Margaux sait tout, dit tout (2)

NOVEMBRE ?! Quel salaud ! J'ai du patienter six mois suite à l'envoi de mes projets pour obtenir de Tristan, MON agent à MOI, de les exposer et ce fumier a pu présenter ses œuvres seulement UN MOIS après ?!
— Saches que c'est très malvenu de ta part, continua Van Fischer en haussant le sourcil, pour donner le change. Et ça me déçoit beaucoup... Je vais me montrer magnanime, je comprends ton élan de jalousie. Admets donc enfin que mon style influence tes mains, depuis "Course vers le rivage". Ce n'est pas un tort, loin de là, je te complimente !
« Ses mains couvertes de peinture... l'unique projet qu'on a réalisé ensemble, je m'en souviens comme si c'était hier ! Ses belles mains fines et élégantes qui couraient dans l’acrylique après avoir délaissé les pinceaux, c'était si... ».
— Ça suffit, toi et ton fétichisme malsain au sujet de mes mains ! conspuai-je sans pouvoir m'en empêcher, en posant les poings sur mes hanches. C'est toi qui me déçois ! Comment as-tu pu accepter que ton agent magouille avec le mien, d'abord ?
Il avait blêmi, me fixant comme un enfant pris en faute. Je continuai sur ma lancée, malgré ma tentative pour me mordre la langue.
— Des nuits à mater mes tableaux, hein ? C'est honteux, et tu oses me faire passer pour l'imitatrice ?
— T-Tristan t'en as parlé...?
« Comment sait-elle, pour mon obsession de ses... ».
Il semblait si mal à l'aise que le souffle lui manquait. Un sourire narquois naquit sur mon visage, et je me rapprochai d'un pas pour me pencher vers son oreille.
— Tu t'es trahi tout seul, et sans l'aide de personne.
« Mais comment diable fait-elle ça ?! Comme si elle devinait ce que je... »
Je reculai légèrement, avant de lui tourner le dos, non sans une dernière remarque.
— Et ne te plains pas ! Tristan, lui, il me prend 50% , à moi, pas 30 !
« Diablesse...je crois qu'elle me plaît encore plus ! »
Je n'eus pas l’opportunité de répondre quoi que ce fut, car, parmi le retour de ses groupies, une silhouette se détacha du groupe. Mais que fait-elle ici ? Serait-elle venue me pourrir mon vernissage ? Ça ne m'étonne pas. On s'aime comme Tom et Jerry. Papa doit se trouver quelque part ici, lui aussi. Je vais m’éclipser avant qu'elle ne me repère avec ses yeux de vipère.
— Margaux ! Margaux chérie !
Trop tard, me voilà dans la gueule du loup. Je me retournai et lui adressai un sourire forcé, me causant une crampe aux zygomatiques. Pas question que je prononce un seul mot, surtout pas ici, et maintenant. Je gardai mon air béa, malgré la douleur.
— Oh, ma chère comme je suis fier de toi.
« Je n'aurais raté ton vernissage pour rien au monde ! Je veux voir ta tronche quand on se moquera de ton ART ! »
Je serrai les dents pour ne pas exploser.
— Je chui conteeennnte de tee voooiir auchii !
— Qu'est ce que tu as trésor ? Tu vas bien ?
« Tu ne t'attendais pas à me voir me pointer ici. Tu voulais exposer en douce, eh bien c'est raté ! »
Mon père qui se trouvait derrière Esméralda, comme son ombre depuis qu'ils se sont mariés, vint à ma rescousse sans s'en rendre compte.
— Margaux ! Je suis très fier de toi !
« Que je suis content ! »
— Merci Papa.
— Cachotière, tu ne voulais pas qu'on vienne à ton vernissage ? Heureusement que ma belle Esméralda suit toutes tes activités.
« Avec un peu d'excès, je trouve. »
— Je voulais vous... te faire la surprise.
— C’est réussi, ma puce, approuva mon père.
« Ta mère aurait été si émue ! »
Avant que ma bouche n’aie le temps de lui reprocher d’avoir choisi une piètre remplaçante, je captais l’intervention silencieuse de l’autre emmerdeuse.
« Émue de la voir gâcher son temps, oui ! Copier de vrais artistes comme Van Fischer et Bay, et mal en plus…oh, ces deux-là auraient du exposer ensemble, plutôt. »
— Je suis bien meilleur que ce Van truc, Esméralda ! Tu verras à la fin du vernissage. D'ailleurs, c'est lui qui me copie !
— Je n'en doute pas une seconde ma chère. N'est-ce pas Didier ?
« Oui c'est ça, on verra bien. Tu ne sais pas quelle surprise nous t'avons réservée, lui et moi ! Oups, cette sorcière semble me lire comme un livre, il faudra que je fasse attention. Sauve qui peut ! »
Sans attendre la réponse de mon père, la mégère se glissa entre les visiteurs et disparut de mon champ de vision et surtout loin de mes récents pouvoirs. Avec le brouhaha et les dizaines de pensées secrètes, je ne captais que du bruit.
Gêné par ce comportement, mon papa tenta de faire diversion.
— Et si on allait voir tes belles œuvres, Margaux. Je suis impatient que tu me les fasses découvrir !
« Qu'est-ce qu'elle a, Esméralda ? Toujours à me mettre mal à l'aise et avec qui ? La prunelle de mes yeux. L'enfant de ma regrettée Jeanne. »
— Oh, Elle te manque encore !
— Comment ? Qui ?
« Est-je parlé à haute voix ? »
Nous fûmes interrompus par mon agent qui souhaitait me présenter quelqu'un.
— Margaux, permets moi de te présenter Monsieur Ali Sarakov, un illustre connaisseur en art et grand collectionneur d'œuvres rares.
« Et plein aux as aussi, un vrai pigeon ! »
Je regardai mon père, désolée.
— Ce n'es pas grave ma chérie, occupe-toi de tes invités, je vais rejoindre Esméralda.
« Où est-ce qu'elle peut être cette fouineuse ? »
Je me retournai vers le collectionneur en me mordant l’intérieur de la joue et, incapable de trouver une formulation qui soit véridiquement formulable, je lui fis un grand sourire et lui tandis la main pour serrer la sienne. Il me détailla de la tête aux pieds avant de s’en saisir, avec délicatesse.
— Vous travaillez souvent en duo, mademoiselle Chanel ?
« J’aimerais bien connaître son véritable potentiel, à cette petite. Daniel fait de l’ombre à tous ceux qu’il exploite. »
— Nous avons collaboré l'année dernière, et cet imbécile m'a copié ! Il m'agace à un point que vous ne pouvez pas imaginer. Jolie votre cravate !
— Margaux a un sacré sens de l'humour, intervint Tristan, gêné.
« Mais qu'est ce que tu fais, idiote ? »
J'allais répondre quand Ali éclata d'un rire malin.
— Je m'en doutais un peu. Emmenez-moi voir votre collection. Je n'ai pas beaucoup de temps devant moi.
« Bien farouche, cette artiste. Un tempérament de fer ! Elle me plaît bien. Pourvu que ses toiles soient de bonne qualité. »
Ali joignit l'acte à la parole et me tendit son bras. Je sautai sur l'occasion comme un félin sur sa proie, oubliant presque les bonnes manières, puis nous marchâmes l'un à côté de l'autre comme une princesse escortée par son prince charmant sous le regard ébahi de mon agent. Nous passâmes devant Van Truc sans lui adresser la parole. Du coin de l’œil, je le vit vu déglutir difficilement. T'es dégoûté, pas vrai ? Un juron silencieux, presque hurlé, me parvint. C'était bel et bien sa "voix" princière.
Ali et moi montâmes les marches de la minuscule estrade en comparaison de la toile qui se trouvait devant nous, à présent. "Un goût de liberté" nous surplombait de deux bon mètres. Je la connaissais sur le bout des ongles, cette œuvre. Elle avait quitté mon atelier, envahit presque tout l'espace de mon appartement, occupé mes jours, mes nuits, mon sommeil, s'était accaparé de mes repas à ma place. Le collectionneur s'arrêta pour la contempler, la détailler, et fixa son regard sur le cartel* quelques instants avant de me faire face, très sérieux.
— Cette pièce maîtresse... Tristan s'est montré hésitant. Je me suis entretenu avec son présumé auteur, qui quant à lui, à fait preuve de vanité. Alors je vous le demande expressément, dites-moi la vérité. Si vous mentez, je le saurais. Daniel est-il vraiment l'unique peintre de cette œuvre ?
Je balayai les groupuscules qui composaient la foule, croisai des visages connus parmi les anonymes. Mon père, devant l'une des poteries. Tristan, en train de s'entretenir avec deux responsables de la galerie. Van-obsédé, les yeux rivés vers l'une de ses fans qui l'avait rejoint. Dans un soupire, j'encrai mes prunelle dans celles d'Ali Sarakov.
— Cet escroc n'a pas étalé un seul pinceau sur cette toile de lin, Monsieur Sakarov. Tristan... Tristan m'a demandé d'ajouter cette œuvre au catalogue commun. Il m'a assuré qu'exposer ma meilleure toile au côté d'un artiste de renom boosterait ma popularité. J'y ai cru, comme vous l'imaginez. Une erreur de débutante. Comme vous pouvez le constater, complétai-je avec aigreur en désignant le cartel de la tête, seul son nom est resté, et il continue de l'emmener de galerie en galerie.
Une sévérité froide prit la place du choc sur son visage au fil de mon explication.
« Quel fourbe ! Voilà qui clarifie mon chemin, à présent. »
— Un accord écrit que votre agent et le sien possèdent en double exemplaire, n'est-ce pas ? J'imagine que vous avez conservé des esquisses, des calepins entiers de ce travail ? Il a du vous prendre des mois.
Je hochai le menton.
— Parfait. Je vous suggère de réunir tout cela dans les prochains jours, vous allez en avoir fort besoin.
Il me prit délicatement la main pour m'enjoindre à faire face aux spectateurs, héla l'un des coordinateur pour obtenir un micro et s'assura du fonctionnement des enceintes. Le grésillement interrompit les discussions.
— Mesdames et messieurs... Mon discours ne sera pas long, je requière un court moment d'attention de votre part...merci. Nous vous remercions de vous être déplacés ce soir en l'honneur de l'exposition la plus talentueuse de celles que j'ai pu sélectionner et découvrir au court de cette année. Pour ceux qui ne me connaîtrait pas, je me nomme Ali Sakarov.
Des murmures de stupéfaction se répandirent à toute vitesse dans l'auditoire, ainsi que des exclamations que je fut la seule à percevoir.
« C'est lui ! Je ne l'avait même pas reconnu ! »
« Il change de look chaque semaine, à ce qu'il parait »
« Ali le blindé a débarqué dans cette galerie minuscule ? ça valait le coup de venir ! »
« C'est qui ce type ? Un mec de la galerie ? »
« Ah, il va enfin annoncer notre partenariat...mais qu'est-ce que Margaux fait à ses côtés ? »
Van-Voleur venait de s'approcher au plus près de l'estrade, repoussant sa fan la plus collante et la plus intéressée qui recula, offensée.
— Comme beaucoup d'entre vous, j'aime l'art et les gens honnêtes. Pour concilier mes préférences, j'aime acquérir des œuvres uniques auprès d'artistes passionnés et créatifs. Cette toile que vous voyez derrière moi, continua-t-il en désignant "un goût de liberté" de la main, est le labeur le plus éblouissant de cet endroit. Je me suis déplacé tout spécialement à cause d'elle. J'ai donc décidé de remettre le chèque entre les mains de son artiste et de lui proposer un partenariat sur les prochaines années...
Tandis que le collectionneur sortait de la poche intérieure de son blazer une enveloppe, les réflexions impatientes de Van Fischer inondèrent mon cerveau.
« Enfin, j'attends ça depuis si longtemps !!! Dépêche-toi de me faire monter sur scène, le bourgeois ! »
Sauf que personne ne fut appelé sur scène à côté de moi. Et le chèque se matérialisa dans ma main.
— Je vous demande de féliciter chaleureusement Mlle Margaux Chanel, l'artiste véritable de "un goût de liberté".
Je cherchai mon père des yeux. Il arborait un sourire rayonnant, uniquement pour moi et écartait tant les bras pour applaudir qu'il menaçait de coller des claques aux plus proches voisins. Un cri tonna parmi les acclamations, et je reconnus tout de suite la "voix" d'Esmeralda, fraichement posté aux côtés de mon collaborateur. Ex-collaborateur.
« Daniel ! Tu ne vas tout de même pas te faire racketter de la sorte ! C'est ton nom à toi qui est inscrit sur cette fichue étiquette ! On devait faire moitié-moitié si je persuadais l'agent de cette petite ratée de te confier l'exclusivité de cette toile, tu te rappelles ?! ».
À la surprise suivie la déception et l’écœurement. C'était donc ça qu'ils avaient en tête, ces deux magouilleurs... Combien voulaient-ils se partager d'ailleurs ? Un sentiment de satisfaction survint alors que je décachetais l'enveloppe. Je les aient doublé. Tans pis si je dois prendre un avocat pour faire valoir mes droits. Y aura toujours l'aide juridictionnelle pour... Mon sourire se figea en vérifiant les lignes du chèque. Y a beaucoup trop de zéro, là ! Ali reposa le micro et me tendit la main.
— Excellent travail, Mlle Chanel. Ma carte de visite est dans l'enveloppe, contactez-moi lorsque vous serez moins bousculée, j'aimerais que nous parlions affaires. Je ne pense pas me tromper en misant sur vos aptitudes.
— Monsieur Sakarov, il y a certainement une erreur sur le montant, dis-je en secouant le précieux bout de papier.
Il haussa un sourcil, s'approcha d'un demi-pas pour survoler sa propre écriture, releva les yeux sur les miens et sourit.
— Aucune, Mlle Chanel. Remettriez-vous en doute ma capacité à estimer la valeur d'une œuvre ? Pour votre information, j'ai été commissaire priseur durant 15 ans. Je mise sur le bon cheval. C'est mon rayon, ne m'insultez pas, mademoiselle.
Ma bouche s'ouvrit toute seule.
— Je n'ai jamais mis les pieds dans un centre équestre et je n'oserai pas insulter mon plus grand et unique investisseur...pas injustement, du moins.
Fichu bouche ! S'il fut surprit, Ali n'en montra rien. Il éclata d'un rire franc avant de me saluer.
— Dans ce cas, nous devrions bien nous entendre. À bientôt, Mlle CHANEL !
Il descendit de l'estrade pour foncer vers Van Fischer dont la mine déconfite et furieuse promettait de se décomposer. Je descendis à mon tour, jetai un nouveau coup d’œil au chèque pour être certaine de ne pas avoir rêvé, puis le rangeai discrètement là où personne ne se risquerait à me le dérober, l'intérieur de mon soutien-gorge. Finalement, les frais d'avocat ne me poseront aucun problème ! Je ne sais pas combien de temps va durer mon super pouvoir de vérités à double sens, mais ce soir... ça m'aura été bien utile !

Cartel : Désigne le petit encadré adjacent à l'œuvre dans les galeries, comportant le nom de l’œuvre, de l'artiste, la technique utilisée, etc.
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