Margaux sait tout, dit tout

📖 Défi - Choix cornélien ✍️ RoseAmaretto 📝 2218 mots

Ce soir, c'est grand soir. Voilà un moment que je m'y préparais.

Tout le gratin serait réuni. Collaborateurs, critiques, famille, amis, anciens camarades... le passé comme le présent ainsi que, peut-être, le futur même, serait de la partie à ce vernissage.

Deux ans que je travaille sur ce projets. Des heures infinies de solitudes passées à peindre et à sculpter. A trente-cinq ans, je n’ai plus le droit à l’erreur. Ce serait cette fois-ci ou jamais. Je ne ferais pas tout rater. Trois échecs, ça suffit !

Le klaxon du taxi me sortit de mon introspection. Je regardai à travers la vitre. La galerie était deux blocs plus loin. Je voyais déjà de l’animation devant l’entrée. Le chauffeur se retourna vers moi et me dit :

— Vous feriez mieux de descendre ici. C’est tout bouché, devant. En dix minutes, je n’ai fait que quelques mètres.

— Je ne vous paye pas une fortune pour me jeter ici ! Je portes des talons hauts. 

« C’est quoi cette folle ? »

— Comment, vous me traitez de folle ? 

— Je n’ai même pas ouvert la bouche, Madame !

« Oui, une folle dingue ! »

Je regardai ma montre et constatai que je n’avais d’autre choix que de descendre et de continuer à pieds. Ça risquait de faire bizarre de marcher sur le trottoir avec ma tenue de soirée aux heures de sortie des bureaux. On allait me prendre pour une cinglée, comme l’avait dit cet idiot de chauffeur de taxi.

Je payai le voyou sans lui laisser de pourboire. C’était bien fait pour lui. Il compta ses billets puis soupira.

« Chèrement sapée et radine ! »

— Moi, radine ?! Vous ne méritez même pas la moitié de ce que je viens de vous donner.

« Mais comment est-ce qu’elle fait pour m’entendre ? C’est une sorcière ou quoi ? »

— Oui, une méchante sorcière qui va vous transformer en crapaud.

Je sortis et claquai violemment la portière. Des passants se retournèrent pour me regarder. Mais attend un peu Margaux, tu viens de te bagarrer avec cet idiot. D’habitude tu es polie, même quand tu es à bout de nerfs !

« Regardez-moi cet accoutrement », dit une voix derrière moi. 

Je me retournai vivement et vis deux jeunes cadres en costumes, qui se souriaient. 

— Bande d’idiots, vous vous croyez malins.

Mais qu’est ce qui m’arrive ? Je venais encore de traiter quelqu'un d’imbécile. Oh ! Le vernissage ! Et si je n’arrive plus à me contrôler ? Le chauffeur de taxi avait peut-être raison. Suis-je en train de perdre l'esprit ? Parce qu'une chose était certaine, j'avais bien entendu ce que j'avais entendu ! J'avais ouïe les paroles d'un type qui n'avait pas ouvert la bouche !

« Qu'est-ce qu'elle est joliment fringué, cette rouquine, un beau petit lot ! Si je tenais encore la route j'hésiterai pas à aller lui faire du gringue, ça chaufferait mes nuits et mon lit... ».

Scandalisée par le propos dévergondé et outrancier, je pivotai le nez dans la direction d'un vieux sexagénaire affalé sur un banc à une dizaine de mètres. Il me reluqua sans la moindre discrétion, comme un jeûneur salivant devant un bon gros steak bien juteux. Beurk ! Comme si je ne l'avais pas entendu ! Alors que je gonflais mes poumons pour lui dire ce qu'il pouvait aller faire de ses nuitées, il posa le regard sur mon décolleté.

« Y a quand même plus de monde au balcon que la concierge Germaine... Oh, v'là qu'elle me regarde ! Je dois lui rappeler un grand papi... »

La bouche toujours close, il souleva son béret avec un clin d’œil, avant de baisser avec déception les paupières vers ses genoux.

« Je sais que je suis plus de première fraîcheur. Tellement longtemps que je n'ai pas pu la lever sans viagra... Une minette dans son genre, c'est bien au-delà de Germaine. »

Je fronçai les sourcils. Il était bien trop éloigné pour que je l'entende aussi distinctement.

« D'ailleurs, demain, c'est jeudi ! J'espère qu'elle m'apportera son spécial à la myrtille de la semaine ! »

Revigoré par sa réflexion - car, c'était bien de cela dont il s'agissait -, un grand sourire se fendit sur son faciès. Il ne me prêta plus vraiment attention. Un peu peinée pour lui, je m'interrogeai. Est-ce qu'il peut m'entendre aussi ? je plissai les yeux, concentrée sur lui.

« Qui est Germaine ? ».

J'attendis quelques seconde mais je n’entendis aucune réponse. A la place, le vieil homme regarda sa montre.

« Il est temps d'y aller. Le retour va être long, mais mon cardiologue a raison, je dois marcher un peu plus que les semaines précédentes ».

Je le dévisageai avec stupéfaction, alors qu'il se relevait avec difficulté, en appui sur sa canne.

« Tout à fait le genre que mon abruti de mari aime mater. Elle me dégoûte. »

La voix était féminine, cette fois. Je scannai le trottoir pour voir qu'une petite brune rondouillarde me fixait avec dédain. Alors qu'elle s'apprêtait à me dépasser, je lui rendis son regard.

« Qu'est-ce que tu choufe comme ça, la bourgeoise ? Pfff... ».

Nous nous frôlâmes à peine à son passage et j'en étais sûre. Elle n'avait pas pipé un mot !

Je continuai à avancer vers la galerie, sur ce trottoir pavé, manquant de trébucher à tout moment à cause des mes talons hauts. Je n’arrêtais pas d’entendre des « voix ». Celles que les gens taisent. Je rentrais dans l’intimité de femmes et d’hommes inconnus, rassurés que ce qu’ils se disaient était intime et inaccessible. Je pris lentement conscience du pouvoir que j’avais. Du clochard philosophe au PDG véreux, passant par l’assistante qui ne supporte pas son patron aux mains baladeuses, la « grosse » qui a des envies suicidaires tellement on se moque d’elle. Tout un monde secret, un monde parallèle à celui dans lequel nous pensons vivre. Et je me demandai lequel des deux était le plus authentique.

Les pensées silencieuses se mélangeaient dans ma tête. Je naviguais parmi les âmes tourmentées, toutes. Au point où j’avais dépassé l’entrée de la galerie. La voix forte de quelqu’un qui me hélait, celle de Tristan, me fit revenir à la réalité. Plutôt au monde artificiel, aux bords arrondis dans lequel nous baignons tous.

— Où vas-tu comme ça Margaux ?

« Toujours aussi étourdie ! »

Je fus interloquée de découvrir ce que mon agent pensait de moi. Vraiment. Je voulus faire comme d’habitude, ignorer et souffrir. Mais je ne pus retenir l’envie, ou la malédiction plutôt, de répondre franchement.

Je suis loin d’être une étourdie, Tristan.

Ma réponse le choqua un moment. Tracé plat dans sa petite tête d’extraverti maladif. Oula, mes réflexions me submergent... Il faut vite que je pense à autre chose. Sinon, mon futur sera à conjuguer au passé.

Le hall tout entier, baigné de clarté grâce aux luminaires démesurés, amplifiait chaque bruit de pas, chaque voix. Précédée par mon manager, j'avançai sous le tumulte des conversations des petits groupes provisoirement formés. Le panneau immense décrivant l'écurie d'artistes* qui attendait les visiteurs m’interpella, puisque mon nom y figurait en lettre capitales, juste en face de celui qui me hérissait le poil.

VAN FISCHER. Pourquoi il m’excédait autant ? Il avait ce chic pour agir comme un pair, comme une source d'inspiration formidable de laquelle je devais prendre exemple pour étendre ma popularité. Un sorte de rival. Un sourire m'anima, soudain. Je vais savoir ce qu'il pense réellement de mon travail. J'avais bien l'intention de le lancer sur le sujet de notre précédente collaboration. Je saurais enfin la vérité !

C'est d'un pas décidé que je pénétrai dans la première partie de la grande salle d'exposition.

Van Fischer était là, habillé de son smoking blanc et de ses dents encore plus éclatantes. Il trônait au centre d'un groupe de visiteurs et surtout d'acheteurs potentiels. Il agitait les bras avec emphase, exagérant le moindre geste. Sa voix forte et grave captivait l'attention et ses yeux bleus brillants hypnotisaient son auditoire.

Quand il me vit, il se mit en pause un instant avant de me sourire et d'un geste de la main m'inviter à me joindre à lui. J'étais malheureusement loin pour capter ses pensées intimes du moment. Ses fans se retournèrent pour me fusiller du regard. j'ignorais leurs réflexions secrètes pour maintenir le contact visuel avec les émeraudes de mon cher Van.

Devant tout le monde, il prit ma main et la baisa, signifiant à ses convives l'importance que j'avais à ses yeux.

— Toujours aussi ravissante ma chère Margaux !

« Et très belle, très désirable ! »

— Merci ! je suis très flattée.

Ouf j'ai réussi à répondre sans me trahir. Parce que j'avais beau faire mon possible, force était de constater qu'un désagrément accompagnait mon nouveau super-pouvoir. Ma langue ne m’obéissait plus ! Entendre les réflexions des autres pouvait s'avérer pratique, certes, mais livrer les siennes, en revanche...ça risque d'être désastreux !

Toujours sous le coup de la surprise, je lui octroyai un rictus qui devait certainement laisser transparaître ma gêne. Van Fischer ne sembla pas le percevoir. Mes doigts toujours au creux des siens, il se tourna vers son auditoire de fanatiques.

— Laissez-moi vous en dire plus sur les œuvres complémentaires de ma jeune collaboratrice et admiratrice. Pour des yeux exercés, vous remarquerez des similitudes évidentes entres nos travaux post...

Je faillis avaler ma salive de travers. Admiratrice ?! Et il ose me traiter à demi-mot de copieuse ? Quel prétentieux ! Heureusement pour moi, il ne me laissa pas le temps d'en placer une.

— ...met l'accent sur "Lutèce", que j'ai réalisé cette année. Il se trouve sur votre droite, après la collection des "Azalées".

« J'ai regardé ses créations pendant tant d'heures. Ma chère Margaux, ma muse, tes traits délicats de princesse m'ont inspiré, et tes créations ont donné vie aux miennes ! ».

Je restais sans voix quelques secondes durant, mais cela ne dura pas. Tandis que les Van-groupies se ruaient dans la salle du fond, je récupérai ma main et le questionnai.

— Van...Daniel...

« Comme mon prénom sonne bien dans sa bouche ! J'aimerais qu'elle m'appelle ainsi en public aussi, pas seulement en tête-à-tête ou uniquement pour le boulot ! ».

Je marquai un temps de stupéfaction avant de rétorquer.

— Je t'appelle comme j'ai envie de le faire, d'accord ? Alors, si la muse que je suis t'inspire tant, dis-moi comment tu fais pour exposer avant moi. Avais-tu eu un accès direct à mes dernières toiles encore non achevées, l'an passé ?

« On dirait qu'elle lit dans mon esprit...Il faut que je cesse de la dévisager aussi longtemps, j'ai certainement l'air de vouloir la délester de cette sublime robe. Reprends-toi ! ».

J’étais à des années-lumière d'imaginer une telle dualité en découvrant son monologue interne. Je l'obsède ? Ce m'as-tu-vue ?

— Mais voyons, très chère, comment aurai-je accès à ton portefolio avant ton agent, c'est complètement insensé et ridicule !

« Je n'y suis jamais parvenu. Heureusement pour moi, aucune chance qu'elle n'ai eut vent de l'arrangement entre nos agents. ».

Mon regard se durcit. Un arrangement ? Quel arrangement ?

— Comment ça ? QUAND as-tu rendu ton portefolio et QUAND as-tu eu le feu vert pour l'exposition de tes toiles, Da-niel ?

J'insistai sur son prénom, persuadée d'obtenir une réponse. La contradiction qui suivie me frappa et m'emplit de colère.

— Quelques jours avant toi, le 25 Juin, pour l'exposition de décembre à tes côtés, enfin ! Tu te souviens ? Qu'essaye-tu de me faire dire, Margaux ? C'est une accusation ?

« Je l'ai aient toutes achevées en Novembre, après avoir étudié les tiens des nuits entières pendant des mois, ma muse.... A ce sujet je vais devoir remercier Tristan pour son silence. Et recalculer mon prochain pourcentage auprès de Brandon, il m'a quand même pris 30% cette année. Heureusement que mon agent personnel est discret et qu'il a d'innombrables contacts. ».

Il soupira sur la dernière partie de sa réflexion, alors que je raccrochais les wagons en fulminant. Novembre ? NO...


vocabulaire

écurie : désigne un collectif d'artistes, de musiciens, ou d'auteurs représentés par un même agent, une même galerie d'art, un label ou un producteur ou une structure regroupant plusieurs talents suivie exclusivement ou régulièrement.

💬 Commentaires 4

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
RoseAmaretto Auteur • 1 semaine, 4 jours modifié
Session d'écriture à quatre mains, en collaboration avec @Sad_Nessy :) un vrai plaisir de bosser avec toi
👍 1
Sad_Nessy • 1 semaine, 4 jours
Merci Rose ! plaisir partagé !
👍 1