XXII - Exposition

📖 Corps sous serre ✍️ Evydence 📝 1452 mots

L'hôtel particulier, loué pour l'occasion, se trouvait dans une petite rue calme du centre-ville. Façade haussmannienne, porte cochère, hautes fenêtres obscurcies, rien du dehors n'indiquait qu'une exposition avait lieu à l'intérieur.

Mya était arrivée en avance, comme Ava le lui avait demandé.

La salle était toute en longueur, avec de hauts plafonds aux moulures et corniches anciennes. Le parquet de chêne mat absorbait la lumière des candélabres, disposés un peu partout dans la pièce, comme les compositions de fleurs.

Mya s'arrêta, admirative, devant un arrangement fait de callas noirs, de lys royaux blancs et d'anthuriums vert pâle.

Tout se répondait, comme dans les croquis.

Les sculptures, vénus et crânes stylisés, reposaient sur des colonnes basses. Les dessins accrochés aux murs étaient encadrés et éclairés. Entre eux, d'immenses miroirs aux moulures dorées renvoyaient la lumière des bougies à l'infini. 

L'atmosphère était saturée de l'odeur capiteuse et sucrée des lys et du freesia blanc, ainsi que de celle, plus discrète, de la cire chaude des bougies qui se consumaient.

En regardant la petite estrade réservée à la performance, Mya avait senti quelque chose peser en elle — pas de la peur ou de l'appréhension. Une émotion toute solennelle. Comme si le lieu, l'événement, exigeait qu'elle soit à la hauteur de ce qu'il portait.

Memento mori.

Elle resta un moment à observer le ballet des serveurs qui terminaient de disposer le buffet pour les invités.


*

Les premiers convives arrivèrent à vingt heures.

Mya jetait des coups d'œil nerveux vers l'endroit où ses œuvres étaient exposées. Une dizaine de pièces qu'elle avait passé des heures à choisir. Le meilleur de ce qu'elle avait produit ces derniers mois. Elle le savait désormais sans avoir besoin de se battre contre elle-même pour l'admettre.

Ava la présenta à chaque nouvel arrivant. Mya répondait poliment aux questions qu'on lui posait sur son travail, avec la précision tranquille que lui avait transmise Ava. Sans modestie performative, juste la réalité de ce qu'elle avait voulu faire et ce qu'elle espérait dire au spectateur.

Simon, son seul invité, fit son entrée vers vingt heures trente, impeccable dans son costume sombre.

Il vint immédiatement vers elle pour l'embrasser et regarda autour de lui, l'air impressionné.

« C'est... »

Il n'acheva pas. Il n'en avait pas besoin.

« Je sais. » chuchota Mya.

Il attrapa deux coupes au passage d'un serveur et lui en tendit une.

« Tu te sens comment ?

— Ça va, je gère pour l'instant. »

Sissi parcourut la salle des yeux avant de revenir sur Mya.

« Elle est là ?

— Oui, elle ne doit pas être loin. »

Il se pencha vers elle.

« Et lui ?

— Je ne l'ai pas encore vu, mais il sera là, oui. »

Il prit sa main une seconde et la pressa.

« Je suis fier d'être là, cara. »

Mya lui sourit puis chercha Ava des yeux.

Elle la trouva à l'autre bout de la salle, en pleine conversation avec un de ses clients. Ava portait un ensemble de tulle noir, très élégant. Épaules nues, bijoux discrets, cheveux relevés en un haut chignon, elle appartenait parfaitement à ce lieu, à cette lumière. Ce décor semblait son écrin.

Leurs regards se croisèrent quelques secondes.

Ava inclina la tête avec un petit sourire. Le geste, minimal, indiquait qu'elle la voyait et qu'elle restait attentive.

« Je vais faire le tour, cara Mya. Je n'ai pas encore vu les œuvres exposées. »

Mya but une gorgée de champagne en observant Simon se fondre dans la foule, avec cette grâce désinvolte qu'il avait depuis toujours.

Elle entreprit à son tour de circuler dans la pièce à la rencontre des autres, et croisa Neals près d'une fenêtre. Il tenait un verre de liquide ambré dans la main. Alerte comme toujours, mais légèrement en retrait, il la salua en levant son verre.

« Heureux de vous revoir. Alors, vous tenez bon ? »

Mya déglutit.

Ce sourire chaleureux, sincère, cette façon d'être au monde. Neals était clairement quelqu'un de bien.

Elle s'obligea à lui rendre son sourire.

« Oui, ça va, je tiens.

— Je demande parce que je sais que pour Ava cette sauterie annuelle est un mauvais moment à passer.

— Elle a pourtant l'air dans son élément.

— Il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Surtout en ce qui concerne Ava. »


*

21 h 15

Le réveil programmé par Mya se mit à vibrer dans son sac. Elle se dirigea derrière l'estrade, à l'abri des tentures.

Ava était déjà sur place en train de se préparer.

Elles se regardèrent un instant en silence et Ava posa une main sur son épaule.

« Ça ira ? »

Mya cligna doucement des yeux en guise de réponse. L'entraînement intensif des dernières semaines l'avait préparée à entrer dans cet état particulier qui précédait les cordes. Elle se dévêtit, concentrée sur sa respiration afin de relâcher son corps. Mais ce soir, dans le brouhaha des conversations, le tintement des verres, l'état tardait à venir.

Son cœur battait trop fort.

21 h 30

Les lumières de la salle s'éteignirent. Les conversations se turent progressivement.

Ava frappa dans ses mains et les projecteurs se braquèrent sur Mya. Nue. Debout sur un plateau de marbre.

Dans un silence d'église, le ballet des cordes débuta.

Dans l'esprit de Mya, le monde extérieur recula, il ne restait plus que les mains d'Ava sur elle. Le tracé des cordes sur sa peau.

Sa respiration se régula d'elle-même.

Les yeux fermés, elle entra dans l'état. Celui dans lequel les cordes créaient cet espace protégé où elles seules existaient.

Les entrelacements et les nœuds se succédèrent — bras, taille, poitrine, dessinaient peu à peu la structure. Chaque passage avait été minutieusement pensé, calculé, préparé.

Le corset prenait forme autour d'elle. La respiration d'Ava, que l'effort rendait saccadée, venait parfois frapper sa peau nue.

Quand Ava appuya sur ses épaules pour la faire mettre à genoux, les premières réactions arrivèrent dans la salle. 

Chuchotements et exclamations.


Rien ne lui appartenait plus — pas même son mouvement. Ainsi figée, il ne restait d'elle que ce que les autres voyaient. Création éphémère, vanité, nature morte.

Ava s'agenouilla près d'elle pour vérifier la tension des cordes. Mya ouvrit doucement les yeux en sentant la caresse de son souffle chaud sur sa joue. Son regard capta celui d'Ava, qui suspendit son geste un instant. Quelque chose se passa, sans qu'elle n'ait vraiment le temps de comprendre quoi.

Tout s'enchaîna très vite. Le regard d'Ava passa par-dessus son épaule et son corps se raidit imperceptiblement. 

Mya releva le visage et vit Neals. Elle comprit qu'ils venaient de se parler à travers le grand miroir posé derrière elle. Dans une langue qui lui était inconnue.

Elle baissa les yeux.

Ava termina son travail puis recula d'un pas pour vérifier l'ensemble.


*

Neals regardait Ava à travers le miroir.

Il avait assisté à la performance depuis le début. D'abord avec un œil admiratif et amusé.

Les cordes, il les connaissait. Leur beauté froide comme l'érotisme qu'elles pouvaient créer. Des jeux qu'ils avaient appris ensemble.

En journaliste curieux, il avait apprécié le spectacle du corps de Mya transformé en œuvre architecturale. Picturale. Il avait regretté de ne pas avoir bravé l'interdiction pour faire quelques clichés.

Puis quelque chose l'avait saisi. Pas dans la technique — la technique était celle de l'artiste, précise, maîtrisée, rompue à l'exercice. Mais dans les gestes.

Ces mains, il les connaissait par cœur. Il les avait tenues dans les siennes, il les avait embrassées, observées travailler l'argile. Il en connaissait le langage.

Sa poitrine s'était contractée au spectacle de leur échange de regard.

Il l'avait intercepté sans réellement le vouloir. Ça n'avait pas duré une seconde. Il s'était senti déplacé. Un intrus. Ava l'avait surpris à travers le miroir.

Elle savait désormais qu'il avait compris.

Pas la moindre colère en lui. La douleur seule occupait toute la place.

Il termina son verre d'un trait. Des mois à refuser de voir ce qui relevait pourtant de l'évidence.

Il récupéra son manteau.

Quand les applaudissements retentirent dans la pièce, il se retourna une dernière fois.

Ava reculait pour évaluer son travail. L'ultime regard sur son œuvre.

Sauf que ce soir, ce regard n'était pas destiné à une sculpture.

Il sortit, dans le froid de décembre.


*

Les applaudissements avaient cessé. Le monde avait repris son bruit ordinaire.

Ava avait défait les cordes lentement, Mya n'avait rien dit.

Les gestes avaient été aussi économes que les mots.

Ava avait repris son rôle d'hôtesse, souriante, altière. Mais Mya voyait. 

De la façon dont elle tenait son verre jusqu'à cette légère raideur dans les épaules. Mya voyait la fêlure dans l'armure d'Ava.

Elle s'était rhabillée puis avait cherché Sissi.

Elle l'avait trouvé adossé à un mur dans le couloir.

« Viens, on sort fumer. »

Dehors, le froid glacial les accueillit comme une gifle.

Mya alluma nerveusement une cigarette tandis que Simon soufflait dans ses mains.

« Tu as vu ?

— Peut-être plus que je n'aurais dû, cara... »

Il voulut lui offrir un sourire rassurant, mais en fut incapable.

« Peut-être que tu devrais rentrer avec moi ce soir. »

Elle pensa à Neals. Ava rentrera chez elle cette nuit, elle en était certaine.

Elle écrasa sa cigarette.

« Oui, je crois que c'est le mieux à faire. »

💬 Commentaires 1

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Enattendantlapluie • 4 semaines, 2 jours
En lisant, j'écoutais un duo Denez Prigent et Lisa Gerrard... parfait avec des vanités et des memento mori.
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