Épilogue - L'été d'après
Épilogue - L'été d'après
Gustavo,
Un an a passé. Le temps, ce grand sculpteur, a fini par lisser les arêtes vives de ce journal, mais il n'a rien effacé. Il a simplement déplacé les strates, comme on déblaye un chantier pour laisser apparaître les fondations. J'ai laissé derrière moi l'atelier, la sciure, les fleurs qui fanaient dans les seaux de zinc, et même cette maison qui, pendant des années, avait servi de carapace à mon existence. J'ai troqué la stabilité des murs pour l'incertitude du chemin. Je ne suis plus le Xavier que tu as connu, celui qui cherchait à tout prix à maintenir l'ordre et la droiture dans un monde qui vacillait. Je suis devenu un homme de passage.
John n'est plus là. Cette phrase, il y a un an, m'aurait semblé être la fin du monde. Aujourd'hui, elle est simplement un fait, une ligne à l'horizon. Nous avons emprunté des embranchements différents, c'est tout. Il a repris sa route, j'ai pris la mienne. Il n'y a pas d'amertume dans ce constat, seulement la reconnaissance que nos chemins, un temps entremêlés, devaient finir par diverger pour que chacun puisse enfin respirer à sa propre hauteur. Je ne suis plus là, moi non plus. Je ne suis plus cet homme qui vivait par procuration, ni celui qui s'épuisait à être le socle immuable de la vie des autres. J'ai pris la route, pas pour fuir, mais pour voir enfin qui je suis quand personne ne regarde.
Et toi, Gustavo... Tu n'es pas revenu. Tu n'es pas revenu, et cette absence est devenue ma vérité la plus pure. Au début, j'attendais un signe, un message, un retour, comme on guette une fissure dans une cloison pour voir si elle s'élargit. J'ai fini par comprendre que ton silence n'était pas un vide, mais une réponse en soi. Ton départ n'était pas une pause dans notre histoire, c'était le point final.
Pourtant, malgré l'absence physique, tu es toujours là. C'est la chose que j'ai fini par comprendre au fil de ces kilomètres. Mon amour pour toi n'est pas un fantôme qui hante les maisons que j'ai quittées. Il n'est pas non plus un regret qui me tire en arrière. Il est devenu une empreinte, presque une structure osseuse dans l'architecture de mon être. Tu es une partie intégrante de ce que je suis devenu. Je n'ai pas besoin de te voir, de t'entendre ou de recevoir tes nouvelles pour sentir que tu habites une part essentielle de mon âme. Cette ferveur, cette sensation que tu as éveillée en moi — cette illumination brute que je décrivais dans mes premières pages — ne m'a pas quitté. Elle est devenue une lumière intérieure, une sorte de réserve de chaleur, discrète, mais inaltérable, qui m'éclaire lors de mes nuits d'étape, quand le froid de l'inconnu tente de se glisser sous ma tente.
Je marche souvent seul dans ces paysages que j'apprends à explorer. On pourrait croire, en me voyant passer, un sac sur le dos, le regard perdu vers le lointain, que je suis un homme esseulé, un solitaire qui a tourné le dos au monde. Mais ce serait une erreur de lecture. Je ne le suis pas. Vraiment pas. Je suis habité. Je suis une foule de souvenirs, une assemblée d'attachements et de moments partagés. Je porte John dans la mémoire des années construites ensemble, et je porte Gustavo dans la structure même de ma capacité à aimer. Je suis seul avec moi-même, physiquement, mais je suis le théâtre d'une immense conversation silencieuse.
J'ai appris que la solitude n'est pas l'absence des autres. C'est simplement l'espace nécessaire pour faire tenir tout cet amour ensemble sans qu'il ne s'effondre, sans qu'il ne se dilue dans le bruit du quotidien. C'est dans ce silence-là que je me sens le plus complet.
Je n'ai plus besoin de chercher, ni d'attendre que la vie me donne des signes. Je suis là, debout, sur le chemin. Le chantier que j'évoquais dans ces pages est terminé. Les murs sont montés, les fondations sont sèches, et l'édifice tient debout, résistant aux intempéries. Mais la vie, elle, ne fait que commencer.
Je marche, et chaque pas est une promesse.
Ton explorateur, Xavier, été 2026.
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