Bonne conscience à bon marché
Il y a une citation qui dit en substance : « On n'a pas deux cœurs, un pour les hommes, l'autre pour les animaux. On a du cœur ou on n'en a pas. » Elle vient de Matthieu Ricard, le plus fameux des bouddhistes francophones. Cependant, la paternité de la version originale, sensiblement différente, serait à attribuer, d'après l'homme de lettres Louis Marsolleau, à Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine. Outre un patronyme long comme le bras, Lamartine était également un fervent défenseur du végétarisme, mais là n'est pas le propos.
J'ai un refuge pour animaux.
Quasi exclusivement des chats auxquels viennent s'ajouter deux chiens sortis d'une ferme de reproduction. Cela représente au total 33 pensionnaires qui vivent dans la maison, avec accès complet à un jardin sécurisé par mes soins. Ils sont tous stérilisés, suivis par un cabinet vétérinaire et nourris avec autre chose que les merdes industrielles bourrées de glucides.
Aujourd'hui, je suis loin du monde associatif. Mon refuge n'a même pas d'existence officielle. Ceci empêche évidemment toute possibilité de subvention par les pouvoirs publics, mais permet également de limiter les risques. Avoir une existence légale signifie devoir se plier à des exigences de contrôle vétérinaires et comptables, avec un risque potentiel de voir les animaux saisis en cas de manquement. Je raconterai peut-être un jour comment, de bénévole dans une association, j'ai été promu famille d'accueil pour enchaîner sur « bonne poire de service » et terminer à mon compte.
S'il ne me reste aujourd'hui que 31 félins, plus d'une centaine sont passés par mon refuge. Certains ont été adoptés, beaucoup sont restés et nombreux sont ceux qui y sont morts. Si le chat est un formidable prédateur, avec une incroyable résistance à la douleur, son système immunitaire est à la limite du pitoyable. Insuffisance rénale, cardiomyopathie restrictive, gastrite hypertrophique, péritonite infectieuse féline (sèche, humide et neurologique), immunodéficience féline, leucose, lymphomes. Et je ne parle même pas des cas que les vétérinaires ont été incapables de diagnostiquer. Au total, j'ai dû faire adieu à 55 d'entre eux.
On pourrait se dire qu'après quinze ans de pratique, on commence à s'y faire. Rien n'est plus faux. Je tourne à une moyenne de 4 décès par an. À peine le temps de dire au revoir à l'un des pensionnaires dont j'ai pris soin pendant des années qu'un autre commence à décliner. Et comme chaque nouveau décès ravive le souvenir des précédents, avoir un moral en carbure de tungstène est un prérequis. J'en ai évidemment tiré quelques leçons.
Premièrement, personne n'en a rien à foutre de ce que tu ressens après la perte d'un animal de compagnie. Les élans d'empathie que tu peux espérer recevoir dans ton délire le plus optimiste se transforment en malaise et en quelques sourires gênés sur les visages des plus compatissants.
Deuxièmement, le nombre d'animaux ayant bénéficié d'une belle mort, emportés dans leur sommeil, atteint le total honorable de… zéro. Je n'en ai laissé souffrir aucun, mais il est ô combien difficile de savoir à quel moment prendre la décision de les aider à partir. Trop tôt ? Trop tard ? Impossible de savoir. Et au final, tu règles ça entre toi, ta conscience.
Troisièmement, il me semble maintenant évident que le fantasme d'une mort paisible n'est justement que ça : un fantasme. Je me prépare donc mentalement à crever, soit branché à une machine dans un hôpital en sous effectif, soit dans d'atroces souffrances, coincé derrière mon canapé ou dans le meilleur des cas, allongé sur mon lit.
Mais le plus beau dans l'histoire de ce refuge reste la générosité de mes collègues. Le directeur de ma boîte est au courant de mon implication dans la protection animale. Il a proposé un jour de faire une petite collecte auprès de la centaine d'employés histoire de me donner un coup de pouce. Après avoir accepté, j'ai fourni, selon ses recommandations, une liste des produits dont le refuge a besoin régulièrement : nourriture, litière, arbres à chats. Tout était référencé, avec des liens directement sur les sites marchands.
J'avais préparé quelques documents présentant les chats, avec leur histoire, leur nom, leur pathologie pour certains, le tout accompagné de photos. Au bout de trois mois, c'est passé dans la newsletter de l'entreprise. Tout mon dossier avait été réduit à une petite page, quelques photos réarrangées en patchwork, et l'annonce d'une collecte de biens pour le refuge. Durant les deux semaines pendant lesquelles l'opération s'est déroulée, une seule personne m'a contacté pour se renseigner sur la marque de croquettes que je prenais.
Les quinze jours révolus, je suis tout de même reparti avec un coffre de voiture plein, trésor de guerre sans gloire, accumulé grâce aux largesses de mes comagnons de bureau. Presque uniquement des merdes inutiles… Je ne veux pas paraître ingrat sur ce coup-là, mais en examinant ce qui avait été donné, presque tout était de seconde main et rien ne correspondait à ce qui était mentionné sur la liste transmise à notre community manager. Des arbres à chats à moitié défoncés, des gamelles avec des restes de nourriture séchée dedans, des bacs non nettoyés, quelques jouets usés, même des boîtes de conserve premier prix. Périmées…
La majorité des participants avaient fait une bonne action en aidant un refuge, tout en se débarrassant de leurs merdes. Assurément une bonne affaire. Quand je pense que par politesse, je me suis forcé à faire un courrier de remerciement. J'avoue qu'il a été très difficile de ne pas être cynique ou amer. Je suis resté poli, corporate. J'éprouve cependant une petite fierté, pour avoir réussi à y glisser le fond de ma pensée, accessible à quiconque s'emploierait à lire un mot sur treize.
En tant qu'être humain, vous avez le droit d'être des connards égoïstes. C'est inscrit plus ou moins profondément dans nos mécanismes de survie. Mais s'acheter une bonne conscience en prenant les autres pour des cons, c'est immonde. Alors, oui, je n'ai qu'un cœur, mais j'ai des préférences et l'innocence naturelle des animaux prévaudra toujours sur le côté calculateur d'un esprit humain, a fortiori adulte.
Heureusement, il existe des exceptions, des gens que j'apprécie pour leur dévotion, leur esprit, leur empathie. Même les misanthropes qui ont la rage envers leurs semblables me sont souvent sympathiques. C'est dire à quel point je les comprends.
Je dédie ce texte à la mémoire de ceux qui sont partis :
Abyss, Apache, Baku, Berlioz, Bjorn, Bowie, C.J., Crystal, DJ, Diego, Diva, Donald, Duncan, Fiona, Flocon, Hades, Helio, Hermine, Houdini, Jade, Jarod, Junior, Kalia, Leto, Lilith, Lilou, Margotte, Max, Nem, Nety, Noisette, Nyobi, Odin, Oscar, Perle, Pirate, Plume, Pollux, Pompon, Pétard, Sacha, Salem, Scofield, Siggy, Stella, Stilgar, Sylvestre, Tache, Talos, Tapioca, Thémis, Tuisto, Virgule, Waly, Wookie.
Et à ceux qui m'accompagnent encore :
Aria, Arsène, Bacchus, Badji, Bedy, Cain, Dory, Floki, Harald, Harley, Indy, Jazz, Kara, Kira, Loki, Lou, Lula, Marvin, Minus, Nala, Nounou, Nox, Patch, Ragnar, Shaka, Shiro, Taz, Tessia, Thor, Uriel, Zwifi.
Je vous aime.
💬 Commentaires 9
Je compatis : quand on les perds, on souffre et il n'y a pas grand monde pour comprendre. Je n'ai pas encore été confrontée à la décision de faire euthanasier un chat, mais j'imagine....
Et puis tenir un refuge, c'est coûteux.... Mais tu fais quelque chose de bien ! Courage !
C'est si essentiel les refuges, tout le monde en convient mais bien peu sont prêts à le faire (je m'inclus dedans, j'en suis incapable). Y'a le matériel, le temps, l'organisation, mais surtout comme tu dis le mental en tungstène. La nécessité d'offrir un bel espace de vie tout en sachant que la mort finit toujours pas rattraper et que derrière, ce sera toujours ta responsabilité et t'y laisses des petits bouts de toi à chaque. Ouais, je crois que c'est cet aspect de la responsabilité que je trouve admirable et qui me terrifie.
Bref j'ai l'impression d'avoir mille choses à dire, ça m'a un peu retournée j'avoue donc j'arrête là avant de partir en vrille ! Bravo à toi