SAISON 1 - ÉPISODE 1 - NÆRYS
Luna passa la Porte.
Et revint exactement au même endroit.
Elle s'arrêta.
Regarda devant elle.
Puis derrière.
Puis Emmanuel.
— Bon, ok.
Manu ne répondit pas.
Luna fronça les sourcils.
— J'étais censée faire ça ?
— Non.
— Parfait.
Elle se retourna vers l'ouverture.
La Porte de Mu découpait la roche devant eux.
Treize années.
Treize putains d'années pour arriver là.
Treize années à chercher quelque chose dont Emmanuel avait longtemps ignoré s'il s'agissait réellement d'une porte, d'un mécanisme, d'une métaphore religieuse ou d'une énorme connerie transmise pendant des millénaires par des gens qui n'avaient plus la moindre idée de ce qu'ils racontaient.
Des textes.
Des fragments.
Des cartes.
Des symboles.
Des versions contradictoires d'une même histoire.
Des nuits avec Emmanuella à rapprocher des choses qui, au premier regard, n'avaient absolument rien à foutre ensemble.
Puis la clé.
Et cette dernière compréhension.
La clé seule ne suffisait pas.
Il fallait autre chose.
Quelque chose qu'Emmanuel avait porté pendant des années autour du poignet avant de le détruire.
Quelque chose qu'il ne portait désormais plus nulle part.
Parce que c'était entré en lui.
AHURA MAZDA, le rosaire.
Et la Porte s'était ouverte.
Luna recula de quelques pas.
— Je recommence.
— Vas-y.
Elle prit son élan.
— Tu crois vraiment que courir va changer quelque chose ?
Elle s'arrêta.
— Tu veux essayer à ma place ?
— À la différence de toi, je suis vivant moi.
— Connard.
Elle repartit.
Un pas.
Deux.
Elle traversa l'ouverture.
Son corps disparut dans la lumière.
Une seconde passa.
Puis Luna ressortit…
du même côté.
Elle continua sur deux mètres avant de s'arrêter.
Long silence.
— Alors là, ça me casse les couilles.
Manu observa la Porte.
Elle entre.
Non.
Elle disparaît.
Ce qui ne veut pas dire qu'elle entre.
Elle réapparaît au même point.
Boucle spatiale ?
Peut-être.
Rejet ?
Peut-être.
Elle est morte.
Merci Manu, informations pertinente.
Je fais juste le constat.
Tout le monde avait le constat.
Une autre pensée surgit.
Ghost.
Silence.
Quoi Ghost ?
Patrick Swayze.
Oh putain Manu…
Elle est morte, elle traverse des trucs, on a le droit d'y penser non ?
Et Demi Moore, elle est où ?
Bon. D'accord.
Une pensée imaginaire frappa déjà la table.
On arrête les conneries.
Luna s'approcha de la limite.
Elle passa seulement la main.
Son bras disparut jusqu'au coude.
Elle le retira.
— Je sens rien.
— Rien comment ?
— Rien. Pas froid. Pas chaud. Pas de résistance.
Elle passa de nouveau la main.
— C'est comme si mon bras continuait quelque part.
Manu s'approcha.
— Mais toi, tu continues pas.
— Merci Sherlock.
— Élémentaire.
Luna le regarda.
— Ne commence pas Manu .
Il eut un léger sourire.
À quelques mètres d'eux, Dark était assise dans la végétation.
Immobile.
Majestueuse.
Vador, lui, avait découvert quelque chose de manifestement beaucoup plus important que l'ouverture d'un monde perdu : une bestiole sous une feuille.
Il donna un coup de patte.
La feuille bougea.
Il recula.
Puis attaqua de nouveau.
Luna le regarda.
— Au moins, lui, il a compris ses priorités.
Manu ajusta la sangle de son sac.
Elle le vit.
— Ah non.
— Quoi ?
— Je connais ce geste.
— Quel geste ?
— Celui où tu fais comme si tout était parfaitement normal avant de faire une connerie.
— J'ajuste mon sac.
— Exactement.
Manu regarda la Porte.
Luna aussi.
Elle soupira.
— Je sais pas si c'est une très bonne idée, ton truc.
— Moi non plus.
Elle tourna lentement la tête vers lui.
— Et ça ne t'inquiète pas ?
— Si justement.
— Mais tu vas y aller.
— Oui.
— Voilà, Emmanuel Elga en chaire et en os.
Elle écarta les bras.
— Exactement le genre de comportement qui me donne parfois envie de te frapper alors que je suis morte.
Manu posa une main contre la limite.
Ses doigts disparurent.
Aucune sensation particulière.
Il avança la main.
Puis le poignet.
L'avant-bras.
Toujours rien.
Il ressortit le bras.
Regarda sa main.
Cinq doigts.
Bon.
Test concluant.
Qu'est-ce qui est concluant ?
J'ai encore ma main.
Putain, Pasteur peut dormir tranquille.
Vous avez mieux ?
Personne.
Alors fermez vos gueules.
Luna l'observait.
— Tu fais quoi ?
— Je réfléchis.
— Ah.
Elle plissa les yeux.
— Là ?
— Oui.
— Ça a l'air douloureux.
— Ça va je gère les mecs t'inquiète.
Elle sourit.
Puis son visage changea.
— Manu.
Il leva les yeux.
— Si tu passes et que ça se ferme ?
— Je trouverai un moyen de revenir.
— Tu n'en sais rien.
— Non.
— Si tu restes bloqué ?
Il ne répondit pas.
— Et si Mu existe encore vraiment ?
Silence.
— C'est un peu le but Luna.
— Non. Je veux dire vraiment.
Elle désigna l'ouverture.
— Pas des ruines. Pas trois pierres, un cristal et des histoires qu'on traîne depuis des millénaires. Mu.
Manu fixa la lumière.
— Alors j'aurai enfin quelques réponses.
— Ou beaucoup plus de questions.
— Probable.
Luna secoua la tête.
— Putain, je te connais.
Dark vint se frotter contre la jambe d'Emmanuel.
Il baissa les yeux.
Vador abandonna finalement son insecte et les rejoignit.
Luna sourit.
— Au moins, tu peus essayer de prendre les deux monstres avec toi.
— J'avais pas prévu.
— Eux non plus.
Manu s'accroupit.
— Vous restez ici.
Dark le regarda.
Vador passa devant lui et s'approcha directement de la Porte.
— Vador.
Le chat s'arrêta.
Tourna la tête.
— Non.
Vador passa.
— Putain.
Dark le suivit immédiatement.
Luna éclata de rire.
— Autorité impressionnante.
Manu regarda l'ouverture.
— Ok, c'est parti.
Il inspira.
Puis passa à son tour.
Le silence le frappa avant tout le reste.
Pas un silence calme.
L'absence du son.
Plus de vent.
Plus de respiration.
Plus de tissu froissé.
Plus de pas.
Pendant une fraction de seconde, Emmanuel eut même l'impression que son cœur s'était arrêté.
Puis tout revint.
D'un coup.
Un grondement.
De l'eau.
Du vent.
Des feuillages.
Des cris très éloignés qu'il ne sut attribuer à aucun animal.
Une vibration grave, presque sous le seuil de l'audition.
Manu resta immobile.
Respira.
L'air était différent.
Plus dense.
Humide.
Chargé d'odeurs végétales et minérales.
Et derrière tout ça, quelque chose de métallique.
Il ouvrit et referma sa main.
Bon.
Toujours vivant.
Ça reste à confirmer.
Très encourageant.
Il se retourna.
La Porte était encore là.
Luna aussi.
Elle semblait se tenir à quelques mètres seulement.
Pourtant quelque chose dans la perspective était faux.
Elle paraissait proche…
et inaccessible.
Luna posa sa main contre la limite.
Manu leva la sienne.
Leurs paumes se retrouvèrent presque face à face.
Elle tenta encore de passer.
Son bras disparut.
Puis revint de son côté.
— Rien.
Manu regarda autour de lui.
— Les chats sont passés.
Dark était à quelques mètres.
Vador reniflait une pierre.
— Apparemment.
Luna regarda Dark.
Puis Vador.
— Donc Mu accepte les chats mais pas les morts.
Ou ces chats-là.
La pensée arriva seule.
Manu fronça légèrement les sourcils.
— Quoi ? demanda Luna.
— Rien.
Dark leva soudain la tête.
Vador fit exactement la même chose.
En même temps.
Manu les regarda.
Les deux chats fixaient quelque chose qu'il ne voyait pas.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Dark fit un pas.
Vador aussi.
Puis ils disparurent.
Manu ne bougea pas.
Une seconde.
Deux.
Il regarda à gauche.
Puis à droite.
— Dark ?
Rien.
— Vador ?
Rien.
Il avança jusqu'à l'endroit où ils se trouvaient.
Vide.
Pas de flash.
Pas de bruit.
Pas de trace.
Ils n'étaient simplement plus là.
Luna s'approcha de la limite.
— Ils sont passés où ?
— J'en sais rien.
— Manu…
— J'en sais rien.
Il inspecta le sol.
Téléportation.
Possible.
Invisibilité.
Possible.
Déplacement spatial.
Possible.
Ils sont des chats.
Silence.
Merci.
Un chat peut disparaître pendant quatre heures dans un appartement de cinquante mètres carrés.
Pas faux.
On est sur un continent.
Ça n'aide pas.
Manu se redressa.
— Putain, déjà ça commence bien.
Il regarda autour de lui.
— Ils sont où ces putains de chats ?
— Manu.
Il se retourna.
La Porte diminuait.
Luna l'avait vu.
— Ah.
— Ouais.
— Ça, j'aime pas.
Manu revint vers elle.
La lumière se contracta.
— Attends.
Luna posa sa main contre la limite.
— Manu...
La Porte disparut.
La roche reprit sa place.
Luna avec.
Manu posa immédiatement la main contre la paroi.
Pierre.
Il suivit les contours.
Rien.
Aucune ouverture.
Aucune lumière.
Aucun mécanisme.
Bon.
Une pensée.
Luna dehors.
Une autre.
Chats perdus.
Une troisième.
Porte fermée.
Une quatrième :
Et on est où ?
Mu.
Ça, on suppose.
On vient de passer une Porte de Mu.
Ça reste encore une supposition Manu.
Oh putain, on va vraiment commencer comme ça ?
Une voix mentale prit le dessus.
Bon. Ça suffit.
Silence.
Priorités.
Un : localisation.
Deux : comprendre si la Porte peut être rouverte de l'intérieur.
Trois : retrouver Dark et Vador.
Quatre : comprendre pourquoi Luna n'a pas pu franchir la limite.
Cin...
Manu s'arrêta.
Devant lui, entre les arbres, quelque chose venait d'apparaître.
De la lumière.
Il avança.
Quelques mètres.
Les arbres s'espacèrent.
Puis cessèrent.
— Oh la putain de sa...
Il ne termina pas.
Le promontoire plongeait devant lui.
Très loin.
Beaucoup trop loin.
Des nuages se déplaçaient sous ses pieds.
Manu s'approcha du bord.
Le monde s'ouvrit.
Son cerveau tenta immédiatement d'en comprendre l'échelle.
Il échoua.
Des plateaux gigantesques se succédaient jusqu'à l'horizon, séparés par des gouffres, des mers, des vallées et des cascades qui tombaient parfois sur plusieurs kilomètres.
Des montagnes blanches découpaient tout un côté du paysage.
Pas trois sommets.
Une chaîne entière.
Au-dessous s'étendaient des plaines vertes traversées par des cours d'eau brillants.
Plus loin, des forêts formaient des masses sombres si vastes qu'elles ressemblaient à des océans végétaux.
Puis le monde changeait.
Une région ocre.
Du sable.
Des canyons.
Des structures à moitié englouties.
Encore plus loin, la terre devenait noire.
Rouge.
Des fissures incandescentes découpaient le relief.
Des volcans.
Des coulées.
Des cités construites au bord de zones qui semblaient encore brûler après des millénaires.
À l'opposé, la glace.
Puis l'océan.
Puis des archipels.
Puis d'autres terres.
Et partout…
des constructions.
Manu ne dit plus rien.
Des ponts enjambaient des gouffres tellement larges qu'une ville humaine aurait pu tenir entre leurs piliers.
Des temples occupaient des sommets entiers.
Des tours jaillissaient des forêts.
Des cités s'étageaient sur les falaises.
Certaines structures semblaient creusées directement dans la montagne.
D'autres suspendues au-dessus du vide.
Et dans le ciel…
Manu plissa les yeux.
Non.
Des îles flottaient.
Des îles entières.
Avec des bâtiments dessus.
Putain.
Une pensée arriva.
Skies of Arcadia.
Une autre :
Ah.
Oui.
Non mais vraiment.
Un peu.
Laputa.
Ça, c'est Miyazaki.
Merci, professeur Elga.
Une troisième débarqua.
Final Fantasy.
Lequel ?
Tous.
Argument de merde.
Mais valable.
Manu observa une énorme masse rocheuse suspendue au loin.
Chrono Trigger.
Pourquoi ?
Zeal.
Petit silence.
Ah ouais.
Une autre pensée intervint :
On pourrait peut-être commencer par comprendre pourquoi des millions de tonnes de roche flottent avant de faire le classement des jeux japonais.
Bon. On arrête les conneries.
Trois secondes de silence.
Manu regarda une autre île.
Quand même, Zeal…
PUTAIN MANU ARRÊTS TES CONNERIES.
Il eut un très léger sourire.
Puis son regard partit plus loin.
Et tout le conseil d'administration dans sa tête ferma sa gueule.
Au fond de ce qui devait être Mu se trouvait probablement sa capitale Sion.
La capitale n'était pas construite sur le paysage.
Elle semblait avoir obligé le paysage à s'organiser autour d'elle.
Des centaines de tours montaient depuis plusieurs niveaux concentriques.
Des terrasses immenses.
Des anneaux.
Des ponts.
Des plateformes.
Des jardins.
Des structures dont Emmanuel ne comprenait même pas la fonction.
Certaines tours traversaient les nuages.
Et au centre…
l'Aiguille.
Il leva la tête par réflexe.
Absurde.
Elle était à une distance probablement gigantesque.
Mais son cerveau refusait de la regarder sans lever la tête.
Elle montait.
Encore.
Encore.
Une ligne de lumière courait sur toute sa hauteur.
Les nuages passaient autour d'elle.
Pas devant son sommet.
Autour d'elle.
Manu resta silencieux.
Quelle taille ?
Impossible.
On peut estimer.
Avec quoi ?
Les tours.
On connaît pas leur taille.
Les montagnes.
Trop loin.
Courbure atmosphérique ?
Pas assez de données.
Putain.
Une autre pensée, beaucoup moins académique :
Ils compensaient quelque chose ou quoi ?
Silence.
Manu.
Quoi ?
Civilisation disparue depuis des millénaires.
Oui.
Premier contact visuel.
Oui.
Et ta première réflexion sur leur capitale, c'est ça, une histoire de phalus ?
J'ai aussi essayé de calculer la hauteur.
Magnifique défense.
Le poing mental frappa la table.
Concentrez-vous.
Manu observa.
Plus sérieusement.
L'eau.
Les routes.
Les alignements.
Les villes.
Les structures.
Le ciel.
L'absence de mouvement.
Voilà.
Quelque chose n'allait pas.
Des villes gigantesques.
Mais aucune circulation.
Aucune activité.
Aucun mouvement organisé.
Pas de fumée.
Pas de machines visibles.
Pas de foule.
Mu était immense.
Magnifique.
Et terriblement silencieuse.
Ils sont où ?
Manu fixa Sion.
L'Aiguille.
Les territoires.
Puis il murmura :
— Intéressant.
Et cette fois, le mot lui-même le fit presque sourire.
Parce que s'il y avait eu quelqu'un derrière lui, cette personne aurait probablement imaginé qu'Emmanuel Elga venait d'accomplir une extraordinaire analyse de la civilisation de Mu.
Alors que cinq secondes auparavant, une partie de son cerveau venait sérieusement de se demander si l'Aiguille compensait quelque chose.
Très professionnel.
Il descendit.
Le sentier avait dû être une route autrefois.
Une vraie route.
Elle faisait presque vingt mètres de large par endroits.
La végétation en avait repris la moitié.
Des racines traversaient la pierre.
Des colonnes brisées bordaient le passage.
Manu s'arrêta devant l'une d'elles.
Il passa les doigts sur une inscription.
Il connaissait certains signes.
Pas tous.
Mu.
Cette fois, plus de doute.
Il continua.
Le terrain descendait vers une forêt beaucoup plus dense.
Les arbres étaient gigantesques.
Pas fantastiques au sens où ils auraient été impossibles.
Juste trop grands.
Des troncs de plusieurs mètres de diamètre.
Des branches formant presque un deuxième sol à trente ou quarante mètres de hauteur.
La lumière passait par plaques.
Manu leva les yeux.
Endor.
Une pensée réagit immédiatement.
Ah, enfin une référence correcte.
Pourquoi correcte ?
Forêt géante.
Pas d'Ewoks en vue par contre.
On peut s'en passer.
Un bruit partit sur sa gauche.
Le conseil disparut.
Instantanément.
Emmanuel ne bougea plus.
Son centre de gravité descendit légèrement.
Sa main glissa le long de sa cuisse.
Ses yeux cherchèrent.
Pas de panique.
Pas de référence.
Pas de commentaire.
Rien.
Un déplacement.
Petit.
À environ trente mètres.
Feuilles.
Puis silence.
Il attendit.
Quelque chose passa entre deux troncs.
Manu suivit.
Une silhouette.
Petite.
Elle reparut.
Une enfant.
Il ne relâcha pas immédiatement sa position.
Elle avançait pieds nus.
Lentement.
Sans se cacher.
Sans avoir peur.
Elle devait avoir huit ou neuf ans.
Peut-être dix.
Difficile à dire.
De longs cheveux bruns descendaient autour de son visage. De fins ornements dorés s'y mêlaient.
Une tenue blanche.
Des broderies d'or.
Et derrière elle…
deux grandes ailes blanches.
Manu resta immobile.
Bon.
Une pensée tenta quelque chose.
Un ange.
Personne dans sa tête ne répondit.
Parce que cette fois, le mot n'avait rien d'une métaphore.
L'enfant continua d'avancer.
Les ailes bougeaient légèrement avec elle.
Pas comme un costume.
Pas comme un mécanisme.
Elles vivaient.
Elle s'arrêta à une dizaine de mètres.
Le regarda.
De grands yeux clairs.
Calmes.
Curieux.
Et Emmanuel sentit quelque chose remonter.
Très loin.
Pas une analyse.
Un souvenir.
Un autre visage.
Des années dessus.
Des marques.
Des cicatrices.
Une peau vieillie.
Une femme qu'il avait connue dans un autre monde.
Sous une autre forme.
Namtara Morvaen.
Manu fixa l'enfant.
Non, c'est pas possible.
Le souvenir se superposa.
Pas parfaitement.
Mais suffisamment.
Les yeux.
Quelque chose autour de la bouche.
Une façon de tenir la tête.
Putain de merde Manu…
La petite Ange ne bougea pas.
Et alors Emmanuel vit ce qu'elle portait.
Au centre de sa poitrine.
Un grenat.
Rouge.
Profond.
Monté dans une structure fine.
Il le reconnut avant même de comprendre pourquoi.
Quelque chose se serra dans sa mémoire.
Naerys, l'artefact de Namtara.
La résonance.
Le cycle qu'il avait brisé puis transmis dans le vouloir.
Namtara.
Luna.
Tout arriva en même temps.
Attends.
Attends.
Non.
Si.
Impossible.
Une pensée coupa immédiatement :
On avait dit qu'on arrêtait avec “impossible”.
Ta gueule Manu.
La petite fille inclina la tête.
— Tu viens de l'extérieur.
Sa voix était douce.
Ce n'était pas une question.
Manu la regarda.
— Euh... Oui.
Elle observa ses vêtements.
Son sac.
Ses mains.
Puis son visage.
Longtemps.
Beaucoup trop longtemps pour une enfant.
— Tu es un humain.
— Jusqu'à preuve du contraire...
Elle fronça légèrement les sourcils.
Super.
Premier Ange rencontré depuis trente secondes et tu te fais déjà remarqué mec.
J'ai répondu.
Mal d'ailleurs.
Elle a compris ?
Probablement mais à vérifier.
L'enfant fit encore un pas.
Manu regarda ses ailes.
Puis son visage.
Puis son artefact.
La vieille femme revint dans sa mémoire.
Namtara Morvaen.
Ses cicatrices.
Sa fatigue.
Tout ce qui séparait ce visage-là de celui qu'il avait devant lui.
Il murmura :
— Namtara…
La petite fille s'arrêta net.
Ses ailes se figèrent.
Son expression changea.
— Qu'as-tu dit ?
Oh putain Manu.
Une pensée surgit immédiatement.
Ça c'est une connerie.
Je sais.
Elle connaît pas ce nom.
Visiblement.
Alors pourquoi tu l'as dit ?
Parce que c'est elle.
Non. C'est ce qu'elle deviendra.
On n'en sait rien.
Regarde-la.
Je la regarde.
Le conseil partit en vrille.
L'artefact.
Les yeux.
La résonance, le cycle de la mort éternelle.
Luna.
Ça correspond un peu les mecs.
Ça ne prouve rien.
BON !
Silence mental.
La petite fille attendait toujours.
— Qui est Namtara ?
Manu la regarda.
Voilà.
Confirmation.
Il inspira légèrement.
— Quelqu'un que j'ai connu.
— Elle me ressemble ?
Question simple.
Réponse beaucoup moins simple.
— Oui.
L'enfant s'approcha encore.
— Beaucoup ?
Manu eut un petit mouvement de tête.
— Suffisamment.
Elle réfléchit.
Puis posa les doigts sur le grenat qu'elle portait.
— Je ne connais aucune Namtara.
Manu fixa la pierre.
— Je sais.
Elle releva les yeux.
— Alors pourquoi m'as-tu appelée ainsi ?
Ah tiens.
Bonne question.
Excellente question.
On lui raconte tout ?
Tout quoi Manu ?
Qu'elle finira vieille, scarifiée, dans le monde humain, qu'on a brisé son cycle et transféré sa résonance dans une morte qui se réincarne éternellement en elle même, que j'ai brisé ce cycle mais que je l'ai malencontreusement transmis à celle qui vient précisément d'être refusée par la Porte ?
Silence.
Dit comme ça…
Oui.
…c'est pas terrible.
Merci les mecs.
La petite fille attendait.
Manu choisit la seule réponse raisonnable.
— C'est compliqué.
Elle le fixa.
Puis, à la surprise d'Emmanuel :
— Les humains disent souvent ça quand ils ne veulent pas répondre ?
Un silence.
Ah.
Elle est pas con en plus.
Évidemment qu'elle est pas con Manu.
Elle a neuf ans.
Elle est un Ange de Mu.
Ça change quoi ?
Probablement beaucoup de choses.
Manu eut un léger sourire.
— Oui, effectivement.
L'enfant sourit à son tour.
Puis tendit légèrement le menton.
— Je m'appelle Nærys.
Et là…
plus rien.
Pas de conseil de singes dans la tête d'Emmanuel.
Pas de référence.
Pas de connerie.
Le nom traversa Emmanuel comme une pièce manquante qui venait de tomber exactement à sa place.
Nærys.
Il connaissait ce nom.
Pas comme celui d'une enfant.
Comme autre chose.
Comme une trace.
Comme quelque chose qui avait traversé le temps sans que personne n'en conserve le sens complet.
Son regard descendit vers son artefact, le grenat.
Nærys suivit son regard.
Elle posa sa petite main dessus.
— Le Cœur du grand cristal de Grenat.
Manu ne répondit pas.
Le vent passa entre les arbres.
Ses ailes blanches frémirent.
— Je le garde.
La pensée revint.
Cette fois sérieuse.
Le grand cristal de Mu.
La corruption.
La stabilisation.
Le sacrifice.
Le cycle.
Et soudain une connexion apparut.
Pas une réponse.
Un chemin.
Luna.
Namtara.
Nærys.
Le Grenat.
La résonance.
Oh putain.
Nærys le regarda.
— Pourquoi tu fais cette tête ?
Manu releva les yeux.
— Quelle tête ?
— Celle-là.
Voilà.
Même les Anges commencent à te connaître Manu.
— Je réfléchis.
Nærys acquiesça très sérieusement.
— Ça a l'air compliqué.
Une pensée éclata de rire quelque part.
Elle et Luna vont bien s'entendre.
Une autre :
Si elles ne sont pas déjà liées.
Silence.
Cette fois, personne ne se moqua.
Parce que la phrase venait de toucher quelque chose.
Manu regarda Nærys autrement.
Attends.
Namtara.
Luna.
Le cycle de l'une interrompu.
Celui de l'autre ouvert.
Et maintenant Nærys.
À Mu.
Avant Namtara.
Avant les cicatrices.
Avant le monde humain.
La mémoire ne suit peut-être pas le temps.
Une autre pensée répondit :
Ou le cycle ne suit pas la personne.
La résonance ?
Peut-être.
Le porteur ?
Peut-être.
Le Grenat ?
Peut-être.
Ça fait beaucoup de peut-être Manu.
Le président imaginaire tapa sur la table.
On garde. On vérifie plus tard.
Manu souffla doucement.
— Intéressant.
Nærys pencha la tête.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu dis souvent ça ?
Manu la regarda.
Oh putain.
— Ça arrive.
Elle sembla accepter cette réponse.
Puis se retourna.
— Viens.
Elle commença à marcher.
Manu resta sur place.
— Où ?
Nærys continua.
— Voir le grand cristal.
Cette fois, le mot le frappa.
— Attends.
Elle s'arrêta.
Se retourna.
— Le grand cristal de grenat ?
— Oui.
— Le cristal de Mu, le vrai ?
Le visage de Nærys changea.
Très légèrement.
Mais Manu le vit.
— Comment connais-tu le grand cristal ?
Deuxième connerie.
On est bons aujourd'hui.
Ça faisait treize ans qu'on attendait, donc bon, faut bien commencer quelque part, non ?
Oui, mais on pouvait attendre encore trente secondes avant de montrer qu'on connaît tout.
— J'en ai entendu parler.
Nærys le regarda.
Longtemps.
— À l'extérieur ?
— Oui.
Elle baissa les yeux.
Pour la première fois, quelque chose ressemblant à de la tristesse traversa son visage.
— Alors ils se souviennent encore.
Manu ne répondit pas.
Nærys regarda vers le ciel à travers les arbres.
— Un peu.
Puis elle reprit sa marche.
Manu la suivit.
Quelques mètres.
— Nærys.
— Oui ?
— Où sont les autres ?
Elle continua d'avancer.
— Quels autres ?
— Les tiens.
Elle ne répondit pas immédiatement.
Ses ailes passaient parfois entre les branches.
— Partout.
Manu fronça les sourcils.
— J'ai vu les villes de loin.
— Oui.
— Elles ont l'air vides.
Nærys s'arrêta.
Cette fois, elle se retourna complètement.
— Elles ne l'ont pas toujours étaient.
Silence.
Quelque chose se contracta dans le ventre d'Emmanuel.
Étaient.
Une pensée répéta :
Elle a dit “étaient”.
On a entendu Manu, c'est dans la boîte.
Nærys repartit.
Manu resta une seconde derrière.
Puis la suivit.
Bon.
Ça, j' aime pas quand je capte pas.
Non.
Pas du tout.
Ils sortirent progressivement de la forêt.
Mu réapparut entre les arbres.
L'immensité.
Les cascades.
Les plateaux.
Très loin, Sion.
L'Aiguille.
Et maintenant Emmanuel savait qu'au milieu de ce monde existaient probablement d'autres êtres comme l'enfant qui marchait devant lui.
Combien ?
Il n'en savait rien.
Il pensa aux chats.
Dark.
Vador.
Putain.
— Nærys.
Elle se retourna.
— T'as vu deux chats ?
Silence.
La petite Ange le regarda.
— Des quoi ?
Manu ferma les yeux une demi-seconde.
Excellent.
On va commencer par expliquer le concept du chat à une civilisation qui maîtrisait probablement la structure de la matière.
Ça va bien se passer.
Il leva les mains à environ trente centimètres du sol.
— Des animaux. Comme ça.
Nærys observa ses mains.
— Avec des poils.
Elle attendit.
— Quatre pattes.
Toujours rien.
— Une queue.
Nærys réfléchit.
Manu ajouta :
— Ils foutent rien. Ils bouffent. Ils dorment. Ils cassent des trucs. Ils te regardent comme si ta maison leur appartenait.
La petite fille sourit.
— Je ne connais pas.
Civilisation ultra-avancée.
Pas de chats.
Voilà pourquoi elle s'est effondrée.
Une pensée protesta :
Conclusion un peu rapide Elman6.
Je maintiens quand même, j'ai des arguments mais ça serait trop long.
— Ils ont disparu quand je suis entré.
Nærys s'immobilisa.
Son sourire disparut.
— Disparu comment ?
— Ils étaient là. Puis plus là.
— Ensemble ?
— Oui.
Nærys regarda autour d'elle.
Puis très loin vers Sion.
Ce simple mouvement suffit à Emmanuel.
— Tu sais quelque chose.
— Non.
— Mais tu viens de regarder là-bas.
— Oui.
— Pourquoi ?
Nærys le regarda.
— Parce que c'est là-bas.
— Quoi ?
Elle hésita.
Puis :
— Le commencement.
Ah.
Ça, c'est le genre de phrase qu'on aime pas non plus.
Clairement.
Elle repartit.
Manu suivit.
Ils marchèrent en silence pendant quelques minutes.
Enfin…
extérieurement.
À l'intérieur du cerveau d'Emmanuel, le conseil des singes avait repris.
Donc.
Petite Ange.
Nærys.
Future Namtara ?
Probablement.
Pas certain.
l'artrfact, le grand cristal de Mu.
Oui.
Luna rejetée.
Oui.
Chats disparus.
Oui.
Villes “étaient” vides.
Oui.
Sion égal commencement.
Apparemment.
Une pensée arriva avec une énergie beaucoup trop enthousiaste.
Ça ressemble quand même vachement au début d'un RPG.
Silence.
Oh putain Manu sérieux.
Quoi ?
On vient de rencontrer le personnage qui donne la quête principale.
Arrête merde.
Petite fille mystérieuse. Artefact légendaire. Monde gigantesque. Elle dit “viens”. Elle nous emmène vers un cristal.
…
Personne ne répondit.
Vous voyez.
Non.
Si.
Une autre pensée tenta :
Final Fantasy X.
Pourquoi X ?
Yuna.
Elle n'a rien à voir avec Yuna.
Sacrifice.
Petit silence.
Cette fois, le singe venait de toucher quelque chose.
Attends.
Le mot resta suspendu.
Sacrifice.
Manu regarda Nærys.
La petite fille marchait devant lui.
Le Cœur du Grenat brillait faiblement sur sa poitrine.
Pourquoi sacrifice ?
Personne ne savait encore.
Mais la mémoire venait de lancer quelque chose.
Pas une réponse.
Une étincelle.
Il la conserva.
Sans la comprendre.
Nærys se retourna.
— Tu viens ?
Emmanuel regarda derrière lui.
Quelque part, derrière les montagnes et la forêt, la Porte n'existait déjà plus.
Luna était restée de l'autre côté.
Dark et Vador avaient disparu.
Devant lui s'étendait un continent dont il ne voyait même pas les limites.
Des montagnes.
Des déserts.
Des forêts.
Des terres en feu.
Des villes mortes qui, apparemment, ne l'étaient peut-être plus.
Des Anges.
Probablement pire.
Et une gamine ailée de neuf ans portant un artefact qu'il connaissait sous une autre histoire lui proposait de la suivre vers un cristal de grenat corrompu vieux de plusieurs millénaires.
Le conseil d'administration dans sa tête examina la situation.
Un singe leva la main.
On peut encore dire non.
Un autre :
Et faire quoi ?
Chercher la Porte.
Elle a disparu.
Chercher les chats.
Sur mille kilomètres ?
On connaît pas la taille du continent.
Justement.
Une autre pensée :
On pourrait rester ici.
Excellente idée. Jusqu'à quand ?
Silence.
Le président prit acte.
Donc on suit la gamine.
Apparemment oui.
Ça a toujours été une excellente idée de suivre les enfants mystérieux dans les mondes inconnus.
Quelqu'un peut le faire taire ?
Et une dernière pensée arriva.
Toute simple.
Putain, si on doit traverser ce truc à pied…
Manu regarda Sion.
L'Aiguille.
Les montagnes.
Puis Nærys.
— Ouais.
Il remit son sac sur son épaule.
— J'arrive.
Il la rejoignit.
Ils avancèrent vers le grand cristal.
Après quelques mètres, Emmanuel observa encore l'horizon.
Une pensée revint.
Quand même…
Quoi encore ?
Treize ans de recherches.
Oui.
Une Porte interdite.
Oui.
Un monde perdu.
Oui.
Des Anges.
Oui.
Une gamine avec un cristal magique qui nous emmène vers la quête principale.
Long silence.
Puis :
Putain.
On est vraiment dans un jeu vidéo.
Le poing frappa la table.
MANU.
Il eut un petit sourire.
Et continua de marcher derrière Nærys.
Très loin de là, au-delà des plaines, des montagnes et des cités silencieuses, quelque chose venait de changer.
Dans des lieux restés immobiles pendant des millénaires, des présences revenaient.
Des yeux s'ouvraient.
Des souvenirs reprenaient corps.
Des pouvoirs retrouvaient leurs premiers porteurs.
Et quelque part, dans un endroit qu'Emmanuel n'avait encore jamais vu, deux chats venaient de réapparaître.
L'un s'assit.
L'autre observa les lieux.
Devant eux se tenait quelqu'un.
Dark leva les yeux.
Vador ne bougea pas.
Et pour la première fois depuis l'entrée d'Emmanuel dans Mu, aucun des deux ne chercha à repartir.
Manu, lui, n'en savait rien.
Il suivait une petite Ange dans une forêt impossible.
Il avait perdu Luna.
Perdu ses chats.
Perdu sa Porte.
Et probablement gagné environ trois mille problèmes.
Pour un premier jour, le rendement était correct.
Il regarda Nærys.
Puis Mu.
— Intéressant.
Nærys se retourna.
— Encore ?
Manu la regarda.
Petit silence.
— Ouais.
Elle secoua la tête et continua.
Quelque part dans son esprit, un singe ricana.
Et Emmanuel la suivit vers le Grand grenat de Mu.
💬 Commentaires 2
Vraiment. J'ai aimé voyager, dans le temps, mais aussi dans un autre monde.
Naerys à l'air mignonne, mais si Manu ne s'en méfie pas plus c'est qu'il sait qu'elle est cool plus tard.
Alors, il la suit.
Et puis, faut bien retrouver les deux chercheurs de bestioles.