava ne niait pas le plaisir certain qu'elle tirait à la décontenancer, à la déstabiliser.
Sa peau.
Le baiser, d'abord doux et sucré, comme son odeur de fleur d'oranger.
L'étreinte qui avait failli ne pas se terminer.
Ava porta ses doigts à ses lèvres — l'empreinte était restée là, vivace, brûlante.
Tout était arrivé trop tôt, trop vite... Elle n'avait pas voulu la punir, l'humilier. Pourtant elle l'avait fait. Le désir de Mya avait plusieurs fois testé la résistance des digues.
Ava avait largement poussé les limites. Elle avait essayé de la briser, elle avait voulu la voir fuir.
Ou la voir rester ?
Elle posa les mains sur ses oreilles, comme pour ne plus entendre sa propre voix.
Mais Mya était restée. Mya était de ces personnes qui résistent, qui ne se laissent pas facilement intimider, qui reviennent... Par courage, par folie ou par résilience.
Elle avait finalement sorti le contrat comme une estocade.
Mya signerait.
Ava ne savait plus comment se sentir face à cette certitude.
L'esprit, comme le corps, étaient finalement des matières comme les autres, et sculpter la matière, c'était son travail.
Je te laisse le week-end.
Mya signerait, elle le savait.
Et dans le périmètre du cadre posé, les règles seraient claires, définies. Tout redeviendrait enfin gérable.
Le jour allait bientôt poindre.
Ava se leva, éteignit les lumières et jeta un dernier coup d'œil à l'intérieur de l'orangerie. La main sur la porte d'entrée, elle stoppa son geste, cherchant à mettre le bon mot sur l'impression diffuse qu'elle ressentait.
De la nostalgie ? Non.
Du regret ? Non plus.
Ce que tu contemples, Ava, c'est la sérénité de ton antre, peut être pour la dernière fois. Et ce que tu ressens, c'est le vertige du calme avant la tempête.
L'œil du cyclone.
Elle secoua la tête, tourna la clé dans la serrure et monta dans la voiture. Elle voulait rentrer avant le réveil de Neals.
*
La maison était silencieuse.
Ava retira ses chaussures dans l'entrée et monta discrètement les escaliers jusqu'à sa chambre. Elle resta un moment dans l'embrasure de la porte à écouter la respiration profonde de Neals. Elle eut envie d'aller se blottir dans sa chaleur, mais se retint.
Elle se dirigea vers son dressing pour se changer.
Dans cette salle de bain rutilante, la vue de ses vêtements pleins de terre sur le dessus du panier à linge lui sembla une anomalie.
On dirait que je viens d'aller enterrer un corps dans le parc.
Cette pensée saugrenue la fit sourire intérieurement, mais elle les recouvrit quand même d'une serviette pour les dérober à sa vue.
Elle descendit dans la cuisine et entreprit de préparer le petit déjeuner de son mari avant qu'il ne se réveille. Neals était un lève-tôt, elle savait qu'il serait sur le pont à l'aube.
Les rituels familiers, enchaînés dans sa bulle de normalité, lui avaient permis de se relâcher.
Quand Neals passa la tête dans la cuisine, elle se sentit rattrapée par la fatigue.
« Hmm, un petit-déj' préparé avec amour. Je suis un homme chanceux. Tu as un truc à te faire pardonner ? »
Il l'embrassa tendrement. Ava lui répondit par une grimace.
« Bon, tu n'as pas dormi avec moi, ça j'en suis sûr. Et vu ta tête, tu as peu, ou pas du tout dormi. Alors, avoue tout de suite — avec qui tu me fais des infidélités ? »
Ava se sentit piquée par la plaisanterie. Elle leva les yeux au ciel.
« Tes rivaux m'attendent toujours à l'orangerie. »
Neals eut un petit rire grave en la regardant verser le café. Il posa sur elle ce regard tranquille et malicieux qu'il avait parfois.
« Bon, tu avoues que tu as passé la nuit avec eux, alors ?
— J'avais du travail à rattraper.
— Mmh. »
Ce hmm qui ne demandait rien, n'accusait pas, et qui pourtant contenait tout ce qu'il voyait en choisissant de ne pas le dire.
Il attrapa sa tasse, y plongea les lèvres, puis la reposa lentement.
« Tu sais ce que j'adore chez toi, chérie ? »
Il marqua une pause.
« L'art que tu as de ne jamais mentir. »
Ava le fixa avec un sourire énigmatique.
« Tu es trop perspicace pour ta propre sécurité, mon amour... Méfie-toi, je viens justement d'enterrer un corps dans le jardin. Les preuves sont dans le panier à linge.»
Neals éclata de rire.
Ava s'étira en bâillant.
« Tu devrais aller dormir un peu... »
Elle embrassa Neals sur le front et monta retrouver leur lit.
Juste avant de plonger dans le sommeil, elle pensa :
Le cadre, les règles. La matière qui obéit toujours.
Elle n'était plus tout à fait convaincue d'y croire.
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