Crépuscule, un phare dans la nuit : partie 1/2
Le groupe de voyageurs continua de chevaucher par monts et par vaux, bravant la chaleur et le vent qui soulevait le sable devant leurs yeux fatigués. Le reste de leur voyage, le temps leur fut favorable car ils échappèrent aux violentes tempêtes de sable.
Enfin, après plusieurs jours de trajet éreintant, alors que le soleil était à son zénith, ils aperçurent les tourelles lointaines de la ville de lumière se dessiner à l’horizon. Tout le monde admira avec émerveillement les toits blancs scintillants par millier, se dressant au-dessus des hauts murs en marbre qui encerclaient Crépuscule. Elle n’était pas la ville de lumière pour rien : les bâtiments étaient entièrement faits de marbre blanc, paraissant presque translucides sous la lumière du jour, de même que les pavés clairs sur le sol de la ville miroitante d’une beauté divine.
Rufus contempla les rayons du soleil qui frappaient le marbre d’une couleur céleste avec émerveillement, ébahi par le reflet du ciel bleu sur les murs. Une vague de nostalgie envahie Amélia en revoyant la ville dans laquelle elle avait grandi, et une lueur étrange vacilla dans les yeux de Théo dont la figure semblait soudain morose.
La petite roulotte s’engagea sur un pont de pierres rustique avant de passer des portes monumentales. Des gardes droits comme des piquets examinaient les passants entrant et sortant de Crépuscule d’un air sévère. Après avoir subi un interrogatoire désagréable, ils pénétrèrent dans la ville et furent éblouis par les rues lumineuses qui contrastaient complètement avec le brouillard persistant de la Cité des Rouages. Les habitants respiraient un air pur, le visage radieux, comme si la sècheresse, la famine, la guerre, étaient un lointain problème qui n’avait pas lieu d’être ici.
Crépuscule était sous la tutelle de l’Eglise de la Déesse Angela, c’est pourquoi les religieux étaient omniprésents dans la ville. Des patrouilles de clercs circulaient dans les rues pour assurer l’ordre et prêcher la bonne parole. Les bannières blanches de l’Eglise décoraient chaque bâtiment. L’institution religieuse était respectée dans tout le pays et possédait des églises dans de nombreuses cités, mais Crépuscule était le centre de leur puissance. Les Archevêques de l’Eglise, au nombre de quatre, siégeaient chacun dans une grande ville. Celui chargé de la ville de lumière était l’Archevêque Magnus, dont on disait qu’il possédait des dons extraordinaires. Le corps religieux était essentiellement composé de prêtresses. Elles se répartissaient en trois branches : les archivistes, les guerrières, et les oracles.
Rufus était le seul à n’être jamais venu à Crépuscule. Il était submergé par la magnificence du lieu. Ses yeux ne savaient où se poser. Cela contrastait complètement avec la froideur et l’obscurité qui régnait à la Cité des Rouages. Amélia conduisait la roulotte avec assurance, sachant exactement où elle se rendait. Ils traversèrent une grande avenue au pavage blanc, passant devant des maisons de plus en plus spacieuses et luxueuses.
— Hum, Amélia ? fit Rufus en constatant qu’ils se trouvaient dans un quartier particulièrement riche. Est-ce qu’on va vraiment au bon endroit ? Je croyais qu’on allait chez toi…
— C’est cela, confirma la joaillière avec un petit sourire. Nous y sommes, dit-elle en arrêtant la roulotte.
Rufus, Erwin et Théo contemplèrent le manoir devant lequel ils étaient stationnés. Il devait y avoir une erreur. Ils questionnèrent Amélia du regard. Le portail en fer donnait sur un vaste jardin tropical. Une allée bordée de peupliers menait à un manoir construit dans du marbre rose. Un majordome habillé en costume vint ouvrir le portail et s’inclina devant la jeune femme qu’il aida à descendre du siège.
— Madame, fit-il avec politesse, votre sœur m’a prévenu de votre arrivée. J’espère que vous avez fait bon voyage.
— Oui, répondit Amélia, je vous présente mes compagnons.
Le majordome leva les yeux vers les trois voyageurs en tenue débraillée, les cheveux poussiéreux et mal coiffés, le visage couvert de sable. Il eut un rictus dédaigneux et répondit d’une voix méprisante :
— Je vous souhaite la bienvenue, messieurs. Nous vous avons préparé des chambres pour vous reposer de votre long séjour.
Après avoir déposé leurs affaires dans des chambres spacieuses dignes d’un palais de duc, ils furent invités à dîner dans la salle à manger. Des domestiques s’affairaient à déposer des plats succulents sur une table rectangulaire pouvant accueillir une dizaine de convive. Amélia, Erwin, Rufus et Théo étaient cependant les seuls à table.
— Mes parents sont en voyage, fit Amélia d’un air soulagé.
— Groumf, dit Rufus en avalant le plus de nourriture qu’il pouvait, j’ignorais que tu venais d’une famille d’aristocrates, Amélia !
— Eh bien, répondit la joaillière avec gêne, il n’y a pas de quoi s’en vanter. Quand j’ai décidé de quitter Crépuscule, mes parents m’ont ôté le droit à tout héritage. Je n’ai que le nom des Rosenwald qui soit noble.
— Pouvons-nous réellement loger ici ? s’inquiéta Erwin.
— Oui, il n’y a pas de problème. En l’absence de mes parents, ma sœur est la maîtresse de maison. Elle est ravie de vous accueillir ici, d’autant plus qu’elle m’écrit sans cesse de venir lui rendre visite. Je dois vous avouer que je suis un peu nerveuse, ça fait si longtemps…
— Quand allons-nous la rencontrer ? demanda Rufus.
— Demain, elle nous a donné rendez-vous.
— Elle n’habite pas ici ? s’étonna Théo qui trouvait cela curieux.
— En tant que prêtresse, elle vit avec les religieuses dans des appartements à l’Eglise. Elle rentre rarement, expliqua Amélia.
Ils finirent leur repas et allèrent se coucher dans leur chambre après avoir profité d’un bain rafraichissant. Le majordome fut satisfait de ne plus voir de tâches de boue sur leurs habits et de ne plus sentir cette odeur persistante qui les suivait partout. Le lendemain matin, le groupe se sentit revivre. Dormir dans un véritable lit leur avait fait énormément de bien. Ils purent prendre un petit-déjeuner copieux avant de commencer à se préoccuper de la suite de leur périple.
— Je vais faire des provisions et m’occuper des chevaux, fit Erwin en enroulant les brides des montures dans sa main.
— Rejoins-nous à cette adresse quand tu auras fini, dit Amélia en lui remettant un morceau de papier avant que le colonel ne s’éclipse. Bien… Ma sœur m’a demandé de la retrouver au bâtiment 3 de l’avenue des hêtres blancs.
Ils se mirent en quête de cette adresse, descendant une allée pentue qui allait être difficile de remonter à pied. La ville était construite sur une colline, avec de nombreux dénivelés. Plus on progressait dans les hauteurs de la cité, plus les habitations étaient riches et luxueuses. L’Eglise de la Déesse Angela où résidaient les prêtresses et l’Archevêque se trouvait au sommet le plus élevé de la ville. Amélia, Rufus et Théo déambulèrent longuement dans les rues en observant les panneaux pour se diriger. La joaillière parut embarrassée par son manque d’orientation. Elle n’était pas revenue depuis des années et elle ne se souvenait plus très bien des noms des lieux.
— Oh ! s’extasia Rufus en lisant un panneau indicateur. La Grande Bibliothèque est par là ! s’enthousiasma-t-il les yeux brillant d’excitation. Elle renferme la collection d’ouvrages la plus impressionnante de tout le pays ! Il faut absolument que nous la visitions !
Il accourait déjà dans la direction de la bibliothèque, Théo sur ses talons.
— Eh ! s’écria Amélia. Où allez-vous ?
— Je vais jeter un coup d’œil à la bibliothèque ! fit Rufus avec une exaltation non dissimulée.
— Je l’accompagne, déclara Théo.
— Mais, et le rendez-vous ? Ma sœur nous attend pour dix heures ! protesta Amélia en les voyant partir comme des flèches. Attendez !
— On se retrouvera là-bas ! fit Rufus en filant comme le vent. Je vous laisse faire vos retrouvailles en famille.
Amélia soupira avec exaspération. Et comment allaient-ils se retrouver s’ils ne connaissaient pas l’endroit ? Elle relut une nouvelle fois l’adresse du rendez-vous. Avenue des hêtres blancs… Où était-ce encore ?
Après avoir déambulé pendant trente minutes dans les rues labyrinthiques de la ville, Rufus s’arrêta devant un bâtiment blanc colossal, soutenu par six piliers en marbres gigantesques, et dont l’ouverture semblait conçue pour des géants. Le scientifique écarquilla les yeux en contemplant l’architecture massive de la célèbre bibliothèque dont il avait tant entendue parler. On disait que c’était la collection de l’Eglise de la déesse, amassée sur des siècles, composée d’ouvrages uniques qu’on ne pouvait dénicher qu’à Crépuscule. Le jeune homme se sentit tout petit devant ce monument qui recelait toute l’histoire du monde rassemblée en son sein. Rufus et Théo s’engouffrèrent dans la Grande Bibliothèque avec un sentiment solennel, le cœur palpitant d’excitation.
— Incroyable ! Je n’ai jamais vu autant de livres au même endroit ! s’exclama Rufus en pénétrant dans une salle immense où des milliers de livres anciens étaient entreposés sur des étagères en bois d’une vingtaine de mètres de hauteur.
— C’est époustouflant, murmura Théo en levant les yeux au plafond, combien y a-t-il d’étages ?
La bibliothèque était plongée dans un silence religieux. Le plafond formait une coupole de verre au-dessus de leur tête, laissant entrevoir le ciel bleu à travers les vitres transparentes. Des escaliers en colimaçon menaient à pas moins de dix étages qui permettaient d’accéder aux rayons supérieurs des immenses bibliothèques en bois, disposées dans des allées larges. Ils entrèrent dans une section au hasard, fascinés par le nombre hallucinant de livres reliés disposés sur les étagères.
Rufus se demanda s’il pourrait trouver des ouvrages scientifiques que la Tour des Merveilles ne possédait pas, même si cela l’aurait étonné. En termes de sciences, ils étaient à la pointe du savoir. En pénétrant dans une allée fourmillant de bouquins épais, Rufus remarqua que des bassins d’eau en pierre étaient disposées à l’entrée. Maintenant qu’il y pensait, il avait vu des vasques identiques où l’inscription « eau sacrée » était gravée à divers endroits de la bibliothèque. On n’est pas dans une église, pensa Rufus en s’interrogeant sur leur utilité. Mais puisque la bibliothèque appartenait à l’Eglise de la Déesse, il imaginait que cela devait servir à montrer son caractère sacré et religieux.
— C’est quoi ça, demanda Théo en attrapant un livre épais qui dépassait, « Le recueil des éléments » ?
Rufus examina sur une plaque en verre le nom de l’allée qu’ils avaient empruntée.
— Magie, mythe et légende… murmura-t-il.
Il donna un coup d’œil curieux au bouquin que tenait le garçon dans ses mains. La couverture disait en lettre capitale : « Recueil des éléments : prononcez le mot magique pour m’ouvrir ». Le mot magique ? Quel mot magique ? Était-ce un ouvrage de magie ? Rufus lisait davantage de manuels technique et d’encyclopédies que de grimoires magiques, notamment parce que ces derniers étaient très rares dans ce pays. Pourtant, l’aspect magique de la nature l’intéressait aussi grandement ; après tout, la magie possédait également des règles que la science pouvait étudier. Il avait fait quelques recherches pour comprendre plus amplement le fonctionnement des cristaux de pouvoirs qu’il avait fabriqués, mais ses connaissances en la matière s’arrêtaient là. Il s’empara du livre de Théo avec curiosité, puis décida de l’ouvrir pour en connaître le contenu. Sans crier gare, les pages s’embrasèrent en crachant une colonne de flammes brûlantes.
— AHHH ! s’écria Rufus en lâchant le livre des mains, qui tomba lourdement sur le sol tout en continuant à flamber.
— Qu’est-ce qui se passe ?! hurla Théo en reculant, paniqué. Il est en train de brûler !!!
— AHHH ! répéta Rufus avec affolement, cherchant rapidement une solution des yeux. On va détruire un chef d’œuvre de la Grande Bibliothèque ! Vite, de l’eau !
Le jeune scientifique se précipita sans réfléchir vers le bassin en pierre qui contenait l’eau, puis tenta de la soulever avec difficulté. Il jeta ensuite son contenu sur le livre enflammé. Les flammes s’atténuèrent, et de la fumée tiède se forma.
— Mais qu’est-ce que vous faites ?!! cria une voix de femme à l’autre bout du couloir.
Rufus et Théo tournèrent la tête, livides. Une jeune fille d’environ dix-huit ans les observait avec rage, le poing crispé de colère, ses yeux d’un bleu-azur plantés sur l’ouvrage au sol avec indignation. Elle avait des cheveux d’or, coupés en carré plongeant, lui arrivant au niveau des épaules, dont elle avait tressé une mèche qui lui retombait sur le front. Ses vêtements étaient d’un blanc épuré, une colombe brodée de fil d’argent sur sa toge, l’emblème de l’Eglise de la déesse Angela. Des perles nacrées étaient cousues sur son uniforme clair. Elle portait également des sandales à lacets qui ressemblaient aux spartiates des romains. Ses mains étaient refermées sur une longue guisarme, une lance à la lame courbée et luisante. Rufus comprit à son accoutrement que la jeune fille était une de ces fameuses prêtresses guerrières, si réputées, et sentit une goutte de sueur perler sur son front blême.
— Désolé, fit-il en levant les mains devant lui en signe de bonne foi, on ne voulait pas faire de dégât, mais le livre a pris feu tout seul…
— Espèce de malotru ! s’écria la jeune fille en bondissant vers lui, tel un félin, le regard bleu brûlant d’une colère froide. Non seulement, vous manquez de respect aux ouvrages de la bibliothèque, mais en plus de cela vous insultez l’Eglise en jetant de l’eau sacré sur le sol !
Elle abaissa son arme d’un violent coup en direction de Rufus qui recula en vacillant, esquivant l’attaque surprise. Il loucha sur la lame menaçante qui se trouvait juste sous son nez.
— Holà, désolé, s’excusa-t-il en riant nerveusement, je ne savais pas que cette eau était si précieuse !
— C’est marqué eau sacrée ! Ignorant sans cervelle ! s’époumona-t-elle en lui lançant un regard féroce.
— Moi, sans cervelle ? souffla Rufus, légèrement vexé.
Elle était teigneuse, la petite ! pensa Rufus en déglutissant. Théo s’était instinctivement caché derrière le jeune homme, les yeux écarquillés de terreur, agrippé aux pans de son manteau brun. Il était parcouru de tremblements incontrôlables, le regard rivé sur la prêtresse, le cœur battant la chamade. Rufus fut troublé par l’expression de profonde horreur de l’enfant, comme s’il voyait autre chose, un souvenir, qui le hantait encore aujourd’hui. Il posa une main bienveillante sur la tignasse brune de Théo, ne sachant pas quoi faire pour le rassurer. La jeune fille baissa les yeux sur le livre toujours au sol et le ramassa sans perdre les deux individus de vue, l’air furibond. Elle le dépoussiéra, puis analysa l’ouvrage sous toutes les coutures pour vérifier s’il n’y avait pas de dégâts, avant de soupirer avec soulagement.
— Ouvre-toi, s’il-te-plait, murmura-t-elle doucement.
Les pages s’écartèrent délicatement telle l’éclosion d’une fleur. Théo sembla doucement se calmer à cette vue, revenant peu à peu au présent. Sa peur paraissait l’avoir quitté, même s’il n’était pas pleinement rassuré. Rufus ouvrit des yeux ahuris. Alors le mot magique, c’était s’il-te-plait ? Il éclata de rire malgré-lui.
— Chut ! s’écria la jeune fille en lui jetant un regard sévère. C’est une bibliothèque ici !
— Pardon, ahah, mais c’est trop drôle !
La jeune prêtresse toisa Rufus avec mépris, puis, retourna à l’examen de l’ouvrage avec dédain. Apparemment, il n’avait pas subi trop de dommages. Elle le referma délicatement et le rangea à sa place, puis elle s’empara du bénitier que Rufus avait posé par terre et alla la remettre sur son socle en pierre, déployant une force qui stupéfia le scientifique. Soudain, la jeune fille sembla remarquer le caméléon qui reposait sur l’épaule de Théo. Son regard se figea d’un coup. Elle se mit à trembler légèrement. Théo la dévisagea en reculant, anxieux de voir ses yeux d’un bleu intense scruter le reptile avec excitation.
— Il est trop… trop… chou ! s’écria-t-elle le visage illuminé en se penchant vers Chewing-gum. Je peux le toucher ? demanda-t-elle avec envie.
— Euh… murmura Théo avec les joues rouges de timidité, méfiant. Oui, je suppose ?
Rufus observa la jeune fille dont la colère s’était tout à coup volatilisée, absorbée dans l’admiration du caméléon de Théo. Il se tourna vers elle en souriant, tendant la main avec politesse :
— Je m’appelle Rufus Astrea, fit-il le visage lumineux, es-tu la gardienne des lieux ?
La jeune fille lui adressa un regard électrique, froid, puis haussa les épaules d’un air las.
— Emilie Rosenwald, je suis une prêtresse au service de l’Eglise.
Rufus leva un sourcil en entendant le nom de la jeune fille aux cheveux blonds. Il la dévisagea un moment en se frottant le menton, détaillant ses traits délicats derrière son expression bourrue : ses lèvres fines, ses yeux azur en amande lançant des éclairs noirs, ses courbes inexistantes, son teint mat… Puis il soupira. Non. Elle lui ressemblait un peu, mais elle n’avait rien de la beauté d’Amélia. C’était seulement une coïncidence. Ça ne pouvait pas être la sœur dont elle leur avait parlée !
— Emilie ! s’écria soudain la voix d’Amélia qui approchait vers eux en souriant, essoufflée.
Rufus ouvrit une bouche béante. C’était bien elle ! La prêtresse replaça sa lance dans son dos et afficha un air enjoué, tranchant complètement avec son attitude agressive précédente, et s’écria « Amélia » en oubliant elle-même qu’elle se trouvait dans une bibliothèque. La joaillière se précipita dans les bras d’Emilie avec une expression de profonde joie et les deux femmes se firent un long câlin.
— Excuse-moi de mon retard, je me suis un peu perdue dans toutes ces ruelles !
— Je suis trop contente, Amélia ! Ça fait si longtemps, fit Emilie en versant une larme en coin.
— Attendez… Le lieu de rendez-vous était la bibliothèque ? fit Rufus en grimaçant.
Et cette tigresse était la sœur cadette d’Amélia ? Il devait y avoir une erreur dans la matrice génétique. Amélia était une fleur pulpeuse, la douceur incarnée, la beauté printanière, alors qu’Emilie était plutôt une tigresse ayant pris les traits d’un petit mouton. Comme si la prêtresse guerrière lisait dans les pensées du scientifique, elle lui adressa un regard plein d’étincelles.
— Rufus ? fit Amélia en remarquant le jeune homme ainsi que Théo. Qu’est-ce qui vous a pris de m’abandonner en plein milieu de la rue ? Heureusement que le hasard fait bien les choses. Je vous présente ma sœur, de deux ans ma cadette, Emilie !
— Oui, nous avons fait connaissance, rigola Rufus en frissonnant. Vous auriez pu préciser que le lieu de rendez-vous était la Grande Bibliothèque, cela nous aurait fait gagner du temps…
— Cette sorcière est vraiment ta sœur, Amélia ? demanda Théo qui osait à peine sortir la tête de sa cachette, à l’abri derrière le dos de Rufus.
— Qu… ?! s’étrangla Emilie en fusillant le gamin du regard.
— Mais non, voyons ! s’exclama Amélia en riant avec légèreté. Emilie est adorable ! Elle est l’une des prêtresses guerrières au service de l’Eglise. Elle est aussi chargée de la protection de la Grande Bibliothèque. C’est une personne formidable !
Emilie ne put s’empêcher de rougir devant les compliments sincères de sa sœur.
— Ce n’est rien d’extraordinaire, bredouilla-t-elle avec embarras.
Rufus nota qu’en compagnie d’Amélia, son comportement était totalement métamorphosé. Sa voix était emplie de douceur et son attitude n’était plus celle d’un tyrannosaure atteint de la rage. Il pouffa de rire. Il n’y avait qu’Amélia pour changer un tigre en chaton.
— Rufus, dit Amélia en souriant, je suis sûre que tu devrais bien t’entendre avec Emilie !
— Ah oui ? firent Rufus et Emilie en même temps, peu convaincus.
— Emilie est passionnée par les récits de mythes et de légendes ! Elle a pratiquement lu tout ce qui existe en la matière, et est une experte concernant le folklore et l’histoire du Royaume d’Angela ! Si quelqu’un peut nous aider à trouver le château de la déesse, c’est bien elle !
— Enfin, fit Emilie en rougissant de timidité, qu’est-ce que tu racontes ? Je ne suis pas une experte… Attends… Quoi ? Trouver le château de la déesse ?
La jeune fille cligna rapidement des yeux en dévisageant sa sœur. Son visage se décomposa sous la stupeur. Amélia lui expliqua rapidement leur projet de voyage, tandis que les yeux bleus d’Emilie s’écarquillaient sous le choc des explications. Enfin, elle tomba des nues quand Rufus sortit le gros journal de Clovis Cyrus de son sac. Son regard brilla de mille feux. Ils s’installèrent à une table pour discuter tout en feuilletant l’ouvrage manuscrit.
— C-C’est vraiment… commença Emilie avec les yeux lumineux de bonheur, c’est le journal personnel de Clovis ? Le Clovis ?! Incroyable ! Ce n’est pas un faux ? dit-elle en tournant les pages avec délicatesse, ayant pris soin d’enfiler une paire de gants protecteurs, le visage devenant de plus en plus radieux au fur et à mesure. Je n’arrive pas à y croire… Ses pensées, ses inventions, et ses expériences, mais le plus important est sa valeur historique ! On peut voir le monde d’il y a cinq cents ans à travers ses yeux !
— Grâce à ses dernières recherches, expliqua Rufus en indiquant la page jaunie de son index, on compte retrouver le château disparu de la déesse Angela. D’après son parcours pour l’atteindre, ainsi que les cartes qu’il a rassemblées, on a une vague idée de l’endroit où il se dirigeait. Là, vers le nord. J’aurais besoin d’en apprendre plus, notamment de consulter des archives et des cartes pour faire correspondre les lieux cités par Clovis lors de son voyage.
Le regard d’Emilie devint bouillonnant de passion. Elle se leva et alla chercher une pile d’ouvrages qu’elle déposa lourdement sur la table, devant les yeux surpris de Rufus. Elle retourna dans les rayons et revint les bras encore plus chargés. Elle a une force herculéenne, pensa le scientifique en se disant qu’il s’effondrerait s’il devait porter tout ça d’un coup. Elle ramena des centaines de livres qu’elle entassa sur leur plan de travail.
— Si tu veux en apprendre plus sur la déesse et son château, ça va nous prendre une bonne demi-journée ! Je peux te raconter les mythes et légendes en détails, mais pour tirer le vrai du faux, il faut croiser les récits avec les informations du journal de Clovis. Les cartes sont nombreuses et parfois inexactes, mais en tant qu’historienne, je vais pouvoir te donner un coup de pouce.
— Hum, fit Rufus en se léchant les lèvres, quel programme attrayant !
Le pire, c’est qu’il était sérieux. Ils se plongèrent tous les deux dans la lecture avec passion, complètement absorbés, ajoutant des lignes au crayon sur une carte du royaume qu’ils examinaient de temps en temps. Théo les contempla avec un peu de désarroi, puis décida de sortir prendre l’air pendant que les deux illuminés s’amusaient comme des fous la tête plongée dans leurs recherches barbantes. Amélia et le garçon rejoignirent Erwin sur le perron de la Bibliothèque, qui patientait avec des sacs remplis de vivres et de matériels.
💬 Commentaires 1
Il manque peut-être quelques explications sur ce qui s'est passé avec le livre qu'il a essayé d'ouvrir.
C'est un peu dangereux de laisser des livres qui peuvent s'enflammer dans une bibliothèque.