préface
Bon.
Nous y voilà.
Forgotten World.
Dixième épisode d’Elga.
Ce qui signifie d’abord une chose assez inquiétante : il y a des gens qui ont lu les neuf précédents.
Je tiens à leur présenter mes excuses.
Pas parce qu’ils étaient mauvais. Faut pas déconner non plus. J’ai encore un minimum d’estime personnelle et, accessoirement, des livres à vous faire lire.
Non.
Je m’excuse parce qu’au départ, tout ça devait rester relativement simple.
Enfin… « relativement ».
Il y avait un gamin à Nice dans les années 90, des potes, des motos, des bastons, des filles, des Russes, des bornes d’arcade, du Metallica et quelques problèmes familiaux.
C’était raisonnable.
Puis j’ai commencé à ajouter des trucs.
Un peu de tuning.
Un peu de mafia.
Un peu de MacGyver.
Un peu de western.
Un peu d’espionnage.
Un peu d’assassinat.
Des organisations secrètes.
Des artefacts.
Des civilisations disparues.
Des expériences génétiques.
Des Japonais.
Des Mexicains.
Des Portugais.
Des gens qui auraient objectivement dû consulter un psychiatre mais qui, pour des raisons scénaristiques, ont préféré créer des organisations clandestines.
Et à un moment donné, quelqu’un aurait dû me retirer le clavier.
Personne ne l’a fait.
Vous êtes donc en partie responsables.
J’ai violé à peu près tous les genres littéraires disponibles.
Le polar m’a demandé d’arrêter de l’appeler.
Le thriller a changé de numéro.
La science-fiction a déposé une main courante.
Le roman historique nie désormais m’avoir rencontré.
Quant à la fantasy, elle pensait avoir été épargnée.
La pauvre.
Parce que pour le dernier, je me suis dit : tiens, si on mettait des Dieux ?
Voilà.
Normal.
Après neuf épisodes, il fallait bien finir sobrement.
Donc bienvenue à Mu.
Une civilisation si avancée que même ses ruines feraient passer notre technologie pour le rayon bricolage d’un Lidl un dimanche matin.
Il y aura des Dieux.
Des Anges.
Des cités gigantesques.
Des pouvoirs absurdes.
Des combats où l’immobilier local va probablement beaucoup souffrir.
Des secrets vieux de plusieurs millénaires.
Des réponses à des questions que j’ai eu l’indécence de laisser traîner pendant neuf bouquins.
Et Emmanuel Elga.
Surtout Emmanuel Elga.
Parce qu’il y a un problème avec Manu.
Pendant neuf épisodes, je vous l’ai essentiellement montré de l’extérieur.
Et manifestement, vous vous êtes fait une idée.
J’ai lu certains commentaires.
« Calculateur. »
« Froid. »
« Machiavélique. »
« Toujours trois coups d’avance. »
« Impossible à lire. »
Alors déjà : merci.
Ça m’a beaucoup fait rire.
Parce que je n’ai jamais vraiment dit ça.
C’est vous qui avez rempli les blancs.
Il regarde quelque chose pendant trente secondes.
Il ne parle pas.
Son œil bouge légèrement.
Il dit :
— Intéressant.
Et résultat :
Mon Dieu.
Quelle intelligence.
Il a tout compris.
Il doit être en train de calculer trente-sept scénarios simultanément.
Oui.
Enfin…
Pas exactement.
Il est temps que vous sachiez.
Pendant neuf livres, vous avez regardé la façade.
Dans Forgotten World, malheureusement pour vous, on va rentrer dans le bâtiment.
Et je préfère vous prévenir : les normes de sécurité n’ont pas été respectées.
Dans la tête d’Emmanuel Elga se tient en permanence une sorte de conseil d’administration clandestin composé de monkeys intellectuellement suréquipés, culturellement instables et absolument incapables de se mettre d’accord.
Il y en a toujours un pour proposer une solution.
Un autre pour expliquer que c’est une connerie.
Un troisième pour rappeler qu’on a déjà essayé en 1998 et que ça s’est terminé avec une voiture dans un mur.
Un quatrième pour citer un philosophe.
Un cinquième pour parler de mécanique.
Un sixième pour demander si ça ne ressemble pas à un truc dans Zelda.
Et quelque part, quelqu’un finit généralement par taper du poing sur la table :
Bon ! Ça suffit Manu. Arrête de dire des conneries.
Ce qui fonctionne approximativement trois secondes.
Parce qu’un autre vient de se souvenir d'un épisode des chevaliers du zodiaque.
Et le plus emmerdant…
c’est que parfois, c’est lui qui a raison.
Voilà votre génie machiavélique.
Désolé.
Kafka s’y perdrait.
Jung demanderait probablement à sortir.
Jean-Claude Van Damme, en revanche, pourrait étonnamment tenir quelques réunions.
Et pourtant, ne vous méprenez pas.
Tout ce qu’Emmanuel a accompli est réel.
Son intelligence est réelle.
Ses connaissances sont réelles.
Son expérience est réelle.
Sa capacité à observer, comprendre, relier et improviser est réelle.
C’est simplement beaucoup moins propre à l’intérieur que ce que vous imaginiez.
Parce qu’une idée ne naît pas toujours d’une autre idée intelligente.
Parfois elle naît d’une connerie.
D’un dessin animé.
D’un jeu vidéo.
D’une phrase entendue trente ans plus tôt.
D’une erreur.
D’un ami.
D’un ennemi.
D’un père.
D’une grand-mère.
D’un maître.
D’un enfant que nous avons été et que nous avons eu, parfois, la bonne idée de ne pas assassiner en devenant adultes.
Et c’est probablement là que Forgotten World raconte réellement quelque chose.
La mémoire.
Pas celle qu’on met sous verre.
Pas celle qu’on transforme en vérité officielle parce que les morts ont toujours l’immense avantage de ne plus pouvoir nous contredire.
La mémoire vivante.
Celle qui se trompe.
Qui mélange.
Qui associe.
Qui ressort au mauvais moment.
Qui nous fait penser à une chose parfaitement stupide devant un problème parfaitement sérieux.
Puis qui ouvre une porte.
Parce que la mémoire ne sert à rien si elle devient un dogme.
Elle ne sert que si quelqu’un peut encore la prendre, la retourner, l’engueuler, la confronter au présent et en faire quelque chose que celui qui l’a transmise n’avait même pas imaginé.
C’est aussi ça, transmettre.
Pas fabriquer quelqu’un qui pense comme nous.
Lui donner suffisamment de choses pour qu’un jour il puisse penser sans nous.
Alors oui, Forgotten World sera grand.
Probablement beaucoup trop.
J’ai arrêté de me soigner.
Mu sera immense.
Les Dieux seront sérieux.
Les Anges aussi.
Les combats feront parfois passer les problèmes de voisinage des épisodes précédents pour une réunion de copropriété.
Et au milieu de tout ça, Emmanuel Elga qui devra découvrir ce qu’il est devenu, ce qu’on lui a transmis, ce qu’il porte, ce qu’il doit encore apprendre et ce qu’il pourra un jour transmettre à son tour.
Tout cela serait formidablement noble…
si nous n’étions pas obligés d’être dans sa tête pendant qu’il le fait.
Et ça, croyez-moi :
c’est votre problème maintenant.
Vous vouliez comprendre Emmanuel Elga ?
Très bien.
Entrez.
Mais ne venez pas vous plaindre.
Vous avez eu neuf livres pour faire demi-tour.
Bienvenue dans Forgotten World.
Bienvenue à Mu.
Et surtout…
bon courage là-dedans.
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As-tu pensé que tu en aurais peut-être marre avant même que Manu ait terminé ses épopées ?