Une romance écrite d'encre et de larmes : partie 3/3

📖 Cœur de Cristal ✍️ Shelly_Yun 📝 1365 mots

La voix d’Amélia tremblait en lisant ces derniers mots. Des tâches d’encres diluées sur le papier indiquait qu’on avait pleuré en écrivant ces lignes. La joaillière avait le coin des yeux brillants. Sa fatigue s’était envolée. Absorbée par la lecture, elle continua, sans remarquer la lune qui déjà était haute dans le ciel couleur obsidienne. Erwin avait fermé les yeux. Son souffle était régulier, mais sa position, adossée contre un rocher, donnait l’impression qu’il n’était pas réellement endormi. C’était à Rufus de monter la garde, ce soir. Il s’était installé au-dessus du rocher qui leur servait d’abri pour scruter les environs en sentinelle. Il écoutait toujours Amélia qui parlait d’une voix de plus en plus basse à mesure que la nuit progressait.

« Pendant un temps, nous fûmes réellement heureux. Je travaillais à la construction du laboratoire sur un ancien cratère de volcan éteint. Le projet évolua en un complexe scientifique d’envergure et bientôt je fus rejoins par de nombreux adeptes prêts à suivre mon enseignement. Mes recherches commencèrent à faire parler d’elles et mes découvertes permirent d’améliorer durablement la vie des habitants. Mon laboratoire s’entoura peu à peu de maisons, de commerces, et aujourd’hui la Cité des Rouages est en pleine expansion. Ma vie de famille était également parfaite. Nous eûmes un fils avec ma femme. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais une crainte invisible ne me quittait jamais. Et un jour, le malheur que l’archevêque avait souhaité s’abattit brutalement et cruellement. Ma Diana tomba malade. Au début, je crus que c’était à cause de la fatigue ou de la rudesse du climat, un rhume ou une petite fièvre que l’on pouvait guérir avec un remède. Etant expert en médecine, je m’occupai d’elle et restai longuement à son chevet. Toutefois, mes potions à base de plantes médicinales, mes concoctions, n’avaient pas l’effet qu’elles auraient dû avoir. Sa maladie empirait de jour en jour. Pensant que je n’étais peut-être pas l’expert qu’il lui fallait, je consultai un véritable guérisseur, qui se trouva aussi démuni que moi face à son mal. Après des recherches intensives sur les pathologies, même très rares, je compris qu’elle avait ce qu’on appelait dans le Royaume d’Angela le lapis corde. Une maladie du cœur incurable. Les malades atteints de cette pathologie mourraient jeunes à force de respirer des particules de sable. Les parois de leurs organes, et notamment du cœur, se fossilisaient et devenait friables, comme de la pierre érodée. Je n’acceptai pas cette conclusion. Une maladie incurable n’était rien d’autre qu’une maladie dont nous n’avions pas encore trouvé le remède ; cela ne signifiait pas qu’il n’en existait pas. A partir de ce moment, je passai tout mon temps à chercher un moyen de la soigner. Mes efforts furent vains. Diana me quitta brutalement un an plus tard. J’eus l’impression que c’était mon cœur qui devenait de pierre lorsque je pleurai à son chevet, devant son corps sans vie, aux côtés de mon fils âgés de trois ans. La tristesse m’accompagna le reste de mon existence, mais je tentai de surmonter mon chagrin afin que notre fils puisse vivre heureux, malgré la perte de sa mère. Être un père présent pour mon enfant combla le vide qui s’était installé dans ma poitrine. Il n’était plus que ma seule raison de vivre.

« A l’heure où j’écris ces lignes, sept années se sont écoulées depuis ta mort, ma chère Diana. Pourtant, la blessure est toujours grande ouverte et elle saigne plus que jamais avec les événements récents. Et je ne sais si je peux continuer. Les mots de l’archevêque n’étaient que vérité. J’ai causé ta perte en t’emmenant avec moi, en refusant d’écouter ses avertissements. En homme de science, je devrais nier la relation de causalité entre ton amour pour moi et ta mort. Je me suis longtemps persuadé que la malédiction n’était pas réelle. J’étais dans le déni. Notre fils souffre du même mal que toi. Je reconnais les symptômes. A chacune de ses toux, mon cœur se serre un peu plus. Je sais que les remèdes prescrits par le guérisseur n’auront aucun effet. Est-ce une punition divine ? Aujourd’hui, je suis prêt à le croire. Mais, jamais… jamais je n’abandonnerai. Je ne reproduirai pas les mêmes erreurs. Le temps m’est compté. J’ai entrepris mon voyage final. La rumeur circule que j’ai perdu la tête. C’est peut-être le cas. Je suis devenu fou. Fou de chagrin. Fou de désespoir. J’emmène notre fils. Je cours après des chimères. Mais c’est mon seul espoir. Je vais me rendre au château de la Déesse Angela. S’il y a une chose que j’ai appris lorsque je consultais les archives de l’Eglise de la Déesse, prétextant de vouloir m’instruire alors que je souhaitais uniquement te voir, c’est que la Déesse possède le pouvoir d’exaucer n’importe-quel souhait des mortels. Je trouverai un moyen d’atteindre ce château de cristal et m’agenouillerai devant cette divinité afin de lui demander de me pardonner, de pardonner mon fils pour mes erreurs, je lui offrirai ma vie s’il le faut, mais je sauverai notre enfant. »

Amélia arrêta brusquement la lecture en reniflant bruyamment. Des flots jaillissaient de ses yeux émeraudes. Ses pommettes étaient rougies par le froid et d’avoir essuyé ses larmes à maintes reprises. Elle tourna la page pour lire la suite mais fut déçue de voir que le récit s’arrêtait ici.

— N’a-t-il pas écrit la suite ? Qu’est-il arrivé ? demanda Amélia en cherchant dans les pages suivantes.

— Non, il parle de son voyage et des étapes qu’il a dû entreprendre, mais cette histoire n’a pas de conclusion, répondit Rufus.

— Mais, puisqu’il a trouvé le château… peut-être… murmura Amélia pleine d’espoir.

— Il ne mentionne rien de plus, dit Rufus. Il raconte qu’il parvient jusqu’au château. Puis, le récit ne reprend que lorsqu’il s’en va et que le château s’effondre sur une montagne qu’il survolait. Il ne parle pas de ce qu’il y a vu ni de la Déesse. Les choses après ça deviennent confuses. Son écriture est presque illisible. Des pages sont arrachées. Je pense…

Cela coûtait à Rufus de prononcer ces mots, car plus que quiconque, il vouait une admiration sans borne à Clovis.

— Je pense qu’il a un peu perdu pied…

— C’est une histoire tellement triste, soupira Amélia en fermant l’ouvrage d’un air songeur. Une tragédie… Je n’imaginais pas le fameux Clovis Cyrus dont on entend parler dans les livres d’histoire, l’homme de raison et de science, capable d’écrire une romance si tragique, si poignante, bouleversante.

— Hum… grommela Rufus. Clovis n’était pas aussi mièvre. Je me demande si c’est vraiment lui qui a écrit toutes ces inepties.

— M-Mièvre ! s’exclama Amélia. Ne peut-on pas être érudit et romantique ?!

— Les inventeurs tels que nous n’avons pas le temps à consacrer aux histoires de cœur, rétorqua Rufus. Imagine ce que serait le monde si Clovis ne s’était pas entiché de cette prêtresse, le Royaume d’Angela aurait dix, cinquante-ans d’avance aujourd’hui !

— Tu es vraiment insensible ! lui reprocha la joaillière. Tu ne vois donc pas la beauté dans ce qu’il raconte ? Ah oui, tu es incapable de reconnaître ce qui est beau… Tu n’as de yeux que pour la science.

Amélia se coucha, fâchée. Le regard ambré de Rufus descendit sur la jeune femme allongée. La nuit dissimulait le petit sourire qui s’était étiré sur les lèvres du scientifique, sans qu’il ne le réalise. Ses yeux tombaient de fatigue et des songes montaient dans son esprit embrumé. La beauté… Un concept qui paraissait subjectif mais ne l’était pas réellement. Il avait étudié la symétrie, l’harmonie des formes géométriques, et savait que la beauté pouvait être mesurée, quantifiée. Il suffisait de voir le nombre d’or qui recelait en lui la beauté de la nature. Il n’était pas ignorant à ce sujet. Mais la beauté dont Amélia parlait était différente. C’était une chose qu’on n’étudiait pas grâce au cerveau ou à la logique, mais avec le cœur. Il sentit une main se poser sur son épaule tandis qu’il luttait pour rouvrir ses paupières.

— Je vais prendre la relève, dit Erwin qui avait rejoint Rufus en haut du rocher, va te reposer.

💬 Commentaires 1

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patrick.skedli • 4 semaines
Plutôt sinistre comme maladie.
Quelque chose me dit que le fils de Rufus et Théo ont un lien.
Bon Rufus a l'air d'être u peu hermétique à l'amour, mais je suis sûr qu'Amelia peut le faire changer d'avis :)
Peut-être qu'il manque des descriptions plus physique de la maladie pour accentuer le côté triste de la situation et la douleur de Clovis.
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