SAISON 1 - ÉPISODE 2 - THE TEMPLE OF INFINITY
Nærys marchait vite.
Beaucoup trop vite.
Ses pieds nus effleuraient les grandes dalles blanches que la forêt avait presque entièrement avalées. Ses ailes se repliaient légèrement lorsqu’elle passait entre deux troncs, puis reprenaient naturellement leur amplitude dès que l’espace s’ouvrait.
Manu la suivait depuis un moment.
Combien de temps exactement, il n’en savait rien.
Sa montre fonctionnait.
C’était déjà ça.
Mais quelque chose lui disait que commencer à faire confiance aux heures terrestres dans un endroit où des îles flottaient au-dessus de vallées de plusieurs kilomètres n’était peut-être pas la meilleure idée de la journée.
Il regarda encore autour de lui.
La forêt avait changé.
Les arbres restaient gigantesques, mais ils étaient désormais espacés par des structures de pierre blanche.
Pas des ruines.
Ou pas seulement.
Certaines étaient cassées.
D’autres semblaient intactes.
Des arches de plusieurs dizaines de mètres traversaient les feuillages sans qu’Emmanuel puisse déterminer à quoi elles avaient servi. Des lignes métalliques couraient parfois dans la roche. Pas posées dessus, dedans.
Comme si la pierre et le métal avaient été fabriqués ensemble.
Il passa la main sur l’une d’elles.
La ligne s’illumina.
Manu retira sa main.
— Ah.
Nærys continua.
Il regarda la lumière s’éteindre.
Bon.
On touche plus.
Pourquoi ?
Parce qu'on ne sait pas ce que c'est.
Justement.
Non.
Très mauvais argument.
Excellent argument.
Une pensée arriva avec beaucoup trop d’enthousiasme.
Bouton lumineux.
Ce n'est pas un bouton.
Ça s'est allumé.
Ça n'en fait pas un bouton.
Dans un jeu vidéo, si.
Le président imaginaire du conseil d’administration leva déjà la main.
On évite de déclencher une ancienne arme orbitale pendant les deux premières heures.
Petit silence.
Rabat-joie.
Emmanuel reprit sa marche.
Nærys tourna légèrement la tête.
— Tu fais souvent ça ?
— Quoi ?
— Toucher ce que tu ne connais pas.
Manu la regarda.
— Pas toujours.
— Tu viens de le faire.
— Oui.
Elle sembla réfléchir.
— Pourquoi ?
Très bonne question.
Parce que ça brillait.
On ne dit pas ça.
Pourquoi ?
Parce qu'on est vieux Manu !
Et ?
On ne dit pas “parce que ça brillait”.
Manu continua.
— Pour voir ce que ça faisait.
Nærys acquiesça.
— Et maintenant tu sais.
— Voilà.
Une pensée leva symboliquement les bras.
Magnifique.
Ils quittèrent la forêt.
Et le monde s’ouvrit de nouveau.
Emmanuel ralentit.
Il avait déjà vu Mu depuis les hauteurs.
Ça n’aidait pas.
À chaque changement de relief, l’échelle repartait dans quelque chose d’absurde.
Devant eux, une plaine descendait sur plusieurs kilomètres vers une vallée traversée par un fleuve immense. Plus loin, les terres remontaient progressivement jusqu’à former une série de plateaux.
Et derrière ces plateaux…
quelque chose montait.
Manu plissa les yeux.
Au début, il crut à une montagne.
Puis il comprit que les lignes étaient trop régulières.
— C’est quoi ?
Nærys ne ralentit pas.
— Le Temple de l’Infini.
Manu regarda encore.
Ça ?
Ils étaient encore beaucoup trop loin pour en distinguer précisément les détails.
Mais la structure dépassait déjà les reliefs autour d’elle.
— C’est un temple ?
— Oui.
Évidemment.
Le Temple de l’Infini.
Ils pouvaient pas appeler ça la salle polyvalente.
Une pensée répondit :
Vu la taille, ça aurait été une sacrée salle polyvalente.
Manu estima vaguement les distances.
Puis la hauteur.
Puis abandonna.
— On va là-bas ?
— Oui.
— À pied ?
Nærys s’arrêta.
Elle se retourna.
Le regarda.
Puis regarda derrière lui.
Puis de nouveau Emmanuel.
— Non.
— Ah.
Elle continua jusqu’à une construction basse qu’il n’avait pas remarquée.
Enfin, basse…
Une vingtaine de mètres.
À Mu, ça commençait apparemment à compter comme du mobilier urbain.
La structure formait un cercle ouvert composé de trois anneaux verticaux emboîtés les uns dans les autres.
Aucune porte.
Aucun mécanisme visible.
Au centre, une plateforme.
Nærys monta dessus.
Emmanuel resta devant.
Bon.
Ça, on connaît.
Non.
Si.
Téléporteur.
On ne sait pas.
Trois anneaux, plateforme centrale, destination probablement ailleurs : téléporteur.
Ça pourrait être autre chose.
Comme quoi ?
Silence.
Voilà.
Nærys le regarda.
— Tu viens ?
— Oui.
Il monta.
— Comment ça fonctionne ?
Nærys posa la main sur une petite surface blanche.
Des symboles apparurent.
— Comme ça.
— Très instructif.
Elle toucha l’un d’eux.
Les anneaux commencèrent à tourner.
Ah.
On avait raison.
Pour une fois.
Une lumière monta du sol.
— Attends.
Nærys disparut.
— Putain.
La lumière passa sur Emmanuel.
Le monde se plia.
Il n’y eut ni tunnel, ni sensation de déplacement, ni impression de vitesse.
Pendant une fraction de seconde, il vit deux endroits simultanément.
Puis un seul.
Le vent le frappa.
Il fit un pas de côté.
Nærys était devant lui.
— Tu aurais pu prévenir.
— Je t’ai demandé de venir.
— C’est pas pareil.
Elle descendit de la plateforme.
Manu regarda autour de lui.
Puis il oublia immédiatement la conversation.
Ils avaient parcouru plusieurs dizaines de kilomètres.
Peut-être davantage.
Le Temple de l’Infini se dressait maintenant devant eux.
Et Emmanuel resta immobile.
— Ah ouais putain.
Cette fois, il n’essaya même pas d’en calculer la taille.
Il avait compris.
Ça ne servait à rien.
Le Temple de l’Infini n’avait rien d’un temple humain.
Il n’avait rien de grec.
Rien de romain.
Rien d’égyptien.
Rien de gothique.
Et pourtant Emmanuel retrouvait quelque chose de tout cela.
Pas dans les formes.
Dans l’intention.
Faire lever les yeux.
Faire sentir à celui qui entre qu’il pénètre dans quelque chose qui le dépasse.
Seulement, les hommes avaient construit des cathédrales de cent mètres.
Mu avait manifestement décidé que cent mètres, c’était pour les chiottes.
La façade montait sur plus de deux kilomètres.
Des tours effilées s’élevaient autour d’un corps central si gigantesque que Manu dut reculer pour essayer d’en percevoir l’organisation.
Des arches de plusieurs centaines de mètres reliaient les structures.
Des terrasses suspendues formaient des étages entiers.
Des cascades descendaient depuis des hauteurs invisibles et disparaissaient dans des bassins qui longeaient l’esplanade.
Des arbres poussaient sur certaines plateformes.
De vrais arbres.
Gigantesques eux aussi.
Minuscules là-haut.
Des lignes lumineuses parcouraient le marbre blanc, l’or pâle et une matière translucide qu’Emmanuel n’avait jamais vue.
La technologie était partout.
Mais rien ne ressemblait à une machine.
Aucun câble.
Aucun écran.
Aucune tuyauterie.
Tout semblait faire partie du bâtiment lui-même.
Comme si l’architecture avait été vivante.
Ou programmée.
Ou les deux.
Putain.
Une pensée chercha immédiatement quelque chose.
Naboo.
Une autre intervint.
Atlantide.
Laquelle ?
Odyssey.
Oui.
Mais beaucoup plus grand.
Beaucoup.
Genre les mecs avaient un sérieux problème avec les proportions.
On avait déjà remarqué avec Sion.
Emmanuel leva encore la tête.
Le sommet disparaissait dans les nuages.
Final Fantasy.
Lequel ?
On s'en fout.
Non, on s'en fout pas.
BON.
Le conseil se calma.
Manu continua de regarder.
Puis une pensée, seule, conclut :
Ils étaient complètement tarés.
Celle-là obtint l’unanimité.
Nærys avançait déjà sur l’esplanade.
— Emmanuel.
Il baissa les yeux.
C’était la première fois qu’elle prononçait son prénom.
Il ne se souvenait pas le lui avoir donné.
Il fronça les sourcils.
— Comment tu connais mon prénom ?
Elle continua de marcher.
— Viens.
— C’est pas une réponse.
— Non.
Ah.
Elle me copie maintenant.
Il la suivit.
Les portes du Temple faisaient plusieurs centaines de mètres.
Elles étaient ouvertes.
Manu passa dessous.
Et s’arrêta encore.
Le silence intérieur n’était pas celui d’un bâtiment vide.
C’était celui d’un espace tellement grand que les sons semblaient incapables d’en atteindre les limites.
Les pas de Nærys résonnaient.
Une fois.
Deux fois.
Puis disparaissaient quelque part au-dessus d’eux.
Des piliers montaient dans une brume rouge.
Certains étaient si larges qu’un immeuble entier aurait tenu dans leur base.
Des passerelles traversaient le vide à plusieurs centaines de mètres.
Des escaliers partaient dans toutes les directions.
Des jardins occupaient des plateformes suspendues.
De l’eau coulait le long de certaines parois.
Et partout cette lumière.
Rouge.
Douce.
Profonde.
Pas une lumière artificielle.
Elle venait du centre.
Manu avança encore.
Puis il le vit.
Et cette fois…
aucun singe ne parla dans sa tête.
Au centre du Temple de l’Infini se dressait un cristal.
Un seul.
Il montait depuis les profondeurs du monument et disparaissait presque dans ses hauteurs.
Deux kilomètres.
Peut-être exactement.
Peut-être davantage.
Un gigantesque monolithe naturel de grenat, rouge sombre, translucide par endroits, traversé de lumière.
Emmanuel s’approcha lentement.
Il n’avait jamais vu une couleur pareille.
Le rouge semblait venir de l’intérieur.
Des milliers de nuances circulaient dans la matière.
Certaines zones pulsaient faiblement.
D’autres étaient presque blanches.
Et puis il vit le noir.
Des filaments sombres.
D’abord minces.
Puis plus épais.
Ils couraient dans le cristal comme des veines.
Certains s’étendaient sur plusieurs centaines de mètres.
D’autres formaient des masses opaques.
La beauté du cristal rendait la chose encore plus violente.
Il n’était pas cassé.
Il était malade.
Manu ne trouva pas d’autre mot.
Nærys s’arrêta devant lui.
Ses ailes blanches prirent une teinte rouge sous la lumière.
— C’est lui ? Dit-il.
Elle acquiesça.
— Le Grand Cristal de grenat.
Manu leva la tête.
Encore.
Il ne distinguait pas son sommet.
— Il était déjà là avant les Dieux ?
— Oui.
— Qui l’a mis là ?
— Ceux qui les ont précédés.
Manu tourna les yeux vers elle.
— Les parents des Douze.
Nærys le regarda.
Une seconde.
— Oui.
Bon.
Une pièce à conviction.
Il la rangea.
Pas maintenant.
Il regarda de nouveau le cristal.
— Il a un nom ?
— Oui.
Nærys posa doucement sa main contre sa surface.
— L’ELGA.
Plus rien.
Emmanuel ne bougea pas.
Il regarda Nærys.
Puis le cristal.
Puis Nærys.
Puis le cristal.
…
Une pensée tenta de démarrer.
Elle s’arrêta.
Une deuxième arriva.
Même résultat.
Une troisième :
Attends.
Non.
Si.
Non mais…
Emmanuel fronça les sourcils.
Qu’est-ce que c’est que ce putain de bordel ?
Nærys avait déjà repris sa marche.
Comme si elle venait de lui annoncer que le cristal s’appelait Gérard.
Manu resta encore une seconde sur place.
L’ELGA.
Silence.
Non.
On garde.
On garde quoi ?
Tout.
Mais...
On garde, point.
Pour une fois, le président avait raison.
Emmanuel rejoignit Nærys.
Il ne posa aucune question.
Pas encore.
Ils contournèrent la base de L’ELGA.
Et Manu vit les stèles.
Au début, il n’en distingua que quelques-unes.
De grands blocs de marbre blanc disposés autour du cristal.
Puis la géométrie apparut.
Un cercle.
Immense.
Parfait.
Cinquante-deux stèles.
Chacune suffisamment éloignée de la suivante pour que l’ensemble occupe une partie considérable du Temple.
Emmanuel s’approcha de la première.
Une cavité avait été façonnée dans le marbre.
Une forme précise.
Il la reconnut, Mnemos .
Son regard passa à la suivante.
Une autre empreinte, Umbra.
Puis une autre, Aegis.
Un objet long.
Une pierre.
Une aiguille.
Des géométries différentes.
Certaines extrêmement simples.
D’autres complexes.
Manu ralentit.
Non…
Il passa devant une nouvelle stèle, Panacea .
Puis une autre, Dolor.
Il savait ce qu’il regardait.
— Les artefacts.
— Oui.
Il continua.
Les souvenirs revenaient avec certaines formes.
Des gens.
Des endroits.
Des morts.
Des combats.
Des années.
Des recherches.
Tout ce que le monde extérieur avait transformé en légendes, en secrets, en guerres silencieuses…
avait ici un emplacement.
Un putain d’emplacement dans du marbre.
Manu s’arrêta.
Regarda le cercle.
Puis L’ELGA.
Puis les stèles.
— Ils vont là.
— Oui.
— Tous.
— Oui.
Il recommença à marcher.
Il compta.
Dix.
Vingt.
Trente.
Quarante.
Cinquante.
Il s’arrêta.
Regarda les deux suivantes.
Pas d’empreinte.
Manu s’approcha.
Le marbre était parfaitement lisse.
Il passa les doigts dessus.
Rien.
Il regarda la suivante.
Même chose.
Bon.
On en connaît cinquante.
Oui.
Il y a cinquante-deux stèles.
Oui.
Les deux dernières n'ont même pas de forme.
Oui.
Quelqu'un veut faire un commentaire ?
Silence.
Parfait, c'est bien ce que je pensais.
Il se tourna vers Nærys.
— Pourquoi celles-là sont vides ?
— Elles le sont toutes.
— Non.
Il montra le marbre.
— Pourquoi elles n’ont pas d’empreinte ?
Nærys regarda les deux stèles.
— Parce qu’elles n’en ont jamais eu.
— Ça, je vois.
Elle ne répondit pas.
Manu attendit.
Rien.
OK.
Pièce à conviction numéro deux.
Il laissa tomber.
Et continua.
Puis il s’immobilisa.
Quelque chose était posé sur une stèle.
Petit.
Ridicule à cette échelle.
Quelques dizaines de centimètres au milieu de kilomètres d’architecture.
Emmanuel connaissait pourtant chaque détail.
Les perles volcaniques.
La matière.
La forme.
Il ne respira presque plus.
— Non de Zeus !
Il s’approcha.
Le Rosaire.
AHURA MAZDA.
Il était là.
Intact.
Manu le fixa.
Non, impossible.
Il l’avait détruit.
Pas perdu.
Pas abandonné.
Pas donné.
Détruit.
À Caparica devant klaudija et ses enfants.
Il savait exactement ce qui s’était passé.
Et pourtant…
le Rosaire reposait devant lui.
Emmanuel tendit la main.
— Ne...
Trop tard.
Une surface lumineuse apparut brutalement autour de la stèle.
Sa main heurta quelque chose d’invisible.
Une décharge remonta dans son bras.
— Putain !
Il recula.
Secoua la main.
Nærys le regardait.
— Je voulais te prévenir.
— Un peu plus vite la prochaine fois.
Il s’approcha de nouveau.
Cette fois sans toucher.
Le bouclier n’était plus visible.
— C’est lui qui le protège ?
Nærys savait de qui il parlait.
Elle leva les yeux.
Très loin, quelque part au-delà des murs du Temple, se trouvait Sion.
— Oui.
— Depuis sa tour ?
— Oui depuis Azrod.
Manu regarda le Rosaire.
Puis imagina la distance.
Ahura Mazda est enfermé, ça on avait compris depuis Uluru.
Oui.
À Sion.
Oui.
Et il bloque son artefact ici.
Oui.
Donc il sait.
Personne ne répondit.
Il sait qu'on est là ?
Toujours rien.
Manu recula.
— Intéressant.
Nærys le regarda.
— Encore.
— Ouais.
Il passa à la stèle suivante.
Vide.
Puis une autre.
Vide.
— Où sont les autres ?
— Avec les autres.
Manu continua encore deux pas.
Puis s’arrêta.
Il tourna légèrement la tête.
— Les Anges et les Dieux.
— Oui.
Voilà.
Pas de quête.
Pas de prophétie.
Pas de grande voix expliquant ce qu’il devait accomplir.
Une réponse.
C’était pire.
Emmanuel regarda les cinquante et une stèles qui n’étaient pas occupées.
Puis le Rosaire.
Puis les deux surfaces lisses.
Puis L’ELGA.
Pourquoi ?
C’était la seule vraie question.
Pourquoi construire cinquante-deux emplacements autour du cristal ?
Pourquoi chacun des artefacts devait-il pouvoir revenir ici ?
Pourquoi celui d’Ahura Mazda y était-il déjà ?
Et surtout…
qu’est-ce qui se produisait lorsqu’ils étaient tous là ?
Nærys reprit sa marche.
Manu resta encore un moment.
Il aurait pu lui demander.
Il ne le fit pas.
Il avait appris depuis longtemps qu’une question posée trop tôt donnait parfois une réponse inutile.
Une pièce venait d’apparaître sur l’échiquier.
Il préférait voir qui allait bouger autour.
Il suivit Nærys.
Ils descendirent plusieurs niveaux du Temple.
À mesure qu’ils approchaient de la base de L’ELGA, la corruption devenait plus visible.
Les veines noires étaient énormes ici.
Certaines dépassaient la largeur d’une route.
Manu posa sa main sur le cristal.
Cette fois, Nærys ne l’arrêta pas.
Il sentit une vibration.
Faible.
Régulière.
Puis une autre.
Dissonante.
Comme deux rythmes superposés.
Il retira la main.
— C’est ça, la corruption ?
— Oui.
— Depuis quand ?
Nærys regarda le cristal.
— Depuis le monde extérieur.
Manu fronça les sourcils.
— Les humains ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
— C’est ce que vous avez cru ?
— C’est ce que beaucoup ont cru.
— Et toi ?
Nærys leva les yeux vers lui.
— Non.
Manu attendit.
— Pourquoi ?
Elle posa sa main contre L’ELGA.
— Parce que les humains n’en étaient pas responsables.
Silence.
Cette fois, le conseil des singes se réunit immédiatement.
Attends.
Corruption extérieure.
Oui.
Humanité créée à l'extérieur.
Oui.
Influence humaine sur Mu.
Oui.
Mais humains pas responsables.
Oui, bro, vas droit au but comme l'OM.
Donc ?
Une pensée proposa :
Les Dieux.
Non.
Les Anges.
Non.
Le peuple de Mu.
Ça vient de l'extérieur.
Donc les humains.
Elle vient de dire non, bordel Manu suis s'il te plaît.
Alors qui ?
Silence.
Un monkey imaginaire retourna la table.
PUTAIN MAIS IL MANQUE QUELQU'UN.
Le président leva une main.
Exactement.
Manu regarda Nærys.
Elle savait.
Pas forcément tout.
Mais davantage.
Il le voyait.
Et elle voyait qu’il le voyait.
— Tu ne vas pas demander ?
— Si.
Nærys attendit.
— Mais pas maintenant.
Quelque chose ressemblant à un sourire passa sur son visage.
— Pourquoi ?
Manu regarda L’ELGA.
— Parce que je viens d’arriver.
Puis il ajouta :
— Laissons venir.
Nærys ne répondit pas.
Ils continuèrent.
— À quoi servaient les artefacts ?
La question tomba plusieurs minutes plus tard.
Nærys s’arrêta.
— Tu le sais.
— Je croyais le savoir.
Ça, en revanche, était nouveau.
Pendant des années, Emmanuel avait assemblé les versions.
Origin.
Les archives Aurelius.
Le Sanctum.
Les textes.
Les porteurs.
Les transmissions.
Tout convergeait plus ou moins vers la même idée.
Les artefacts avaient été créés par les Dieux.
Ou sur leurs ordres.
Vishva, Kaelum, Aenor, vaeris, Ahura Mazda... Tous les autres aussi.
Des instruments permettant de concentrer les pouvoirs.
De les distribuer.
De les contrôler.
Et à travers eux…
de contrôler les hommes.
Nærys regarda les stèles au loin.
— Ils ont servi à cela.
— C’est pas ce que j’ai demandé.
Elle tourna la tête vers lui.
Manu désigna L’ELGA.
— Pourquoi ils ont été créés ?
Long silence.
— Pour lui.
Emmanuel ne bougea plus.
Ah.
Voilà.
Une phrase.
Et plusieurs années de certitudes venaient de partir à la poubelle.
— Continue.
Nærys posa ses doigts sur le cristal.
— Lorsque L’ELGA commença à changer, les Dieux cherchèrent à comprendre. Les Anges aussi. Rien dans Mu ne semblait pouvoir expliquer ce qui lui arrivait.
Elle regarda les veines sombres.
— Puis nous avons compris que quelque chose agissait depuis l’extérieur.
— Notre monde.
— Oui.
— À travers les humains.
Nærys hésita.
— À travers ce que les humains produisaient. Ce qu’ils devenaient. Ce qu’ils transmettaient.
Manu pensa aux guerres.
À la peur.
Au pouvoir.
À la violence.
À tout ce qu’il connaissait suffisamment bien de l’humanité pour ne pas avoir besoin d’un dessin.
— Donc vous avez créé les artefacts.
— Les Dieux et les Anges ont concentré en eux une partie de ce qu’ils étaient capables de produire. Chaque artefact portait la résonance de son premier porteur.
Manu regarda les stèles.
Voilà pourquoi.
Cette Putain de raisonnance.
La génétique.
La transmission.
Les modifications.
Les compatibilités.
Les choses qu’il avait observées sans jamais posséder l’origine du mécanisme.
— Et ensemble ?
— Ensemble, ils devaient maintenir L’ELGA.
Manu se retourna lentement vers le cercle.
Cinquante-deux stèles.
Une machine.
Le mot arriva immédiatement.
Pas une machine avec des boulons et des câbles.
Un système.
Un réseau.
Les artefacts n’étaient pas cinquante objets indépendants.
Ils avaient été conçus pour fonctionner ensemble.
Autour de L’ELGA.
— Ça a marché ?
Nærys regarda les veines noires.
La réponse était devant lui.
— Un temps.
— Puis ?
— La corruption continua.
Elle avança.
— Les artefacts concentraient notre puissance. Ils résonnaient entre eux. Ils ralentissaient ce qui atteignait L’ELGA.
Elle baissa les yeux.
— Mais ils nous reliaient aussi davantage à lui.
Manu comprit avant qu’elle termine.
— Ça a commencé à remonter.
Nærys acquiesça.
— Oui.
Voilà comment Mu avait commencé à mourir.
Pas dans une bataille.
Pas avec une explosion.
Pas avec un méchant qui s’était réveillé un matin en décidant de conquérir l’univers.
Avec une solution.
Une putain de solution raisonnable à un problème qu’ils ne comprenaient pas entièrement.
Manu eut presque envie de rire.
Classique.
On crée quelque chose pour régler le problème.
Ça marche.
Un peu.
Puis ça crée un problème plus gros.
Humanité homologuée.
Une pensée intervint :
Apparemment Mu aussi.
Comme quoi.
Nærys poursuivit.
— Certains furent atteints davantage que d’autres.
— Les Anges.
— Oui.
— Les Dieux.
Elle regarda Emmanuel.
— Oui.
Il n’eut pas besoin de demander le suivant.
Son regard partit vers le Rosaire.
Nærys le vit.
— Ahura Mazda.
Elle ne le décrivit pas comme un monstre.
Et c’était précisément ce qui dérangeait Emmanuel.
Ahura Mazda avait voulu sauver Mu.
Au début.
Il avait voulu comprendre.
Puis contenir.
Puis protéger.
Lorsque certaines décisions avaient ralenti les réponses, il avait commencé à décider seul.
Lorsque certains avaient contesté ses décisions, il avait considéré leur opposition comme un danger.
Lorsque les risques avaient augmenté, il avait limité les choix.
Puis les mouvements.
Puis l’accès à certaines connaissances.
Puis aux artefacts.
À chaque étape, il existait une raison.
Toujours.
Une raison logique.
Une raison urgente.
Une raison supérieure.
Et chaque raison rendait la suivante plus facile.
Manu écoutait.
Il connaissait ce mécanisme.
Pas besoin d’être un Dieu de Mu.
Les hommes avaient fait ça des milliers de fois.
— Et les autres Dieux ?
— Certains l’ont suivi.
— Les autres ?
— Certains ont essayé de l’arrêter.
— Et les Anges ?
Nærys regarda ses propres ailes.
— Nous nous sommes divisés.
Elle continua.
Certains Anges considéraient que les Dieux avaient perdu le droit de gouverner Mu.
Certains voulaient simplement empêcher Ahura Mazda d’aller plus loin.
D’autres voulaient prendre le pouvoir.
D’autres encore avaient commencé à chercher une solution qui ne se trouvait plus à Mu.
— Où ?
Nærys regarda Emmanuel.
— Dans votre monde.
Il soutint son regard.
Ah, nouveau problème en vue.
Voilà une phrase qu’il allait conserver.
— Ils y sont allés ?
— Oui.
— Avec les artefacts ?
Silence.
Nærys reprit sa marche.
D'accord.
Pas de réponse.
Donc probablement oui.
Ou probablement pas.
Merci docteur Elga.
Bref, on garde quand même.
Manu la suivit.
— Ensuite ?
— Nous avons commencé à nous battre.
Elle disait nous.
Pas « ils ».
Emmanuel le remarqua.
Il ne la corrigea pas.
Les premiers affrontements avaient concerné les artefacts.
Les récupérer.
Les protéger.
Les cacher.
Les remplacer.
Empêcher certains Dieux d’accéder à leur propre puissance.
Puis les alliances avaient changé.
Un Ange pouvait combattre un Dieu pour sauver Mu.
Un autre pouvait combattre le même Dieu pour prendre sa place.
Deux Anges alliés le matin pouvaient devenir ennemis le soir.
Certains Dieux avaient fini par s’affronter entre eux.
Le peuple de Mu avait été pris au milieu.
Et pendant tout ce temps…
L’ELGA continuait de se corrompre.
Manu leva les yeux.
Les gigantesques veines noires étaient toujours là.
Comme la cicatrice physique de tout ce qu’elle racontait.
— Et Ahura Mazda ?
Nærys resta silencieuse quelques secondes.
— Il est retourné à Sion.
Manu pensa à l’Aiguille.
À cette tour impossible qu’il avait aperçue depuis son arrivée : AZROD
— Tout en haut ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il avait compris comment utiliser ce qui restait de L’ELGA.
Manu s’arrêta.
— Pour faire quoi ?
Nærys le regarda.
— Tout arrêter.
— Arrêter quoi ?
— Mu.
Petit silence.
— Et le monde extérieur.
Le conseil des singes ne fit aucune blague.
— Tout détruire ?
— Oui.
Manu regarda au loin.
Radical le beathem all.
Une pensée répondit :
Techniquement, ça règle la corruption.
Une autre :
Techniquement, ça tue tout le monde ouais.
J'ai pas dit que c'était une bonne idée.
Le président tapa doucement sur la table.
On avance messieurs je vous prie.
— Et il l’a fait ?
— Il a essayé.
— Mais on est là.
— Oui.
— Donc quelqu’un l’a arrêté.
Nærys leva les yeux vers L’ELGA.
— Plusieurs personnes.
Puis elle prononça un nom.
— Noé.
Manu cligna des yeux.
Le conseil d’administration explosa.
Pardon ?
Noé ?
NOÉ Noé ?
Avec l'arche ?
Les animaux deux par deux ?
Putain, s'il y a des girafes, je me barre.
Pourquoi les girafes ?
Je sais pas.
FERMEZ-LA.
Manu resta parfaitement impassible.
— Noé.
— Oui.
— Un humain ?
— Oui et... Non.
Bien sûr, réponse de merde.
Évidemment.
On est à Mu depuis deux heures et maintenant Noé débarque.
Nærys poursuivit comme si elle n’avait pas conscience de l’incendie culturel qu’elle venait de déclencher dans sa tête.
— Il était jeune.
— Et il est venu ici ?
— Oui.
— Comment ?
— Par une Porte.
— Laquelle ?
— L’Arche.
Manu ferma les yeux une seconde.
Oh putain.
Voilà.
L'Arche.
On y est.
Les mecs ont vraiment tout déformé.
Attends avant de juger.
Il manque plus que Moïse en hoverboard.
MANU.
Il rouvrit les yeux.
— Continue.
— Il fallait sortir les artefacts de Mu.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils ne pouvaient plus rester tous ici.
— Alors qu’ils avaient été créés précisément pour être ici.
— Oui.
Cette contradiction-là lui plut beaucoup moins.
— Et Noé les a transportés.
— Il a aidé à les faire passer.
— Dans le monde extérieur.
— Oui.
Voilà donc l’Arche.
Pas encore toute l’histoire.
Mais suffisamment pour qu’Emmanuel comprenne comment une vérité pouvait survivre plusieurs millénaires tout en devenant complètement autre chose.
Quelqu’un avait sauvé quelque chose d’une destruction.
Il y avait eu une Arche.
Il y avait eu Noé.
Les hommes avaient conservé les morceaux.
Puis avaient rempli les trous.
Et probablement rajouté les girafes en se faisant eux-mêmes passés pour des dieux, des demi-dieux ou des héros.
Une pensée soupira.
Tu vas vraiment rester là-dessus Manu ?
Les girafes, oui, probablement.
Ils arrivèrent devant une immense plateforme située directement sous L’ELGA.
Le cristal traversait le sol.
En dessous, on n’en voyait toujours pas la fin.
Le Temple continuait.
Encore.
Des niveaux descendaient dans les profondeurs.
Manu regarda.
— Jusqu’où ça va ?
— Loin.
— Très précis mademoiselle.
Nærys sourit.
Puis son visage redevint grave.
— Sortir les artefacts n’a pas suffi.
Manu releva les yeux.
— Ahura Mazda.
— Oui.
— Toujours dans sa putain de tour.
— Oui.
— Toujours capable de détruire les deux mondes.
— Oui.
Il commençait à voir venir quelque chose.
Et il n’aimait pas ça.
Nærys posa la main sur le grenat qu’elle portait contre sa poitrine.
Le Cœur du Grenat.
Manu le regarda.
Puis la regarda.
Non.
Un souvenir.
Namtara.
La vieille femme.
Les cicatrices.
Les morts.
Les retours.
Le cycle.
Luna.
Non.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
Nærys ne répondit pas immédiatement.
— Ils ont trouvé un dernier moyen de verrouiller Mu.
Manu fixa le grenat, il savait, il avait vue ça dans les pyramides noires au soudan.
— Toi.
Elle le regarda.
Et dans ses yeux, pendant une fraction de seconde, il ne vit plus une enfant.
Il vit Namtara.
Pas physiquement.
Autrement.
Quelque chose de beaucoup plus vieux que le visage devant lui.
— Oui.
Silence.
— Ils t’ont sacrifiée.
— Oui...Mais comment tu ???
Le mot resta suspendu dans l’immensité du Temple.
Manu ne fit aucune blague.
Aucune référence.
Aucun monkey.
Rien.
— Qui à pris part à ça ?
— Beaucoup.
— C’est pas une réponse.
— C’est la seule que je te donnerai.
Il la fixa.
Elle ne baissa pas les yeux.
— Certains voulaient sauver Mu. Certains voulaient sauver le monde extérieur. Certains voulaient arrêter Ahura Mazda. Certains voulaient conserver ce qui leur restait de pouvoir.
Elle regarda L’ELGA.
— Ils n’étaient plus d’accord sur rien.
Puis :
— Sauf sur moi.
Manu serra légèrement la mâchoire.
Voilà.
La phrase était simple.
Presque calme.
Et elle lui déplut profondément.
— Et ça a marché ?
Nærys regarda autour d’elle.
— Regarde.
Il regarda.
Le Temple vide.
Les passerelles vides.
Les kilomètres de salles.
Les villes qu’il avait aperçues depuis les hauteurs.
Aucun peuple.
Aucun bruit.
Rien.
— Pas vraiment on dirait.
— Si.
Manu tourna la tête.
— Ahura Mazda n’a pas détruit les deux mondes.
— Et le prix ?
Nærys ne répondit pas.
Il comprit.
Mu s’était fermé.
Les artefacts étaient partis.
Le peuple avait disparu.
Les Dieux s’étaient figés.
Ahura Mazda était resté prisonnier de Sion.
Et Nærys…
Nærys était devenue autre chose.
Ailleurs.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Namtara Morvaen.
Manu la regarda.
— Le cycle.
Cette fois, ce fut elle qui se figea.
Il avait touché quelque chose.
— Tu sais.
— J’en sais un morceau sur ton monde.
Elle baissa les yeux.
— Alors tu sais suffisamment.
Manu pensa à Luna.
À ce qu’il avait fait.
À la résonance de Namtara qu’il avait introduite en elle.
Il avait cru interrompre un cycle.
Il l’avait interrompu.
Probablement.
Mais en entrant à Mu…
quelque chose avait recommencé.
Et Luna n’avait pas pu franchir la Porte.
Putain.
La partie venait encore de changer.
Il ne posa pas davantage de questions.
Pas maintenant.
Ils remontèrent vers le grand cercle.
Emmanuel marchait plus lentement.
Il regardait les stèles autrement.
Ce n’étaient plus les présentoirs de cinquante objets extraordinaires.
C’étaient les restes d’un système conçu pour empêcher un cristal de deux kilomètres, Mu, et à terme notre propre monde de sombrer.
Les humains avaient trouvé ces objets.
Les avaient convoités.
Vendus.
Volés.
Protégés.
Utilisés.
Transformés en mythes.
Des organisations entières avaient été bâties autour d’eux.
Origin.
Le Sanctum.
Des civilisations, des religions...
Et tous avaient cru comprendre quelque chose.
Lui aussi.
Manu s’arrêta.
Leva les yeux.
L’ELGA montait toujours.
Deux kilomètres de grenat.
Les veines noires.
La lumière rouge.
Les arches du Temple de l’Infini disparaissaient tellement haut qu’il ne pouvait même plus déterminer où finissait l’architecture et où commençait la brume.
Pour la première fois depuis son arrivée à Mu, aucune référence ne vint.
Pas de jeu.
Pas de film.
Pas de manga.
Rien.
Ce n’était pas qu’il n’en avait aucune.
C’était qu’aucune n’était assez grande.
Son regard revint vers les stèles.
Il pensa à Luna.
Et quelque chose lui serra la poitrine.
Putain, Luna…
Il resta immobile.
Pourquoi tu nous as transmis ces artefacts à Caparica ?
Nous.
Tous.
Ceux qui les avaient portés.
Ceux qui étaient morts pour eux.
Ceux qui avaient consacré leur vie à les chercher.
Ceux auxquels Emmanuel en avait confié.
Ils avaient tous pensé participer à une histoire humaine.
À une lutte humaine.
À des guerres de pouvoir humaines.
Ils s’étaient trompés.
Dans leur monde, un artefact pouvait faire trembler des organisations entières.
Ici…
il avait un emplacement.
Un simple emplacement dans du marbre blanc.
Manu regarda sa main.
Puis Nærys.
Puis les gigantesques ailes blanches repliées derrière elle.
Puis L’ELGA.
Il comprit quelque chose de très simple.
Dans le monde extérieur, l’homme avait passé des millénaires à se demander quelle place il occupait dans l’univers.
Il avait construit des religions pour y répondre.
Des sciences.
Des philosophies.
Des empires.
Des monuments.
Il s’était raconté qu’il était important.
Peut-être même central.
Ici, la réponse faisait deux kilomètres de haut.
L’homme n’était rien.
Pas rien au sens de sans valeur.
Rien en termes d’échelle.
Une poussière qui avait pourtant réussi, depuis l’extérieur, à participer à la contamination d’un monde qu’elle ignorait jusqu’à l’existence.
Et même ça…
n’était pas toute l’histoire.
Parce que Nærys venait de lui dire que les humains n’étaient pas responsables.
Emmanuel fronça légèrement les sourcils.
Le conseil des singes revint.
Calmement cette fois.
Donc.
L'ELGA se corrompt depuis l'extérieur.
Oui.
À travers l'humanité.
Oui.
Mais l'humanité n'est pas responsable.
Oui.
Les artefacts ont été créés pour contenir cette corruption.
Oui.
Ils ont échoué.
Partiellement.
Ils ont ensuite participé à la corruption de leurs propres porteurs.
Oui.
Les Anges se divisent.
Les Dieux aussi.
Guerre.
Noé.
Arche.
Artefacts dehors.
Nærys sacrifiée.
Mu verrouillé.
Ahura Mazda enfermé.
Putain.... Il manque quelque chose.
Silence.
Oui.
Voilà.
Il manquait quelque chose.
Quelqu’un.
Une cause.
Une variable qui n’apparaissait dans aucune équation.
Et Nærys savait probablement ce que c’était.
Ou une partie.
Il la regarda.
Elle l’observait déjà.
— Tu ne vas toujours pas demander ?
Emmanuel réfléchit.
Une seconde.
Puis deux.
Et sourit légèrement.
— Non.
— Pourquoi ?
Il regarda le cercle.
— Parce que si je pose toutes les questions maintenant, je vais obtenir les réponses que toi tu veux me donner.
Nærys ne bougea plus.
Manu poursuivit :
— Je préfère voir ce que les autres vont me raconter.
Petit silence.
— Tu ne me crois pas ?
— Si.
Il reprit sa marche.
— C’est justement le problème.
Nærys le suivit des yeux.
— Je ne comprends pas.
Manu haussa légèrement les épaules.
— T’inquiète.
Il passa devant une nouvelle stèle.
— Moi non plus.
Il arriva de nouveau devant celle d’Ahura Mazda.
Le Rosaire était toujours là.
Silencieux.
Intact.
Protégé.
Emmanuel resta devant.
Il pensa à Caparica.
À sa destruction.
À ce qui était entré en lui.
À tout ce qui avait changé depuis.
Puis il regarda les autres stèles.
— Quand ils reviennent ici…
Nærys s’approcha.
— Les artefacts ?
— Oui.
— Ils reprennent leur place.
— Tout seuls ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils appartiennent à L’ELGA.
Manu tourna lentement la tête.
Pas aux Dieux.
Pas aux Anges.
Pas aux porteurs.
À L’ELGA.
Nouvelle pièce à conviction.
Il la rangea.
— Et s’ils revenaient tous ?
Nærys ne répondit pas.
Manu attendit.
Toujours rien.
Son regard glissa vers les deux stèles sans empreinte.
Puis revint vers elle.
— Même les deux autres ?
Cette fois, quelque chose changea dans le visage de Nærys.
Infime.
Mais Emmanuel le vit.
Ah.
Le conseil des singes se redressa autour de la table.
Touché Naerys.
Il n’insista pas.
Il eut simplement ce petit mouvement de bouche que ceux qui le connaissaient suffisamment auraient immédiatement détesté.
— Intéressant.
Nærys soupira.
— Encore.
— Ouais et c'est pas fini.
Il regarda le Rosaire.
Puis L’ELGA.
Puis les cinquante et une places restantes.
Il ne savait pas encore comment.
Il ne savait pas encore pourquoi.
Mais quelque chose venait de s’installer dans sa tête.
Pas une mission.
Pas une prophétie.
Une expérience.
Un mécanisme incomplet.
Un puzzle.
Et donner un puzzle incomplet à Emmanuel Elga avait rarement été une excellente idée.
Ils quittèrent le cercle.
Nærys avançait vers une autre partie du Temple.
Manu la suivit.
Après quelques mètres, elle parla sans se retourner.
— Les autres ne te répondront pas tous.
— Je sais.
— Certains essaieront de te tuer.
— Ça va beaucoup me changer.
— Certains mentiront.
— Ça, je connais aussi.
— Certains te diront la vérité.
Manu attendit.
— Ce sera peut-être le plus dangereux.
Il sourit.
Ah.
Elle commence à devenir intéressante, la gamine.
Une pensée protesta :
Elle est intéressante depuis le début.
Oui mais maintenant elle fait des phrases de boss de fin.
Elle a neuf ans.
Elle a probablement plusieurs milliers d'années.
Physiquement neuf.
Vous pouvez arrêter de débattre de l'âge d'une Ange immortelle ?
Merci.
Manu leva les yeux.
Les passerelles.
Les arches.
L’ELGA.
Puis il regarda au loin, à travers une ouverture gigantesque du Temple.
Mu s’étendait devant lui.
Forêts.
Montagnes.
Plaines.
Déserts.
Terres brûlées.
Glaces.
Océans.
Et quelque part là-dedans…
les autres.
Les Dieux.
Les Anges.
Les artefacts.
Les réponses.
Probablement beaucoup de conneries aussi.
Il pensa aux deux chats.
Toujours disparus.
À Luna, bloquée de l’autre côté.
À Ahura Mazda, enfermé dans sa tour.
Au Rosaire qu’il avait détruit et qui venait tranquillement de réapparaître sur un morceau de marbre à Mu comme si les lois élémentaires de la causalité étaient devenues facultatives.
À Noé.
À l’Arche.
À Nærys.
À Namtara.
Aux cinquante-deux stèles.
Aux deux qui n’avaient aucune forme.
Et surtout…
à L’ELGA.
Bon.
Une pensée leva la main.
J'ai une question.
Une seule ?
Pour commencer.
Vas-y.
On va vraiment devoir se taper tout le continent ?
Une autre répondit :
Il y a des téléporteurs.
Ah oui.
Petit silence.
Ça va alors.
Le président se prit la tête entre les mains.
Emmanuel eut un sourire.
Nærys le remarqua.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu réfléchis encore ?
— Toujours.
Elle continua.
Manu la suivit.
Puis il regarda une dernière fois derrière lui.
L’ELGA dominait le Temple de l’Infini.
Et pour la première fois depuis très longtemps, Emmanuel n’avait aucune envie de forcer les réponses.
Il en avait suffisamment.
Quelques pièces.
Quelques contradictions.
Des trous immenses.
Parfait.
Il connaissait ce jeu-là.
On observe.
On avance.
On laisse parler.
On laisse mentir.
On laisse les gens croire qu’on n’a pas compris.
Et surtout…
on laisse venir.
Manu remit correctement son sac sur son épaule.
— Bon.
Nærys se retourna.
— Quoi ?
Il regarda Mu.
— On va voir les autres.
Elle le fixa quelques secondes.
Puis ses grandes ailes blanches s’ouvrirent légèrement.
— Oui.
Emmanuel passa devant elle.
Le conseil d’administration se remit immédiatement au travail.
Quelque part, un singe proposa une théorie complètement débile.
Un deuxième la démonta.
Un troisième trouva qu’elle n’était finalement pas si débile.
Un quatrième rappela Noé.
Un cinquième voulait savoir où étaient les chats.
Le président tapa du poing sur la table.
Personne ne l’écouta.
Manu sourit.
Puis descendit les premières marches du Temple de l’Infini.
Il était venu à Mu chercher l’origine des artefacts.
Il venait de comprendre qu’il ne connaissait même pas encore la véritable question.
Et franchement…
ça commençait à lui plaire.
— Intéressant.
Derrière lui, Nærys leva les yeux au ciel.
Et le Temple de l’Infini les regarda partir.
💬 Commentaires 4
On sait d'où vient ELGA, et cela a encore besoin de quelques précisions.
Naerys est vieille avec un corps qui ne vieillit pas.
Les chats se sont sans doute paumés en utilisant les anneaux des anciens.
Les singes de Manu ont un Président qui tape du poing.