XVI - Reddition
Le lundi matin, Mya s'était fait déposer à l'entrée du parc.
Dans la lumière encore pâle de ce matin d'automne, elle avait traversé le petit sentier à pied. Le vent commençait à brasser les feuilles tombées lors des pluies diluviennes du week-end.
Son cœur battait vite, pourtant elle ne ressentait aucune panique.
Le papier était signé et plié avec soin dans sa besace. Elle respirait profondément l'air frais et progressait d'un pas décidé vers l'orangerie.
Arrivée sur le seuil, elle ajusta sa coiffure et ses vêtements. La porte était entrouverte, mais elle préféra frapper plusieurs coups secs.
« Entre. »
La voix d'Ava avait résonné depuis le fond de l'atelier.
Mya s'apprêtait à entrer, mais s'arrêta en voyant la boue accumulée sur ses chaussures. Elle les retira et continua en chaussettes.
Le froid des tomettes sous ses pieds.
Le souvenir de son humiliation lui fit brièvement monter le rouge aux joues. Elle releva le menton, résolue à ne pas se départir de ce calme qui l'habitait depuis qu'elle avait fait son choix.
Ava était debout devant un établi, les mains prises par une coque qu'elle retirait d'un moulage. Elle ne la regarda pas tout de suite, concentrée sur son ouvrage. Elle prit le temps de terminer ce qu'elle faisait avec application, avec cette lenteur souveraine que Mya commençait à reconnaître comme une sorte de signature. Puis elle se tourna vers Mya.
Elle l'observa quelques secondes sans rien dire. Un regard attentif, scrutateur, mais sans jugement.
Mya soutint le regard sans défi.
« Thé ou café ? »
Ava avait posé la question avec le même naturel qu'elle aurait mis à demander l'heure. Sans attendre la réponse, elle se dirigea vers le coin cuisine de l'orangerie et alluma la cafetière.
« Tu as mangé, ce matin ? »
Mya hésita une seconde de trop.
« Non, apparemment. »
Le ton ne contenait aucun reproche, c'était une simple constatation.
Mya s'installa derrière le petit bar et balbutia :
« Je prends du café, merci. »
Elle fouilla dans son sac et en sortit l'enveloppe, qu'elle posa sur le comptoir.
Ava poussa devant elle une tasse de café et une orange coupée, puis échangea le pli contre un sachet de viennoiseries encore chaudes.
Mya ne put s'empêcher de constater à voix haute :
« Vous saviez déjà que je viendrais ce matin. »
Ava ne répondit pas — elle haussa imperceptiblement les épaules.
« Mange. »
L'invitation sonna comme un ordre. Mya obéit. Installée sur le tabouret, elle saisit maladroitement un croissant — prendre son petit déjeuner ici, sous le regard d'Ava, lui semblait une autre forme d'intimité, qu'elle n'avait pas anticipée.
Ava avait ouvert l'enveloppe et vérifiait les signatures sur les deux exemplaires.
« Mya, tu as compris ce que tu signes ?
— Oui. »
Il n'y avait eu aucun tremblement, aucune hésitation dans la voix de Mya.
« L'article 6, le 9... Tu en as bien saisi le sens ? »
Mya acquiesça.
« J'ai parfaitement compris. »
Ava inclina légèrement la tête.
« Alors dis-le-moi. Explique-le-moi. »
Mya déglutit. Elle en avait pourtant préparé, des répliques dans sa tête, ces deux derniers jours... Pourtant, sous le regard intense d'Ava, elles semblaient tout à coup difficiles à formuler.
« J'ai signé ma reddition complète. »
Elle fit une pause. La phrase toute préparée était venue d'elle même.
Reddition... Elle s'était gargarisée du terme.
« J'ai choisi, Ava. Si ma soumission est le seul chemin jusqu'à vous... je veux le faire. »
Il y eut un court silence.
Ava reposa très lentement sa tasse, sortit un stylo de son tablier et signa à son tour, puis remit son exemplaire à Mya.
« Ce sera d'abord le chemin jusqu'à toi-même. »
Mya ne répondit pas. La métaphore lui sembla sibylline. Mais dans le regard d'Ava, elle comprit que ce message portait l'empreinte d'une promesse dont elle ne mesurait pas encore l'étendue.
« J'ai une question, Ava. Elle est importante pour moi. J'ai... J'ai vraiment besoin de savoir.
— Je t'écoute.
— Est-ce que vous... Vous aussi vous êtes attirée par moi ? »
Ava s'approcha d'elle.
Un geste inattendu que Mya n'avait pas vu venir. La main d'Ava se leva lentement pour venir effleurer sa joue, une seconde à peine, avec la délicatesse qu'on met à toucher un objet fragile ou de grande valeur.
Sa réponse semblait résider dans le geste et le sourire tendre qu'elle lui offrit.
Mya se sentit fondre de l'intérieur. Son cœur s'emballa de nouveau et ses joues s'empourprèrent.
« Merci de ta confiance, petite Mya. »
Les mots avaient été posés simplement, sans théâtralité et sans distance. Avec une sincérité que Mya ne put remettre en doute.
Ava sortit de la poche de son tablier un petit trousseau de trois clés, qu'elle tendit à Mya. Elle les désigna une à une.
« Le portail du parc, la porte de l'orangerie, le local à matériaux. »
Mya referma les doigts dessus.
« Viens, je vais te montrer. »
La présentation fut courte et précise. Ava montra l'espace de travail qui lui était réservé — un angle de l'atelier où l'attendaient un chevalet, une table d'architecte, une étagère vide, ainsi qu'une belle lumière zénithale.
Elle la conduisit dans la salle de bain, puis dans la réserve avec ses toiles, structures, papiers et matériaux. Mya fut étonnée par la diversité des médiums et des outils. Elle se rappela qu'Ava se définissait comme une touche-à-tout. La visite se conclut par la démonstration du four de potier.
Mya écoutait, regardait, posait parfois quelques questions. Tellement impliquée dans l'apparente normalité de leurs échanges qu'elle se sentit progressivement se détendre.
Les tensions accumulées des derniers jours semblaient se dissoudre dans les odeurs familières et typiques des ateliers d'art, dans la voix d'Ava qui expliquait chaque chose avec une précision tranquille.
Alors qu'elles revenaient au cœur de l'orangerie, Mya s'arrêta devant une série de sculptures alignées sur le haut d'un rack. Des mains, des dos aux clavicules saillantes, des moitiés de visage...
« Ce sont des études ?
— Des archives, plutôt. »
Ava la conduisit jusqu'à un petit podium en bois posé devant une fenêtre de l'atelier. Elle alluma une lampe d'appoint, déplia un chevalet, puis se retourna.
« Maintenant, Mya, déshabille-toi. »
La demande avait été formulée aussi simplement que si Ava avait réclamé un pot de crayons. Pourtant, elle avait claqué dans l'air.
Mya en avait eu le souffle coupé.
Elle s'était laissée aller, parfaitement détendue, et en avait presque oublié l'objet de sa présence.
Elle regarda rapidement autour d'elle, se sentant intimidée à l'idée de se livrer nue dans la lumière crue du matin.
Son regard accrocha celui d'Ava, qui répéta, presque amusée :
« Déshabille-toi. »
Tête baissée, Mya commença à défaire les boutons de sa veste.
Ava la regardait faire, aggravant son trouble.
Mya n'avait jamais accepté de jouer les modèles, ni à l'école ni ailleurs ; sa pudeur l'en avait toujours empêchée. Le regard d'Ava sur son corps faisait monter en elle une chaleur lancinante, diffuse, incontrôlable. Les mains moites, tremblantes, elle déposa sa veste sur un dossier de chaise, puis retira son pull et le débardeur qu'elle portait en dessous.
Ava installa son matériel sans un mot, puis se rapprocha. À deux pas d'elle, immobile, elle attendit.
Quand Mya eut posé son pantalon avec le reste de ses vêtements, elle releva les yeux en quête de l'approbation d'Ava.
« Tout. »
Le dernier rempart céda. Elle fit glisser sur ses jambes le petit slip de dentelle blanche.
Mya se redressa, entièrement nue, offerte à la lumière froide des verrières.
Ava lui indiqua de tourner sur elle-même.
Mortifiée, Mya obéit, le menton levé, le regard fixe, s'interdisant de se couvrir.
Ava s'approcha, la guida jusqu'au podium. Le bois était tiède sous son corps.
Les mains d'Ava ajustèrent sa posture — bras tirés, reins cambrés, visage orienté vers la lumière.
Précises. Assurées. Sans hésitation.
Mya tremblait toujours.
« Tu as froid ?
— Non... ça va. »
Ava se remit à dessiner. Le silence s'étira. Le fusain glissait sur le papier.
Très vite, le corps protesta. La tension dans les bras, les muscles se tétanisèrent, puis s'engourdirent.
Ava avait l'habitude des modèles vivants. Elle savait qu'en l'état, Mya ne possédait pas encore la condition physique pour tenir.
Elle admirait cependant sa ténacité.
« Pause. »
Elle la fit boire un verre d'eau, soutenant sa nuque. Ses doigts, enduits d'un onguent à l'odeur camphrée, massèrent ensuite ses bras . Le contact était lent, enveloppant, troublant.
Encore...
Quand Ava la guida vers le lit, Mya pensa immédiatement que les choses allaient basculer.
Une brûlure sourde s'étira entre ses cuisses.
Mais Ava la repositionna. Calme. Méthodique. Bras le long du corps, les hanches surélevées.
« On ne va pas tout de suite te suspendre... mais on va s'en approcher. »
Sa voix frôla la peau.
Mya laissa échapper un soupir.
Ava installa son chevalet à ses pieds. Instinctivement, la jeune femme resserra les jambes.
Celles ci furent aussitôt écartées, lentement mais fermement, jusqu'à ce que les articulations ne le permettent plus.
Mya se figea. Exposée, ouverte — béante. Impossible désormais de dissimuler son désir.
Ava reprit le dessin sans un mot.
Le temps se dilua.
La honte se mêla à une excitation plus sourde, plus profonde. Mya se demandait si Ava tirait le même plaisir à la regarder qu'elle, à lui être ainsi exhibée.
Elle ferma les yeux. Un appel silencieux. Une invocation. Une prière.
« Mya. »
Sa voix la ramena à elle.
« On a encore quelques règles à voir. »
Les yeux de Mya se rouvrirent.
« Ici, tu ne croises ni ne serres jamais les jambes. Les pantalons, les sous-vêtements... sont proscrits. »
Le fusain recommença à gratter la feuille quelques secondes.
« Le vouvoiement est de rigueur. La courtoisie et la politesse, jamais des options. »
Un silence.
« Et quand je te demande quelque chose... »
Ava leva les yeux. Mya déglutit sous l'intensité de son regard.
« Tu obéis.
Pas parce que tu n'as pas le choix.
Mais justement parce que tu l'as choisi. »
Mya hocha la tête.
« Des questions ?
— Non, Ava. »
Ava posa son fusain.
« En séance, si tu veux que tout s'arrête, un mot suffit. Un seul. Sans conséquence. »
Mya frissonna.
Conséquence...
Ava poursuivit : « Je veux que tu le choisisses. »
Mya réfléchit rapidement. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
« Facile. »
Ava resta immobile une seconde avant de laisser échapper un petit rire.
Bref, sincère, celui qu'on ne retient pas. Elle secoua lentement la tête.
« Facile. »
Elle le répéta une fois, avec dans la voix quelque chose qui relevait de l'amusement et peut-être de la tendresse.
« Parfait, Mya. Facile, c'est entendu. »
Une fois son croquis terminé, Ava vint libérer les reins endoloris de Mya, qui laissa échapper un petit gémissement de satisfaction.
« C'est bien. »
Les mains d'Ava vinrent masser sa taille, ses hanches.
Les gémissements de Mya devinrent progressivement des râles de plaisir. Ses yeux cherchaient ceux d'Ava.
Elle se pencha vers elle.
Les lèvres de Mya s'entrouvrirent. Une demande suspendue.
« Qu'est-ce que tu veux, Mya ? »
Mya hésita. La blessure de la veille était encore vive.
La voix d'Ava se fit plus douce :
« Demande... »
Le cœur cognait.
Dis-lui, putain ! Après tout, tu ne fais qu'obéir.
« Vous... »
Sa voix trembla.
« C'est vous que je veux... »
Le visage d'Ava s'approcha et leurs lèvres se frôlèrent.
« Pas encore... »
Mya ferma les yeux. Elle contint sa frustration dans un souffle.
« Mais tu peux... demander autre chose. »
Ses doigts glissèrent sur sa peau.
« Tu veux que je te touche ? »
Les yeux brillants, Mya acquiesça.
« Dis-le. »
Un instant d'hésitation. Puis, presque à bout de souffle :
« Je veux... J'ai envie... Touchez-moi. S'il vous plaît. »
Ava sourit contre la bouche de Mya quand elle entendit la formule de politesse.
Ses doigts s'attardèrent sur son ventre, puis ses mains glissèrent sur ses cuisses avec une lenteur calculée. Mya les ouvrit, impatiente, brûlante. Ses hanches ondulaient.
Ava ne se lassait pas du spectacle.
« Comme ça, Mya ? »
Mya, les yeux mi-clos, éprouvait une sorte de vertige dans lequel la frustration se mêlait au plaisir. Lascive, elle haletait, aspirant à ce que les doigts d'Ava vinssent la fouiller, au moins autant qu'elle désirait que la bouche qui la torturait vînt s'écraser sur la sienne.
« Non, je...
— Alors, demande. »
Mya, honteuse, quémanda :
« Entre mes cuisses... »
La voix s'était brisée.
Ava s'exécuta. Mya cria presque de plaisir et de soulagement.
« Tu es glissante... »
Le va-et-vient entre ses jambes. Les mots doucement humiliants, susurrés sur ses lèvres, la firent monter trop vite.
Le corps se contracta, la respiration se fracassa.
Les hanches cherchèrent la main.
La bouche d'Ava captura ses cris dans un baiser exigeant. Mya jouit avec violence.
Son corps vint se briser plusieurs fois contre celui d'Ava.
Ce corps encore interdit, ce corps qu'elle ne pouvait toucher.
Elle retomba, haletante.
Ava la recouvrit doucement d'un plaid.
Elle s'éloignait déjà.
« La séance est terminée, Mya. Repose-toi. »
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