XXIII - Démoli
Assise dans sa voiture, Ava luttait pour contrôler les tremblements de son corps.
L'heure sur le tableau de bord indiquait déjà un nouveau jour. Le temps continuait sa course, indifférent et parfaitement hors de son contrôle. Pourtant, elle avait tout fait pour étirer la soirée. Elle était restée, longtemps après que le dernier invité soit parti.
Lâche.
C'est ce qu'elle était. Une lâche et une menteuse.
Nul besoin de lever les yeux vers la maison, elle savait qu'elle la trouverait allumée. Qu'il l'attendait.
Bien sûr, sa raison savait qu'il n'allait pas frapper dans les murs, hurler ou la brutaliser. Mais la peur était là, comme un vieux démon sorti des profondeurs. Comme un réflexe archaïque.
Son cœur cognait tellement fort.
Elle posa ses mains sur sa poitrine et ferma les yeux.
Elle revit la douleur sourde dans le regard de Neals. Cette douleur l'avait brûlée, elle la ressentait encore jusque dans sa chair. Elle avait eu envie de courir jusqu'à lui, pour le prendre dans ses bras et le rassurer de son amour. Mais elle ne pouvait être à la fois le bourreau et le refuge.
Elle secoua la tête, rassembla ses affaires et prit le chemin de la maison.
Les mains tremblantes, elle inséra la clé. Pas la bonne.
Elle essaya plusieurs fois jusqu'à ce que la porte s'ouvre sur Neals.
« Mais tu fais quoi au juste Ava ?
— Je... n'arrivais pas à...
— Tu as bu ?
— Non, pas du tout, je...
— La porte était ouverte. »
Elle se sentit stupide.
Neals la toisait. L'air passablement agacé
Ses cheveux bruns en bataille, sa chemise froissée, il avait perdu ses airs de dandy bien élevé.
« Et toi Neals ? Tu as bu ?
— Pas assez. »
Il lui tourna le dos et se dirigea vers le salon.
Ava retira ses talons dans l'entrée, avant de lui emboîter le pas. Même la chaleur bienfaisante de la maison n'avait aucun effet sur ses tremblements.
Neals avait repris son verre en main et tapota près de lui sur le canapé pour qu'Ava vienne le rejoindre.
« D'abord, laisse-moi te féliciter pour la magnifique performance de ce soir. »
Neals leva son verre avec un sourire sardonique.
« Ça fait un moment que je t'attends. T'étais trop occupée avec ta... comment tu dis déjà ? Assistante ? Non, collaboratrice, c'est ça ? »
Ava fut envahie par une bouffée de culpabilité.
« Je t'en prie Neals... »
Il but une gorgée sans la quitter des yeux.
« Quoi ? Il faudrait que je t'épargne ? »
Elle baissa les yeux.
« Non... Juste...
— Juste, tu ne m'as pas menti. »
Ava releva légèrement le menton.
« Je ne t'ai pas menti. »
Il acquiesça.
« Évidemment non. Puisque tu n'as rien dit. »
Il fit tourner le liquide dans son verre avant de l'avaler d'un trait.
« Je voudrais être furieux contre toi, je voudrais... »
Il haussa les épaules.
« Je suis juste démoli. »
Le mot tomba doucement entre eux.
Ava sentit son cœur se serrer dans sa poitrine.
Instinctivement, elle tendit une main tremblante vers son visage. Neals la repoussa sans brusquerie.
« Non, laisse. »
Les yeux fermés, les mâchoires serrées, il se frotta la joue.
« C'est ça le pire de toute cette histoire Ava. Que tu n'aies rien dit.
— Parce qu'il n'y avait rien à dire...
— À qui tu mens Ava ? À toi ou à moi ? »
Un silence.
« Je n'ai pas couché avec elle. »
Le tic-tac discret de l'horloge, puis le bruit du verre posé sur la table basse.
« Tu l'aimes ? »
Les mots remontèrent lentement avant de venir heurter quelque chose en elle.
Ava ne répondit pas tout de suite.
« Je... ne sais pas. »
Sa voix s'était brisée.
Neals se servit un autre verre.
« Alors tu es encore plus aveugle que moi. »
Ava sentit les larmes lui piquer le nez avant de venir embuer ses yeux.
« Et toi Neals ? Est-ce que tu m'aimes encore ? »
Neals la regarda longuement.
« Les choses seraient tellement plus simples si ça n'était pas le cas. »
Ava éclata en sanglots.
Il eut un sourire triste, but une dernière gorgée de son verre puis le reposa.
« C'est mon plus gros problème Ava...
— Je t'aime aussi Neals. »
Il se leva et posa brièvement sa main douce et chaude sur la nuque d'Ava. Un geste familier, doux.
« Je suis épuisé, je vais me coucher... dans le bureau. »
Elle resta immobile dans le salon, à fixer un point qui n'existait pas.
*
Ava n'avait pas bougé, ou peut-être s'était-elle assoupie là quelques minutes. En tout cas, elle n'avait pas trouvé le courage de retrouver un lit que Neals avait volontairement déserté.
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux.
Des bruits de tiroirs qu'on ouvre l'avait ramenée à elle.
Elle se leva, lentement, rejoignit le couloir et monta l'escalier.
Neals était dans leur chambre. Sa valise ouverte sur le lit.
Il la remplissait de façon machinale, comme il le faisait à chaque déplacement.
« Tu pars ? »
Il ne se retourna pas immédiatement. Il plia d'abord une chemise.
« Oui. Je pars quelques temps.
— Mais tu vas où ? »
Ava, immobile dans l'encadrement de la porte, était envahie par l'angoisse.
« Chez Franck, je vais rester un peu là-bas. »
Elle sentit le vide s'ouvrir sous ses pieds.
« Tu reviens quand ? »
Neals releva enfin les yeux vers elle.
Il n'était pas question de colère ou de reproche.
Il répondit de la manière la plus douce qu'il pouvait.
« Quand j'aurai trouvé de quelle manière je peux rester. »
Le silence qui suivit fut presque insoutenable.
Ava hocha la tête, les mots restaient coincés dans sa gorge.
La peur l'étranglait. Cette peur viscérale de dire le mot de trop, et celle qu'elle s'avouait moins facilement, d'être simplement abandonnée.
« Non, je ne veux pas Neals, je ne peux pas... Je t'en supplie. »
Il referma la valise, passa à côté d'elle sans la toucher.
Elle le suivit jusqu'en bas. Le corps secoué par les sanglots.
« Je t'en supplie Neals, je t'en supplie, ne fais pas ça. »
Elle répétait en boucle, envahie par une panique incontrôlable, l'œil hagard.
Neals s'arrêta. Affecté de la voir dans une telle détresse, il posa ses mains en coupe autour de son visage.
« Ava, calme-toi, respire. »
Elle agrippa ses épaules en continuant sa litanie.
« Je ne disparais pas Ava, je vais chez Franck parce que j'ai besoin d'un peu de temps.
— Y a pas le temps pour ça Neals, je t'aime, je t'en supplie. Je ferai tout ce que tu demandes. »
Neals, ému, la prit dans ses bras, et le visage enfoui dans ses cheveux, chuchota :
« Ava, je t'aime, et cet amour, je ne pourrai jamais l'éteindre, même si je le voulais. Mais la confiance est altérée... »
Blottie dans la chaleur rassurante des bras de Neals, dans son odeur, Ava commença à se calmer.
« Je ne te demanderai jamais de choisir, je ne te le demande pas... Mais tout ça, je ne peux pas faire comme si ça n'existait pas. J'ai besoin d'un peu de temps pour y voir clair. »
Il embrassa le sommet de son crâne, se détacha puis ouvrit la porte.
Le froid du matin entra alors qu'il sortait.
Ava, glacée, resta figée sur le seuil.
Elle le suivit du regard jusqu'à ce qu'il ait disparu.
Une fois la porte refermée, le silence de la maison n'était plus le calme d'autrefois, il était devenu celui d'un mausolée."
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